LIVRE V, CHAPITRE XVIII
leur cœur, on plutôt y commandait et y dominait absolument. Quand le discours fut fini, j'invitai les cœurs et les bouches à rendre grâces à Dieu, et il y a déjà presque huit ans, ou même un peu plus, que, par la miséricorde de Jésus-Christ, il ne s'est dans ce lieu rien entrepris et rien renouvelé de semblable.
« Il y a beaucoup d'autres expériences qui nous apprennent que les hommes ont fait voir, bien moins par leurs acclamations et leurs éloges que par leurs gémissements^, par leurs larmes et par le changement de leur vie, les effets que produit en eux la sublimité du discours d'un homme sage. Le style simple en a aussi changé plusieurs , mais en leur enseignant ce qu'ils ne savaient pas, et en leur faisant croire ce qui leur semblait incroyable, et non en leur faisant faire ce qu'ils connaissaient déjà et ce qu'ils ne voulaient pas faire ; car pour pénétrer et amollir une telle dureté, il faut parler avec force et avec élévation. Quand on loue et qu'on blâme avec éloquence, quoique dans un style tempéré, quelques gens en sont tellement touchés, que non-seulement ils se plaisent à entendre louer et blâmer éloquemment, mais qu'ils vont jusqu'à souhaiter de vivre d'une manière exempte de blâme. Mais tous ceux qui se plaisent à entendre ces choses ne les imitent pas toujours, et ne sont pas changés; au contraire, dans le sublime, tous ceux qui sont émus agissent, et dans le simple, tous ceux qui sont instruits deviennent savants et croient comme une vérité certaine ce qu'ils ne savaient pas auparavant.
« Il est aisé de voir par la fin qu'on se propose dans ces deux genres de style, qu'ils sont nécessaires à ceux qui veulent parler avec éloquence. Pour le style tempéré qui consiste à plaire, il ne faut pas s'en servir précisément pour lui-même, mais afin que l'auditeur étant déjà persuadé et touché de la dignité et de l'utilité du sujet, le plaisir lui enlève plus promptement le cœur et l'attache plus fortement aux choses sur lesquelles il n'est plus besoin de l'émouvoir ni de l'instruire. Car, comme le devoir général de l'éloquence est d'employer ces trois sortes de style selon qu'il est à propos pour persuader ce qu'on dit, et que la fin précise est de persuader ce qu'on a particulièrement en vue dans le discours, de quelque style que se serve l'orateur, il emploie ce qui est propre
à la persuasion ; mais s'il ne persuade, il ne parvient point à la fni de l'éloquence. Dans le simple, on persuade que ce qu'on dit est vrai; dans le sublime, on persuade de faire ce qu'on savait déjà qu'il faut faire, et qu'on ne faisait pourtant pas ; mais dans le style orné, on persuade qu'on parle poliment et agréablement.
« Et qu'avons-nous à faire de cette fin? C'est à ceux qui mettent leur gloire dans le beau langage, à s'efforcer de s'y rendre habiles, et ils le font aussi valoir dans les panégyriques et dans des discours semblables, où il ne s'agit ni d'instruire ni d'émouvoir l'auditeur, mais de lui plaire seulement. Pour nous, rapportons cette fin à une autre meilleure, savoir, à vouloir faire sur les hommes, par cette sorte de style, ce que nous faisons par le sublime, qui est de leur inspirer la réforme et le règlement de leurs mœurs; et s'il n'est pas besoin d'une plus forte éloquence pour les presser, ou s'ils sont déjà dans la régularité, pour les y affermir davantage et les y faire persévérer avec constance. De cette manière, nous nous servons de cette éloquence ornée, non par ostentation, mais par prudence, ne nous contentant pas de sa fin première, qui est de plaire à l'auditeur, mais tâchant plutôt qu'il en soit aidé pour faire le bien que nous lui persuadons de faire •. »