LIVRE VI, CHAPITRE L
sortir d'Athènes, il s'était retiré à Rhodes. Les Rhodiens le prièrent de leur lire la belle harangue qu'il avait prononcée contre Ctésiphon, et dans laquelle il attaquait Démosthènes ; il y consentit. Le lendemain on le pria de lire aussi la réponse de Démosthènes en faveur de Ctésiphon; il la lut avec un ton de voix plein de force et de grâce; et comme tout le monde se récriaitd'admiration : Que seraitce, dit Eschine, si vous l'eussiez entendu lui-même? Il montrait assez par là quelle puissance il attribuait à l'action, lui qui croyait que le même discours pouvait sembler tout autre dans une autre bouche. D'où venait cette célébrité que Gracchus avait dans mon enfance, et dont vous vous souvenez mieux que moi, Catulus ? Lorsqu'il s'écria : «Misérable! où irai-je? quel asile me reste-t-il? Le Capitole? il est inondé du sang de mon frère; ma maison? j'y verrais une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur, » son regard, sa voix, son geste furent, dit-on, si touchants, que ses ennemJs eux-mêmes en versèrent des pleurs. »
Quintilien dit encore, d'après Cicéron, que c'est par le débit qu'Antoine et Crassus eurent de si grands succès dans leurs discours, et surtout Hortensius ; « et ce qui me le persuade à l'égard de celui-ci, ajoute Quintilien, c'est que ses écrits ne répondent pas tout à fait à sa haute réputation, bien qu'on l'ait regardé longtemps comme le premier orateur de son siècle, qu'ensuite il ait été le rival de Cicéron, et que sur la fm de ses jours il ait du moins occupé le second rang. Il faut donc bien qu'il y ait dans sa manière de prononcer des charmes que nous ne trouvons pas dans la lecture de ses ouvrages. Supposé en effet, comme on ne peut en douter, que |es mots aient une force considérable par eux-mêmes, que la voix ait aussi une vertu particulière qu'elle communique aux choses, et qu'il y ait pareillement dans le geste et dans les mouvements du corps une certaine expression, ne faut-il pas convenir que, quand tout cela conspire ensemble, il doit s'en former quelque chose d'admirable et de parfait ?
« Cependant vous voyez des gens qui s'imaginent que l'action où il n'entre point d'art, et telle que l'impétuosité naturelle d'un orateur peut la produire, est plus forte, plus mâle, et la seule qui convienne à un homme ; mais ces gens sont d'ordinaire ceux-là
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mêmes qui voudraient bannir de l'éloquence tout soin, tout art, toute élégance, tout ce qui s'acquiert par l'application et par l'étude, traitant tout cela d'affectation; ou ce sont des hommes qui, par une manière de parler barbare et par une prononciation encore plus grossière, affectent de ressembler aux anciens, comme faisait L. Cotta, au rapport de Cicéron. Qu'ils jouissent en paix des avantages d'un sentiment si commode, eux qui croient qu'il ne faut qu'être né homme pour être orateur, et qu'ils excusent les travaux et les études auxquels nous nous livrons, nous qui ne croyons pas qu'on puisse rien faire d'excellent qu'autant que l'on cultive les dispositions naturelles.
Cependant je conviendrai volontiers qu'il faut avant tout que la nature nous favorise de ses dons : car certainement il est impossible qu'un orateur prononce bien, s'il n'a ni mémoire pour retenir ce qu'il écrit, ni facilité pour parler sur-le-champ quand il en sera besoin, ou s'il a dans la conformation de la bouche et de la langue des obstacles insurmontables. Le corps peut aussi être contrefait et disgracié à tel point qu'il n'y ait pas moyen d'y remédier. Et la voix enfin, si elle n'est avantageuse, ne donnera jamais une belle prononciation : si nous l'avons bonne et ferme, nous la manierons comme nous voudrons ; au lieu que faible et mauvaise, elle nous interdira bien des choses, comme d'élever le ton et de faire des exclamations à propos ; en même temps, elle nous forcera à d'autres, comme, à prendre un ton plus bas qu'il ne faut, à faire de fausses inflexions, et à soulager l'effort de nos poumons par un fausset désagréable. Mais nous supposons ici un orateur qui a tout ce qui est nécessaire pour profiter de nos enseignements.
« Or l'action étant composée, comme je l'ai dit, de deux parties, qui sont la voix et le geste, dont l'une frappe l'oreille et l'autre les yeux, deux sens par lesquels nous faisons passer les sentiments et les passions dans l'àme des auditeurs, il s'ensuit qu'il nous faut en premier lieu traiter de la voix, d'autant plus que le geste s'y rapporte naturellement, et doit s'y conformer. »
Mais avant d'entrer dans le détail des observations et des règles particulières sur ces deux objets, il est à propos de montrer à