LIVRE VI, CHAPITRE VI
tôt rudes, tantôt terribles, (et l'orateur prendra toutes ces formes suivant le besoin et l'occasion....
« A l'égard des lèvres, elles pèchent lorsqu'elles sont ou trop fendues, ou trop avancées, ou trop serrées, ou tellement ouvertes qu'elles découvrent toutes les dents, ou repliées dédaigneusement l'une sur l'autre, ou nonchalamment pendantes, comme si elles ne daignaient pas se prêter à l'articulation des mots. Il est de mauvaise grâce aussi de se les lécher, de se les mordre, et de les allonger soit en avant, soit vers l'oreille. Leur mouvement doit même avoir peu de part à la prononciation, parce qu* il faut parler de la bouche plutôt que des lèvres... \
« PourUes mains,^|il est clair que sans leur secours l'action serait comme invalide et tronquée. Mais il n'est pas aisé de dire toutes les sortes de mouvements dont les mains sont susceptibles, parce qu'à peine y a-t-il un mot qu'elles ne soient jalouses d'exprimer. En effet, les autres parties du corps contribuent de quelque chose à la parole : celles-ci font plus, elles parlent, ou peu s'en faut. Eh! que ne disent-elles point ?/Demander, promettre, appeler, congédier, menacer, supplier, détester, interroger, avouer, nier, marquer de la crainte, de la tristesse, de la joie,^de la pudeur, ^de l'incertitude, du repentir, prier, approuver, inciter, admirer, déclarer le temps, le nombre, la quantité, la manière^ tout cela leur est familier. Faut-il indiquer les personnes et les lieux, je ne sais s'il y a adverbe ou pronom qui le fasse mieux. En sorte qu'au milieu de cette prodigieuse diversité de langues répandues entre tant de peuples et de nations, le langage des mains est comme une langue universelle, que la nature a rendue commune à tous les hommes. »
Et c'est cequeCicéron semble insinuer, lorsqu'ayant montré que le visage est ce qui a le plus de part dans l'action après la voix, et que les mains doivent servir comme d'instrument à la pensée, il ajoute ces paroles remarquables : « La nature a donné à tout ce qui tient à l'action une force qui frappe les ignorants, le vulgaire, et même les étrangers. Pour que les mots fassent impression, il faut que l'auditeur connaisse la langue de celui qui parle ; et souvent toute la finesse des pensées vient échouer contre des esprits qui manquent de finesse. Mais l'action, qui peint les mouvements
de l'àme, parle un langage intelligible à tous les hommes : car nous éprouvons tous les mêmes passions ; et nous les reconnaissons dans les autres aux mêmes signes qui nous servent à les exprimer. »
Quinlilien donne beaucoup d'autres préceptes sur la disposition et les mouvements des mains et même des doigts ; nous les passons sous silence, parce qu'ils ne touchent que de loin notre sujet. Nous ferons seulement en peu de mots les remarques suivantes : 1" La disposition de la main et des doigts, dans laquelle le second et le troisième sont joints ensemble avec le pouce, est fort convenable ; et lorsque le second doigt seul est droit et étendu, les autres étant fermés sous le pouce, cette seconde disposition s'accommode presque atout ce que nous disons. 2" On peut tenir quelquefois le pouce fermé, et les autres doigts étendus et joints ensemble l'un contre l'autre, surtout lorsqu'on porte la main à la poitrine, ou que l'on rejette comme de devant soi quelque chose par aversion. 3" La main gauche seule ne fait presque jamais bien aucun geste, mais elle s'ajuste et concourt souvent de bonne grâce avec la droite, principalement lorsque pour marquer plus distinctement certaines choses, on porte le second doigt de la droite sur le pouce, ou sur le second de la gauche, ou alternativement,, tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre.
, Les anciens maîtres ajoutent avec raison que la main doit commencer et fmir le geste avec le sens de la phrase ; car autrement le geste précéderait la voix^^ou durerait après, et l'un et l'autre seraient une difformité. Il faut aussi prendre garde, en prononçant, que le geste soit d'accord avec la voix, et la voix avec le geste, et que l'un n'ait rien de contraire à l'autre. C'est pour cela que Polémon, qui présidait la distribution des prix d'éloquence aux jeux Olympiques, exclut du nombre de ceux qui pouvaient y prétendre, un acteur de tragédie, en disant qu'il avait fait un solécisme de la main, parce qu'il avait invoqué Jupiter, en montrant la terre, et la terre en montrant le ciel.
1 Quelquefois le geslo^ précédant la voix, donne à la parole une énergie singulière. (Le trad.)