LIVRE V, CHAPITRE XVIII
par l'assiduité qu'on aura à les lire, à les entendre et à s'y exercer, on pourra de plus en plus les acquérir.
« Mais que personne ne s'imagine qu'il est contre les règles de mêler ensemble ces différents genres d'éloquence ; bien au contraire, autant qu'on peut le faire convenablement, il faut varier le discours par tous ces styles différents; car quand il est trop longdans un seul genre, il attache moins l'auditeur; mais si l'on passe de l'un à l'autre, quoiqu'en un seul genre il parût déjà trop long, il se continue ensuite avec plus de grâce, outre que dans le langage des orateurs chaque genre a ses diversités pour prévenir l'indifférence et la langueur de ceux qui écoutent. Cependant il est plus aisé de souffrir longtemps le genre simple que le subhme; car plus il est nécessaire d'émouvoir l'àme pour la convaincre, moins on doit la retenir dans cette émotion quand elle a été suffisamment excitée. C'est pour cela qu'il faut prendre garde qu'en voulant élever trop haut un esprit déjà assez élevé, tout à coup il ne descende de l'élévation où les efforts de l'éloquence l'avaient porté. Mais en mêlant les choses qui doivent être dites plus simplement, on revient mieux à celles qu'il faut dire avec grandeur, afm que la violence et l'impétuosité du discours aille et vienne comme le flux et le reflux de la mer : si bien qu'il ne faut pas employer trop longtemps le style élevé, mais il faut qu'il soit varié par le style simple et modéré.
« Il importe qu'un style mêlé dans un autre, ne soit employé qu'en certains endroits. Dans le sublime, les commencements doivent être toujours ou presque toujours tempérés ; et il dépend de l'orateur de dire même simplement certaines choses qu'on pourrait dire avec plus d'élévation, afin que celles qui sont traitées dans le style sublime paraissent encore plus sublimes et plus merveilleuses, quand elles sont comparées aux autres qui sont placées comme des ombres pour leur donner plus d'éclat. Or, dans toute sorte de genre d'éloquence, il y a des questions difficiles qu'il faut résoudre; pour cela on a besoin de subtilité et de pénétration ; ce qui regarde proprement le style simple. Il faut donc s'en servir dans les deux autres genres, quand il s'y rencontre de ces questions. Mais s'il s'y rencontrait quelque chose qu'il fallût
louer ou blâmer, et qu'il ne s'agît là ni de condamner, ,ni de sauver personne, ni de le déterminer à quelque action, il faudrait employer dans cet endroit le style orné et tempéré. Dans le genre sublime, les deux autres y trouvent leiu' place, et dans le simple pareillement. Pour l'éloquence ornée, elle a besoin, non pas toujours, mais quelquefois, de l'éloquence simple, s'il s'y rencontre, comme je Tai déjà dit, quelque raison à résoudre, ou quand quelques endroits qu'on pourrait orner ne s'ornent point, mais se disent simplement et sans art, et servent alors, pour ainsi dire, de piédestal pour faire paraître plus élevés les ornements qu'on veut y mettre. Le style orné n'exige point le sublime, car on ne l'emploie que pour plaire à l'esprit, et non pas pour émouvoir.
« 11 ne faut pas juger du sublime d'un discours par les fréquentes acclamations des auditeurs ^ ; les subtilités de l'éloquence simple et les ornements d'un style tempéré obtiennent le même effet. Mais pour l'ordinaire, le poids du sublime étouffe la voix et fait couler les larmes. Voulant un jour à Césarée, ville de Mauritanie, dissuader les peuples de ce qu'ils appelaient cafcrva, attroupement où non-seulement les citoyens, mais les alliés, les frères, les parents, les pères et les enfants, divisés en deux partis pendant quelques jours de suite en un certain temps de l'année, se battaient à coups de pierre, et chacun tuait celui qu'il pouvait tuer, je m'y pris le plus vivement et avec le plus d'élévation qu'il me fut possible, pour arracher de leur cœur des passions si sauvages, et pour détruire un usage si féroce. Cependant je ne crus pas avoir réussi quand j'entendis leurs acclamations et leurs louanges, mais lorsque je vis couler leurs larmes ; car leurs acclamations marquaient bien qu'ils étaient instruits et satisfaits, mais les pleurs témoignaient qu'ils étaient touchés. Je ne me fus pas plutôt aperçu qu'ils pleuraient, qu'avant même que l'événement me le fît voir, je regardai comme détruite et comme abolie cette coutume barbare qu'ils avaient reçue de leurs pères et de leurs aïeux, et qui, par une tradition si ancienne, assiégeait en ennemi
1 Autrefois les fidèles interrompaieut souvent le prédicateur par leurs acclamations. {Le Irad.)