‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 188 sur 347 · LIVRE V, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE IV

plus de liberté qu'en tout le reste; car il n'y a pas beaucoup de gloire à parler correctement et clairement : c'est être exempt de vice , mais il semble que ce n'est pas avoir acquis une fort grande perfection '. »

« On n'admire point un orateur , poursuit Cicéron , parce qu'il s'exprime correctement; s'il manquait à ce devoir indispensable, on se moquerait de lui, on ne le regarderait pas comme un orateur, pas même comme un homme qui ait le ton de la bonne société. On n'a jamais non plus donné des éloges à un orateur parce qu'il savait se faire entendre : le mépris serait le partage de celui qui n'aurait pas même ce faible mériteVQuel est donc l'homme qui frappe de surprise et de terreur ceux qui l'écoutent, qui leur arrache des cris d'admiration j^qui présente à leurs esprits étonnés l'image d'un Dieu parmi les mbrtel^? c'est celui dont les pensées et les expressions se suivent avec ordre et netteté , celui dont le style élégant, riche, abondant, rappelle à l'oreille la cadence et l'harmonie des poètes : voilà ce que j'entends par une élocution ornée. Un tel homme, s'il sait d'ailleurs mesurer son langage d'après le rang des personnes et la dignité du sujet, aura de plus ce genre de talent que j'appelle mérite des convenances -. » i f« Cette beauté dont je parle, dit encore Quintilien, contribue beaucoup au succès de la cause, par la raison que ceux qui écoutent volontiers sont plus attentifs et plus disposés à croire\ce qu'ils entendent. D'ordinaire même le seul plaisir les gagne, et quelquefois l'admiration les entraîne; car nous voyons que le feu qui brille à nos yeux les étonne en même temps ; et ce n'est pas seulement par son bruit et sa violence que le tonnerre nous épouvante, mais aussi par l'éclair qui le précède. Cacéroii.a donc raison, quand il dit dans une lettre à Brutus : lu Toute éloquence qui ne cause point d'admiration et de surprise est nulle 3; » et c'est à quoi Aristote veut aussi que l'on s'attache principalement. jMais, je le répète, que cette parure soit mâle, noble et chaste.;; Je veux une éloquence ennemie de tout fard et de toute afféterie, ( qui brille

1 De tnstit. orat., lib. VIII, cap. m.

2 Bialog. de Orat., lib. III, n. 14.

3 Nam eloquentiam, quae adœirationem non Labet, uullam judico.

304 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQLE.

pourtant, mais pour ainsi dire de santé, et qui ne doive sa beauté qu'à ses forces et à son embonpoint... »

« Un avis important, pour citer encore Cicéron , un avis important sur les ornements, c'est qu(il ne faut pas les répandre dans tout le discours, mais les semer par intervalles,] 11 est difficile d'expliquer pourquoi les objets qui nous frappent le plus agréablement au premier abord, et qui font naître en nous les sensations les plus vives et les plus flatteuses, sont ceux qui amènent le plus promptement le dégoût et la satiété. Combien, dans les peintures nouvelles, le coloris a-t-il une fleur plus brillante et plus variée que dans les anciennes ! cependant, après quelques moments de séduction, le charme a disparu, et^notre œil revient se fixer avec complaisance sur ces vieux tableaux dont il aime les teintes rembrunies et l'antiquité sévère. Les modulations cadencées,) les sons adoucis, (les demi-tons, ont une mélodie plus gracieuse que les intonations graves et pleines ; mais si on les multiplie /nonseulement les juges sévères, mais encore [la multitude elle-même les condamne. La même remarque peut s'appliquer aux autres sensh l'odorat, bientôt fatigué des essences les plus délicieuses, savoure plus longtemps des parfums moins exquis. [Le toucher même se fatiguerait de glisser toujours sur des surfaces douces et polies.^lEnfin le goût, le plus délicat de tous nos sens, le plus facile à séduire par l'attrait de la douceur, n'est-il pas prompt à la rejeter avec dédain quand elle est excessive ?(Pourrait-on supporter longtemps un aliment ou un breuvage trop doux?|[Jn mets simple, au contraire, une liqueur nalurelle, en procurant un léger plaisir n'amène jamais le dégoût. Si donc la satiété est toujours voisine du plaisir le plus vif,lne nous étonnons point que, soit en prose, soit en vers, un ouvrage partout brillant, où tout frappe, où tout est fleuri, d'une perfection monotone, sans mélange et sans variété, quels qu'en soient l'éclat et le coloris, déplaise à la longue à force de plaire.^ Dans le discours l'excès et la recherche nous choquent plus promptement encore : dans les impressions physiques, le dégoût des sens provient de la nature et non de la raison ; au lieu que dans les jouissances de l'esprit, l'àme juge avec l'oreille, et réprouve les défauts qui tiennent à l'atFectation »

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