‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 297 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE VI

dans les muets lieu de langage. Souvent un simple salut se fait entendre, et nous touche sans qu'il soit accompagné d'un seul mot ; à la manière dont on voit entrer une personne, à l'air de son visage, on connaît ce qu'elle a dans l'âme; et les animaux, tout animaux qu'ils sont, nous flattent, nous caressent ou nous menacent, en un mot, nous marquent de la joie, de la tristesse ou de la colère par le langage des yeux et par d'autres mouvements du corps. Il n'est pas étonnant que ces signes, qui après tout sont animés, fassent tant d'impression sur nous, puisque la peinture, ouvrage muet et qui ne varie point, excite de tels sentiments en nous, qu'elle semble avoir quelquefois plus de force et d'expression que la parole même.

« Au contraire, si le geste et le visage démentent le discours, si nous parlons d'une chose triste avec gaieté, si nous disons oui de l'air dont on dit non^ nous faisons perdre à nos paroles non-seulement toute autorité, mais même toute croyance. La grâce, si nécessaire à un orateur, vient aussi des mouvements du corps. C'est pourquoi (Démostbènes avait coutume de composer son action"^ devant un grand miroir :jtant il était persuadé que, malgré le'^^ défaut de ces images qui ont toujours quelque chose de gauche par rapport à nous, il ne devait pourtant se fier qu'à ses yeux de l'effet qu'il voulait produire.

« Or, comme la tête tient le premier rang entre les parties du corps, aussi le tient-elle dans l'action, contribuant plus qu'aucune autre, et à la grâce dont j'ai parlé, et aux autres agréments de la prononciation. Ce qu'il faut donc observer, c'est,fen premier lieu, ^ d'avoir toujours la tête droite et dans une assiette naturelle : car la tenir baissée nous donne un air bas ; au contraire, la tenir haute nous donne un air d'orgueil et de suffisance ; la tenir penchée nous donne un air d'indolence; et la tenir raide et immobile sur les / épaules, marque je ne sais quoi de féroce. C'est, en second lieu, de conformer ses mouvements à la prononciation même, afin qu'elle s'accorde avec le geste, avec la main, avec toute l'action de l'orateur; car elle doit toujours se tourner du côté du geste, excepté dans les choses qu'il faut ou réfuter, ou rejeter, ou que nous avons en horreur et en exécration. Alors, en même temps

que nous repoussons de la main, nous détournons la tête pour marque d'aversion, comme en prononçant ce vers :

Détoiiruez, justes dieux, ce malheur loiu de nous ', i

ou celui-ci :

' Nou, je ne fus jamais digne d'un tel honneur 2. '^

« Un signe de tète peut faire entendre bien des choses : car, outre qu'il acquiesce, refuse, affirme, nie, /il peut encore témoigner de la pudeur, de l'incertitude, de i'addiiration, de l'indignation ;! et ce langage muet est commun à tous les hommes. Cependant'le geste de la tête a toujours été regardé comme un défaut, même par ceux qui ont un peu entendu l'art du théâtre. On peut dire même que tout branlement de tète est vicieux quand il est trop fréquent/: d'où l'on peut juger si de la jeter en l'air ou de la renverser en la tirant par les cheveux, c'est d'un homme sage ou plutôt d'un fanatique et d'un furieux.

« Mais ce qui domine principalement dans la tête, c'estQe visage. Il n'y a sorte de mouvement et de passion qu'il n'exprime; il menace, il caresse, il supplie, il est triste, il est gai, il est fier, il est humble ; il témoigne aux uns de l'amitié, aux autres de l'aversion j il fait entendre une infinité de choses, et souvent il en dit plus que ne pourrait en dire le discours le plus éloquent. <.

« Mais le visage a lui-même une partie dominante, qui sont les yeux. C'est par eux surtout que notre âme se manifeste, jusquelà que, sans même qu'on les remue,(la joie les rend plus vifs, et la tristesse les couvre comme d'un nuage. De plus, la nature leur a donné des larmes, ces fidèles interprètes de nos sentiments, qui s'ouvrent impétueusement un passage dans la douleur, et coulent doucement dans la joie. Si les yeux ont tant de pouvoir, lors même qu'ils sont, immobiles, on peut juger qu'ils en ont bien davantage, quand ils sont en mouvement; c'est alors que vous les voyez tantôt animés,/tantôt froids, tantôt fiers, tantôt doux, tan-

' Dî, talem terris averlite pestem. (Virg., .Eneid., 1. III.) 2 Haud equidem tali me dignor honoie. [Mneid., 1. I.)

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