LIVRE V, CHAPITRE XVI
dans la mesure, la cadence et l'harmonie des périodes^ ne se rencontre pas dans l'Écriture sainte. Est-ce le traducteur qui en est la cause, ou bieu les écrivains sacrés ont-ils évité à dessein tout ce qui attire les applaudissements ? Je n'ai point de lumières suffisantes pour décider cette question '. Tout ce que je sais seulement, c'est que si quelque homme habile dans l'art de ces périodes mesurées, accommodait le tour et le repos de chaque période aux règles que les orateurs profanes ont observées (ce qui serait fort aisé à faire, en substituant quelques autres termes qui ont la même signification, ou en y donnant seulement un autre arrangement), il reconnaîtrait que ces hommes divins n'ont manqué d'aucun de ces talents qui s'acquièrent dans les écoles de grammaire et de rhétorique, et il y trouverait plusieurs façons de parler d'une beauté si merveilleuse dans notre langue, mais encore plus dans la langue originale, qu'il n'y a rien qui en approche dans ces ouvrages profanes qui attirent tant de vains applaudissements à leurs auteurs. Mais il faut prendre garde qu'en voulant donner plus de cadence et de nombre à ces maximes divines, on ne leur ôte de leur gravité et de leur poids. L'art de la musique, où l'on s'instruit à fond de ces mesures, a si peu manqué à nos prophètes, que le savant prêtre Jérôme - cite les vers de quelques-uns dans la langue hébraïque, qu'il n'a point traduits exprès pour en conserver la beauté et la vérité dans les paroles mêmes. Pour moi, s'il m'est permis de dire mon sentiment, je suis bien aise qu'on sache que, de même que dans mes discours je tâche, autant que je crois pouvoir le faire sobrement, de ne point omettre ces sortes de cadences à la fm des périodes, aussi rien ne me plait plus que de les trouver rarement dans les oracles du Saint-Esprit ^. »
Quiconque a dessein d'écrire ou de composer avec élégance, peut suivre l'exemple de ce grand saint ; car le discours a tant de grâce et de force, lorsqu'il est distribué en différentes parties, et
* Il est certain que le style des prophètes renferme une harmonie subhme : mais, d'une part, nul traducteur ne peut la reproduire; de l'autre, nous ne la sentons point dans l'original, 'parce que nous lisons l'hébreu comme des barbares. {Le trad,)^
2 In Prolog, super Joan.
3 De Dodrin. christ., lib. lY, cap. 20.
que l'ordre qu'on lui donne est accompagné de l'harmonie des nombres, que sans aucun éclat de paroles il répand dans l'esprit du lecteur un plaisir secret dont la douceur le charme, sans qu'il puisse en rendre raison. Cette habile disposition des paroles soulage encore beaucoup l'esprit, quand la liaison et la mesure, ou la proportion des membres du discours entre eux, sert à le rendre plus clair et plus évident; ceci regarde spécialement la manière d'écrire ou de composer.
Mais pour ce qui est de parler devant le peuple, ou de prêcher, cette composition du style, qui demande les nombres et le tour de la période, est assez peu nécessaire^ comme l'avouent ceux mêmes qui en ont écrit. C'est pourquoi, laissant à part les règles que les rhéteurs ont prescrites en grand nombre sur ce sujet, je finirai cette partie en peu de mots. Cornificius en parle en ces termes : « La composition est un arrangement ou une structure de mots, qui rend toutes les parties du discours également polies. » ^On y parviendra aisément si l'on a soin d'éviter : 1" les hiatus, ou fréquentes rencontres des voyelles ^ ; 2" une trop longue continuation du son d'une même lettre, comme : « Le sommeil t'abat, tant tu t'es tiré tard du jeu -; )t 3° ou d'un même mot, comme en cet endroit déj\ cité au sujet de la répétition : « On n'a pas raison d'ajouter foi à une raison dont on ne voit pas la raison ^ ; » et, en un mot, si l'on a soin de prendre garde que ce qui précède et ce qui suit soient joints et liés de telle manière,/ que le concours des lettres n'ait rien de trop âpre ni de trop ouvert ; 4° de ne pas mettre de suite plusieurs mots qui se terminent par une même cadence; 5° de ne pas embarrasser le discours par des inversions, et de n'en faire aucune à moins qu'elle n'y donne de la justesse et de l'ornement; 6" enfin, il faut éviter de continuer de suite une longue période qui fatigue l'auditeur, et fasse perdre haleine à l'orateur.
1 Vaccee œoeae amœnissimae impendebant.
* G Tite tute Tati libi tatita tyrauoe tulisti.
' Cujus ratiouis oralio uon extet, ei ralioiii ratio non est fideiu habere.