‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 189 sur 347 · LIVRE V, CHAPITRE IV. 30.j · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE IV. 30.j

« Que nul de ces écrivains, dit Quintilien , nul de ces orateurs dont le stj'le est corrompu , ne s'avise de dire que je suis ennemi de ceux qui parlent élégamment et poliment. Je ne nie pas que ce ne soit là une perfection, mais je ne la leur accorde point. Un champ où je trouverai des lis, des roses et de belles eaux jaillissantes, le croirai-je donc plus orné que si j'y voyais une moisson abondante, ou des vignes chargées de raisin? Veut-on que je préfère un platane stérile et des myrtes bien tondus à un grand orme, soutien d'une lielle vigne, dont on voit les branches entrelacées de pampre et de raisin, ou à des oliviers qui ont plus de fruits que de feuilles? Les riches, les grands font leurs délices de ces platanes et de ces myrtes : à la bonne heure. Que deviendraientils pourtant s'ils n'avaient rien autre chose? Mais n'est-il pas permis d'orner un verger, quoiqu'il soit seulement destiné à donner du fruit? Qui en doute ?/Au3si planterai-je mes arbres avec ordre, et à une certaine distance les uns des autres. JEt qu'y a-t-ildeplus agréable qu'une belle rangée d'arbres? »

Cette maxime est empruntée defCicéron : « Dans le discours comme dans les opérations les plus admirables de la nature, on peut observer que ce qui est le plus utile est aussi ce qui offre le plus de grandeur, et souvent même de beauté. C'est pour la conservation et dans l'intérêt de tous les êtres, que la nature a donné à l'univers la disposition que nous y admirons ; que le ciel présente une forme ronde, que la terre est^u centre, ^soutenue et balancée par son propre poids jj que le soleil tourne autour et s'approche ou s'éloigne peu à peu de chacun des tropiques ; que la lune dans son cours et dans son décours, reçoit la lumière de cet astre; qu'enfin les cinq autres planètes achèvent une révolution semblable avec un mouvement plus ou moins rapide. (Cet ensemble est si bien ordonné!^ que la moindre altération détruirait l'harmonie générale /il est si beau, que l'imagination ne peut rien se figurer de plus magnifique. Reportez maintenant votre attention sur la forme et sur la figure des hommes et des animaux, vous verrez qu'il n'y a aucune partie qui ne soit nécessaire ; et le tout est si parfait qu'on y reconnaît le chef-d'œuvre d'une intelligence supérieure, et non l'ouvrage aveugle du hasard.\ Parlerai-je des

arbres? Le tronc, les rameaux et les feuilles ne semblent destinés qu'à leur conservation, et en même temps tout y est beau. Laissons les ouvrages de la nature, et passons à ceux de l'art. Ne faut-il pas à un vaisseau une proue, une poupe, des flancs, un fond, des antennes, des voiles, des mâts? mais il y a tant de grâce dans toute la construction, qu'on semble s'y être proposé autant le plaisir du spectateur que la sûreté du bâtiment. Les colonnes sont faites pour soutenir les temples et les portiques; cependant elles ne sont pas moins élégantes qu'utiles. Ce faîte majestueux qui surmonte le Capitule et les autres édifices sacrés, ce n'est pas le goût du beau, c'est la nécessité elle-même qui en a donné l'idée. Il fallait trouver un moyen de faire écouler les eaux, l'art en a découvert un qui ajoute encore à la beauté du monument, en sorte que si Ton plaçait le Capitole dan.-; les cieux où il ne peut pleuvoir, ce temple, dépouillé de son magnifique couronnement, paraîtrait avoir perdu toute sa majesté. \I1 en est de même de tout ce qui constitue le style : la grâce et la beauté y sont inséparables de ce qui est utile ou nécessaire. C'est la nécessité de reprendre haleine qui a établi les repos et les intervalles que nous plaçons entre les mots et les divers membres de la phrase ; 11 en résulte toutefois un si grand charme, que nous ne pourrions souffrir un orateur à qui la force de ses poumons permettrait de parler tout d'une haleine et sans s'arrêter ; car ces repos, nécessaires pour ménager la poitrine de l'orateur, contribuent en même temps au plaisir de l'oreille K » Saint Augustin parle en ces termes des ornements du discours : « Comme il faut souvent prendre des choses amères quand elles sont utiles, de même il faut éviter la douceur quand elle est dangereuse. Mais que peut-il y avoir de meilleur que le mélange et la réunion de l'utilité et de l'agrément? Plus on désire ce qui est agréable, plus on profite aisément de ce qui est utile. Il y a des auteurs ecclésiastiques qui ont parlé des choses divines non-seulement avec sagesse, mais avec éloquence; et l'on manquerait plutôt de temps pour les étudier et pour les lire, qu'il ne manquerait d'ouvrages pour absorber le plus grand loisir ^.

> Cicer., De Oral., lib. III, n. 45.

* De Docl. christ., lib. IV, cap. V.

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