LIVRE V, CHAPITRE XVI, § l
Du style simple et du style composé.
Celui qui veut comprendre le secret de la composition (ce qui est nécessaire pour bien écrire), doit savoir qu'il y a deux sortes de style, le simple et le double ou composé. /Le style simple est affranchi de la règle du rhythme et de l'appareil des longues périodes; on s'en sert dans la conversation, ; et l'Ecriture sainte nous en donne de nombreux exemples^ Ainsi nous lisons, dès le commencement de la Genèse : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre;' la terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de l'abîme, et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Et Dieu dit : Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite; » ou, comme porte plus énergiquement le texte hébreu: « Que la lumière soit, et la lumière fut K »
/Le style composé) s'éloigne de cette simplicité : il renferme des périodes plus longues et plus compliquées ; il faut, pour le bien comprendre, l'envisager dans ses éléments. De même que nous considérons dans le corps humain le corps même comme un tout, puis les bras comme membres, puis les doigts comme parties : ainsi nous envisageons dans le discours les phrases incidentes [incisa) comme parties, les phrases principales (en grec cola) comme membres, et les périodes [amùitus, comprehensiones) comme corps. ^\
Pour faire entendre toutes ces choses par des exemples, nous nous servirons ici de ceux mêmes que saint Augustin a tirés de la seconde ^p7re de saint Paul avx Cor m ^A/ens, chapitre onzième. Nous donnerons comme lui, pour exemples des incidentes, ces quatre parties courtes et dégagées : « J'ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups, plus enduré de prison, je me suis souvent vu tout près de la mort - ; » et ces autres encore qui suivent, au
1 In principio creavit Deus cœlum et lerram. Terra autem erat iuanis et vacufi, et tenebrœ erant super faciem abyssi, et apiritus Dei ferebalur super aquas. Dixitque Deus : Fiat lux, et facta est lux.
- lu laboribus plurimis, in carceribus abuudantiùs, in plagis suppa modum, in mortibus fréquenter. II Cor., xi, 23.
nombre de quatorze : « J'ai souvent été dans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs, dans les périls de la part de ceux de ma nation, dans les périls de la part des païens, dans les périls au milieu des villes, dans les périls au milieu des déserts, dans les périls sur la mer, dans les périls entre les faux frères ; j'ai été dans toutes sortes de travaux et de fatigues, dans les veilles fréquentes, dans les tourments de la faim et de la soif, dans l'austérité des jeûnes réitérés, dans le froid et la nudité '. » Ces deux-ci sont des membres : « Qui est faible, sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé, sans que je brûle -? »
Pour ce qui est des périodes, le même saint docteur nous propose, comme une de deux membres, cet endroit de la même Épîlre de saint Paul : a Étant sages comme vous êtes, vous souffrez sans peine les imprudents ^ ; » et pour une de trois membres, cet autre qui suit un peu après : « Mais puisqu'ils sont si hardis à parler d'eux-mêmes, je veux bien faire une imprudence en me rendant aussi hardi qu'eux ^; A et encore pour une de quatre membres, ce qu'il a dit un peu auparavant en ces termes : <( Quant à ce que je dis, croyez, si vous voulez, que je ne le dis pas selon le Seigneur, mais que je fais paraître de l'imprudence, en ce que je m'en fais un sujet de gloire ^ »/La période peut encore avoir plus de quatre membres ; mais lorsque ces membres sont composés d'un nombre de syllabes égal ou à peu près, on les met au rang des figures de mot, comme il a été remarqué précédemment.^
Le même saint Augustin, après avoir fait un merveilleux éloge de l'éloquence toute divine de cet endroit de saint Paul, et remarqué l'excellente beauté de ses expressions, relève surtout l'admi-
1 In itineribus saepè, periculis flurainum, periculis latronum, periculis ox génère, periculis ex geutibus, periculis lu civitate, periculis iu soliludine, periculis in mari, periculis in falsis fratribus, iu labore et œrumnà, in vigiliis mullis, in famé et siti, in jejuniis multis, in frigore et nuditate. II Cor., xi, 26 et 27.
- Quis iufirmatur, et ego non iafirmor? Quis scaudalizatur, et ego non uror? Ibid., 29.
* Libenter sutfertis iusipientes, cùm silis ipsi sapientes. /6f<i., 19. Et pour toute la citation, saint Aug., De Doct. christ., lib. IV, cap. vu.
* In que quis audet, in insipientià dico, audeo et ego. II Cor., XJ, 21.
5 Quod loquor, non loquor secundùm Deum, sed quasi in insipientià, iu hàc substantià gloriœ. Ibid., 17.