LIVRE V, CHAPÎTRE XIX
sant à la prudence des prédicateurs de les représenter dans leurs discours avec toute Ténergie dont ils sont capables.
On rapporte donc à ce style sublime/ tout ce qui se dit de la redoutable sévérité du dernier jugement, delà grandeur des peines éternelles^ et de l'énormité du péché mortel. Tous ces objets bien développés, nous donnent lieu de nous élever par de fortes et véhémentes invectives contre les pécheurs. Nous nous livrons de même à des mouvements d'indignation contre ceux qui, pour des sujets très-légers, comme pour un petit gain ou un plaisir passager, ne craignent point d'oiïenser la divine Majesté, ni de perdre sa grâce et son amitié. C'est aussi ce que le Seigneur relève dans Jérémie, lorsqu'il dit : « 0 cieux 1 frémissez d'étonnement ; pleurez, portes du ciel, et soyez inconsolables, car mon peuple a fait deux maux "... »
C'est encore de cette sorte que nous faisons sentir le péril de ces gens qui, aussitôt après leur confession, retombent dans les mêmes péchés dont ils s'étaient accusés, et se font ainsi toute leur vie un jeu de la confession ; et de tant d'autres qui retardent de jour en jour leur conversion, et bien plus encore de ceux qui remettent à la fin de leur vie à faire pénitence ; comme aussi de ceux qui sont accoutumés au péché par une longue habitude. L'état d'endurcissement du cœur et d'aveuglement de l'esprit où la longue habitude du péché réduit l'homme, est sans doute ce qu'il y a de plus périlleux et de plus épouvantable, et il faut les plus grands efforts de l'éloquence, pour en tirer ceux qui y sont malheureusement engagés.
Nous devons peindre aussi de la manière la plus touchante et la plus énergique'le bienfait inestimable de la rédemption, et la bonté infinie par laquelle le Créateur, le Maître souverain de toutes choses, a daigné soUlTrir le cruel supplice de la croix^ et répandre pour nous son sang précieux et adorable^, afin de nous faire entrer dans la participation de sa gloire et de sa divinité même. Tout est si grand dans cet ineffable bienfait, qu'il est impossible de rien
1 Obstnpeîcite, cœli, super hoc; et porfœ ejus, desolaraÎDi vehemenler, dicit Docuinus. Duo enim mala fecit populus meus. Jev., u, 12.
ajouter à la grandeur des clioses qu'il renferme, c'est-à-dire, et du mérite de ce sacrifice, et des biens immenses qu'il nous procure, et de la dignité de celui qui communique un tel don aux hommes, et de l'indignité des hommes qui le reçoivent. De là vient que nous tournons alors toute la force et l'impétuosité du discours contre la malice des pécheurs qui ne peuvent être détournés du péché par une si merveilleuse bonté de leur Seigneur, et contre l'ingratitude des hommes qui négligent de rendre de dignes actions de grâce à ce souverain Rédempteur, pour un si grand et si admirable bienfait.
C'est de la même manière qu'on célèbre les autres bienfaits de Dieu, et qu'on déplore l'ingratitude des hommes, et principalement de ceux qui, non-seulement ne font pas servir à la gloire du Seigneur les dons de sa divine libéralité, mais, ce qui est beaucoup plus indigne, en abusent pour le déshonorer d'une manière plus honteuse et plus criminelle. Moïse animé de l'esprit, non d'un orateur, mais d'un prophète vraiment zélé pour la gloire du Seigneur, traite cette sorte de sujet avec une grande sublimité d'éloquence, dans le cantique qui commence par ces paroles : « Cieux, écoutez ce que je vais dire, que la terre entende les paroles de ma bouche *... » Ce grand serviteur de Dieu commence par célébrer toutes les grâces que Dieu avait répandues, et qu'il était prêt à répandre encore sur son peuple; ensuite il expose l'extrême ingratitude de ce peuple et l'énormité de ses crimes, et enfin il fait une très- vive description des efïroyables supplices dont la sévérité de la justice de Dieu, irrité et armé de toutes les foudres de sa colère, punira les méchants et les impies. Ezéchiel traite aussi le même sujet et de la même manière dans une allégorie contre Jérusalem qu'il représente sous la personne d'une femme abandonnée, que Dieu a prise sous sa protection, honorée de la dignité de son épouse, et comblée de toutes sortes de biens ; et qui après cela n'a pas laissé de violer la foi qu'elle devait à un tel époux, et de s'abandonner de nouveau à de honteuses prostitutions. C'est encore dans le style sublime que Je prophète Amos s'écrie contre les
1 Audile, cœli, quae loquor; audiat terra verba oris inei. Deuler., xxxii, 1,