CHAPITRE IL
De la en ou du bul deà précepte? de ractiou oratoire.
Les préceptes si multiples et si variés que nous donnent les rhéteurs sur le déljit oratoire se rapportent à une seule fin, qui est dei^ire les choses comme la nati^re même nous l'enseigne et selon la manière ordinaire de parler. Comme il est contre la nature de s'éloigner de cette fin, cela est aussi contre les convenances ; :car tout l'art consiste à imiter la nature ; et c'est en quoi se trompent grossièrement ceux qui croient que leur voix, quand ils parlent en public ou qu'ils prêchent, doit être tout autre que dans les entretiens particuliers, au lieu que la nature, qui est la même dans toutes les choses, demande partout une même espèce de geste et de prononciation pour les représenter; seulement, dans la prédication, on doit parler d'une voix plus haute et plus forte, à cause du lieu et du nombre des auditeurs, pour être entendu de tout le monde. C'est ce qui donne plus lieu de s'étonner qu'il y ait si peu de prédicateurs qui veuillent prendre en cela la nature pour guide, n'y ayant rien qui semble d'abord plus facile que de suivre les mouvements qu'elle imprime dans tous les hommes*.
Mais pour marquer plus nettement sur ce sujet ce que je pense, et quel est mon véritable sentiment, je vous rapporterai ce qui m'est arrivé au sujet d'un prédicateur encore tout neuf, qui commençait à prêcher. Ce jeune homme vint me prier d'aller l'entendre, et de lui faire connaître ensuite les défauts que j'aurais remarqués en sa manière de prêcher, afin qu'il put s'en corriger avec plus de facilité, en étant averti. J'y allai; mais il prononça tout son sermon, qu'il avait appris mot à mot, avec une ennuyeuse et continuelle monotonie, sans varier le ton de sa voix; et lors-
' Les avocats parlent seuls d'une manière simple et naturelle. {Le trad.)
qu'après le sermon fini, je m'en retournais au couvent, je vis dans la nie deux femmes qui se querellaient fortement; et comme elles parlaient toutes deux selon les véritables mouvements de leur cœur, elles fléchissaient et diversifiaient leur voix selon les difTérents mouvements dont elles étaient animées; et cette diversité de tons produisait en elles une prononciation variée, qui est l'agrément de l'action. Je ne pus m'empècher de dire au religieux qui m'accompagnait : Si ce prédicateur que nous venons d'entendre avait vu ces femmes se disputer, et qu'il eût imité leur manière de prononcer, il ne lui manquerait rien pour l'agrément de l'action, dont il est entièrement dépourvu.
Ainsi, comme les peintres qui veulent représenter des arbres, des oiseaux ou d'autres animaux, s'étudient à les copier au vif et au naturel autant qu'il est possible, afin qu'en les voyant on ne les prenne pas tant pour des images peintes que pour les objets qu'elles reproduisent : ainsi le prédicateur doit observer avec soin la manière de parler la plus naturelle aux hommes, et surtout à ceux qui s'énoncent avec plus de justesse et plus de grâce; et cette seule observation lui apprendra tout ce que nous en enseignons ici dans un long discours. J'ai pris plaisir autrefois à considérer l'exactitude d'un peintre qui, voulant représenter dans un tableau l'enfant Jésus tenant en sa main un moineau, avait pris, pour rendre plus au vif ce petit oiseau , un moineau tout vivant pour modèle; et il l'imita si bien, que l'oiseau peint représentait le véritable dans la perfection. Il faut donc que nous observions de même, avec une exacte attention, la manière naturelle de prononcer dont se servent dans les entretiens familiers les personnes qui sont douées d'une conversation agréable, et que nous nous la proposions pour modèle quand nous prêchons, afin de nous en former une toute semblable à force de fimiter.
Mais quelque facile et naturelle que paraisse cette partie de l'éloquence, il y en a cependant beaucoup qui ne peuvent y atteindre, et surtout ceux qui apprennent par cœur et mot à mot tous leurs sermons, et vont les débiter ensuite en les prononçant d'un même ton de voix, comme les aveugles qui demandent l'aumône.