LIVRE V, CHAPITRE VIII
6^ exemple. « Tout ce que des hommes justes souffrent sous des maîtres injustes doit être considéré, non comme la peine d'un crime, mais comme l'épreuve de leur vertu; car dans quelque assujettissement de servitude que l'homme de bien soit réduit, il est toujours libre; et le méchant, au contraire, avec quelque autorité qu'il règne, est toujours esclave, non d'un homme, mais, ce qui est plus déplorable , d'autant de maîtres qu'il a de vices auxquels il est assujetti ' . »
T exemple. « On ne peut pas être heureux sans avoir ce qu'on désire, quoiqu'on puisse avoir ce qu'on désire et n'être pas heureux. Les vrais misérables sont ceux, ou qui manquent de ce qu'ils désirent, ou qui ont ce qu'ils ne peuvent pas justement désirer; ainsi la volonté droite et bien réglée approclie beaucoup plus de la béatitude , quoiqu'elle n'ait pas sur la terre l'efTet entier de ses désirs, que la volonté maligne et corrompue, lors même qu'elle jouit de tout ce qu'elle souhaite "-. »
8' Exemple. « Que celui qui loue Dieu dans la vue consolante des merveilles de sa bonté, le loue aussi dans la terreur de ses vengeances ; car il use de caresses et de menaces. Sans ses douceurs et ses caresses, il n'y aurait nulle exhortation à la vertu ; et sans ses menaces, nulle correction des vices ^. »
Il y a dans tous ces passages une certaine harmonie qui paraît d'abord à ceux mêmes qui y prennent le moins garde en les lisant ; cette harmonie consiste en ce que les mots sont opposés un à un,
uialam mortem, nisi quod sequitur mortem. Non itaque multùin curandum necessariô morituris, quid accidat ut moriantur, sed moriendo quô ire cogau' tur. De Civ. Dei, lib. I, cap. xr.
* Justis quidquid malorum ab iniquis dominis irrogatur, non pœua est criminis. sed virtutis examen. Nam bonus, eliamsi serviat, liljer est ; malus autem et si regnet, servus est, nec unius homiuis, sed, quod est gravius, tôt domiuorum, quot vitiorum. De Civ. Dei, lib. IV, cap. v.
2 OiDnes beali liabent quod voluut, quamvis non omues qui habent quod voluut continué sint beeti. Continuô autem sunt miseri, qui vel non babent quod Yolunt, vel id habent quod non rectè volunt. Propior est ergo beatitudini voluntas recta, etiam non adepta quod cupit ; quàm prava, etiamsi quod cupit, obtinuit. De Trinit., lib. XllI, cap. v.
3 Qui laudat Deum in miraculis benefactorura, laudet etiam in terroribus ultionum; nam et blanditur et miuatur. Si non blandiretur, nulla esset exbortatio; si non minaretur, nulla esset correctio. In Ps. c.x^Liv, 5.
OU deux à deux, ou autrement, et se répondent de même mutuellement. On trouve partout dans les livres des saints Pères un si grand nombre de ces sortes d'exemples, qu'on pourrait avec quelque raison me reprocher que c'est inutilement que j'en ai rapporté plusieurs pour prouver une chose si claire et si évidente. Mais je l'ai fait afin de montrer que cette sorte d'agrément et de beauté qui paraît dans les figures de mot, vient de la même source qui produit toute la beauté des autres ouvrages, soit de l'art, soit de la nature, et pour avertir en même temps ceux qui veulent s'énoncer élégamment et s'en former une habitude, qu'ils ne doivent user de cette sorte de style qu'à l'égard des choses qui en sont capables de leur nature, parce que cette grâce et cet ornement doivent suivre la nature des choses, et ne point ressentir l'affectation. Les rhéteurs veulent qu'on s'en serve fort modérément, de peur qu'il ne paraisse de l'affectation lorsque nous parlons selon la vérité, parce que c'est, de tous les vices de l'orateur, celui qui empêche le plus qu'on n'ajoute foi à ses paroles.
Cependant les Pères, saint Augustin, saint Pierre Chrysologue, saint Bernard, ont trouvé tant d'agrément et de justesse dans ce genre d'ornement, qu'il n'y en a presque aucun dont ils se soient servis plus souvent. Quant au grand saint Grégoire, il borne de telle manière toutes ses pensées dans ses expressions, qu'elles ont toujours ces sortes de nombres. C'est aussi ce que saint Pierre de Ravenne a fait avec tant de grâce et d'ornement, que c'est principalement pour cela que l'antiquité lui a donné le surnom de Chrysologue, dans l'Occident, comme elle avait donné celui de Chrysostome, qui signifie bouche d'or, à saint Jean d'Antioche, dans l'Orient. Ainsi nous voyons que ces grands saints, sans s'arrêter aux règles des rhéteurs qui veulent qu'on se serve peu de cette figure d'élocution, comme ayant plus de charme et d'agrément que de force et de poids dans le discours, n'ont pas laissé d'en user souvent, au contraire, comme on le voit dans leurs écrits.
Mais pour revenir à notre sujet, il faut savoir que la plupart des figures de mot naissent du rapport et de la proportion dont il a été parlé, comme de leur source. Or il faut distinguer trois sortes de proportions : l'une est la proportion d'un mot à lui-même