LIVRE I, CHAPITRE V
à cette mission si importante et si relevée, jusqu'à perdre pour cela le souvenir de toutes les autres choses, en sorte qu'ils n'aient dans le cœur et dans l'esprit que cette unique affaire, qu'ils s'en occupent uniquement le jour et la nuit, sans s'arrêter à rien qui puisse les détourner d'un si saint devoir, et que le soin , le travail et la diligence du ministre répondent à la grandeur et à l'importance du ministère? Si un bon père, voyant sa fdle en péril de mort, courait lui-même chercher un médecin pour la secourir^ pourrait-il raisonnablement s'arrêter à voir des jeux de bateleur et y trouver du plaisir? Si donc le prédicateur a pour mission, non de délivrer les corps des hommes qui sont en péril, mais d'arracher leurs âmes, rachetées par le précieux sang de Jésus-Christ , des mains de la mort éternelle, et de les rendre à la vie iuimortelle, que peut-il y avoir de plus déréglé et de plus détestable, que de tourner les yeux et les pensées de son esprit vers la fumée de sa propre gloire, qui n'est qu'une pure vanité, en exerçant un ministère si grand, si saint et si important pour le salut du monde?
Mais quelque coupable que soit ce dérèglement, dont l'indignité peut à peine s'exprimer par des paroles, il est très-difficile de n'y point tomber. Car nous avons au dedans de nous-mêmes un trèspuissant ennemi qui s'oppose à cette pureté d'intention que le ministère de la prédication demande dans ceux qui l'exercent; je veux dire l'ambition de l'honneur et de la propre gloire, qui est si forte et si violente en la plupart des hommes, que l'amour de la vie et la concupiscence même de la chair, que les théologiens appellent les affections dominantes de la nature corrompue, et les autres cupidités qui les suivent, cèdent toutes à ce vain désir de l'honneur et de la gloire. En effet, combien d'hommes qui se jettent dans les plus grands périls ! combien d'autres qui se livrent à une mort précipitée, plutôt que de souflrir la moindre atteinte à leur honneur! Combien d'autres encore qui conservent inviolablement leurs corps chastes par la crainte de quelque déshonneur ou de quelque mépris humain, plutôt que par un sentiment véritable de crainte ou d'amour de Dieu! Il ne faut point chercher de grands raisonnements, ni de longs discours pour faire comprendre aux hommes la violence et la tyrannie de cette passion ; il suffit de leur mettre devant
les yeux, et de leur faire seulement considérer avec quelque attention les actions mémorables de tous les temps, les ravages et les révolutions qui ont bouleversé tous les peuples , les guerres que les Alexandre, les César et les autres rois et empereurs des Romains et des autres nations ont portées partout dans l'univers, et toutes les guerres, les querelles mêmes, et les inimitiés particulières qui arrivent tous les jours parmi les hommes, et l'on reconnaîtra facilement que toutes ces flammes ont été et sont encore d'ordinaire allumées par le feu de cette vaine ambition de la gloire humaine. Et si Ton ne veut pas s'en rapporter à ces témoignages extérieurs, que chacun porte sa vue au dedans de soi-même, qu'il sonde les affections de son cœur, et il découvrira sans peine coml)ien cette maladie est forte et violente , et combien elle corrompt et souille cette pureté d'intention que nous avons dit que demande le saint emploi de la prédication.
En effet, ce désir ambitieux est d'autant plus véhément, que la gloire où il tend. est grande et relevée. Or la gloire d'un excellent prédicateur ne demeure pas bornée dans l'enceinte de la ville qu'il habite; elle se répand partout et jusque dans les nations et les royaumes étrangers. Ainsi, quand il y a dans une ville éloignée quelque prédicateur d'un mérite extraordinaire, qui excelle beaucoup sur les autres, le bruit en vient jusqu'à nous; et il n'en est pas en cela comme d'une réputation d'un grand courage et d'une grande force de corps, en quoi nous sommes surpassés par beaucoup de bêtes mêmes, ni comme de l'éclat des richesses ou de la beauté, qui est très-passagère et très-fragile : il s'agit d'une réputation d'esprit, de doctrine et d'éloquence, qui flatte infiniment plus les hommes de mérite.
Et que dirons-nous de cette crainte de la honte et de la confusion, qui saisit d'abord tellement l'esprit de quelques-uns au commencement de leur discours, qu'ils en ont tout le corps comme tremblant lorsqu'ils doivent parler devant le peuple, sans qu'ils puissent s'en défendre en aucune manière? D'où leur vient, je vous prie, ce trouble et cette émotion si violente, sinon de la crainte de s'attirer quelque disgrâce ou quelque confusion, dans le danger où ils sont alors de manquer en quelque chose? et qui leur cause cette