LIVRE V, CHAPITRE III
papœiîirii^ la clarté du style cjmsisjte à n'employer que des termes usités, justes, qui expriment bien ce qu'on veut énoncer, et à^ évitèrTes mots ou les phrases amphibologiques, les périodes à perte de vue, les métaphores trop prolongées, les idées jetées sans liaison^ la confusion de ternes ou de^pgrsonnes, et le défaut d'ordre, et de symétrie.
Ce qu'on vient de dire regarde la clarté du langage ; pour celle des choses, nous l'avons expliquée en exposant les préceptes de la narration ; et les règles que nous avons données conviennent aussi aux autres parties du discours, puisque si nous ne disons(iien de plus ni de moins qu'il ne fautj- rien de confus, rien qui ne soit dans l'ordre, tout sera clair et évident dans nos paroles à ceux mêmes qui les écouteront avec négligence. Aussi c'est une maxime qui a passé en proverbe parmi les Grecs : « Parlez moins proprement, pourvu qu'on vous entende plus clairement '. »
Saint Augustin n'insiste pas moins sur la clarté que Cicéron : « Quelquefois, dit ce Père, une vigilance attentive sur la clarté du discours fait qu'on oublie le choix et l'arrangement des termes, et que sans se soucier du tour et de l'harmonie de la période , on ne s'applique qu'à bien marquer et à bien déclarer ce qu'on a dessein de faire voir ; . . . car de quoi sert la pureté d'un terme , quand il n'est pas compris par celui qui l'écoute, puisqu'il n'y a nulle raison de dire une chose quand elle n'est pas comprise par ceux à qui nous ne la disons qu.'alin qu'ils la comprennent? Ainsi celui qui instruit doit éviter tous les termes qui n'instruisent point. S'il en peut dire qui soient bons et qu'on puisse entendre , qu'il les préfère aux autres; que s'il est dans l'impuissance de le faire , soit parce qu'il n'y en a point, soit parce qu'ils ne sont pas présents à son esprit, qu'il emploie des expressions moins pures et moins agréables, pourvu toutefois que la chose puisse être clairement comprise -. » Et un peu après : « Il est de la nature des bons esprits d'aimer^^ce qu'il y a de vrai dans les paroles, et non les paroles mêmes. Aussi de quoi nous sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir4'endroit où nous voulons entrer? et que nous importe
1 Quantumvis rudiùs dicito, modo clariùs.
2 De Doct. christ. j lib. IV, cap. x.
qu'elle soit de bois si elle nous l'ouvre , puisque nous ne voulons que rentrée de ce qui n'est pas ouvert '? »
Il y a une certaine obscurité, non dans les paroles, mais dans les choses mêmes , qui n'est proprement que l'effet de l'orgueil secret de quelques prédicateurs qui, par une vaine ostentation de leur esprit et d'une profonde érudition, proposent devant une multitude d'hommes, la plupart grossiers et ignorants, sans lettres et sans science, des questions difficiles tirées du fond de la philosophie et de la théologie. Ceux que cette vanité possède sont bien loin de pouvoir dire avec l'xipôtre : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ comme notre Seigneur ; et quant à nous, nous ne nous regardons que comme vos serviteurs pour Jésus -. » N'est-ce pas une espèce de sacrilège que dans le lieu même et dans l'exercice d'un si saint ministère, où nous faisons profession de détourner les autres de toute vaine complaisance, nous tombions nous-mêmes dans ce vice que nous condamnons comme très -pernicieux et très -détestable? Si les hommes qui abusent ainsi de la parole de Dieu sont insensibles à ^mes paroles, peut-être écouteront-ils cet avis de saint Augustin : \« Il y a, dit-il, certaines vérités qui, d'elles-mêmes, ne s'entendent que difficilement, quelque netteté et quelque lumière qu'il puisse y avoir dans le langage de celui qui les expose.'\^On ne doit point annoncer publiquement ces sortes de choses au peuple, fow du moins on ne le doit queùrès-raremeni;., lorsqu'une nécessité pressante l'exige ^. »