CHAPITRE YIII
Différentes manières de prononcer les phrases différentes qui entrent dans le
discours.
Nous avons tiré presque mot à mot de Quintilien, comme du premier maître de l'art oratoire, ce que nous avons dit jusqu'ici de
la prononciation et du geste, sans néanmoins nous arrêter à beaucoup d'autres choses peu propres à notre dessein, et qui auraient pu fatiguer le lecteur, parce que d'ailleurs ce que nous en avons choisi et rapporté, nous paraît suffire à tout prédicateur qui a quelque justesse et quelque pénétration d'esprit, pour connaître le reste par lui-même. Mais parce que le talent de la prononciation agréable et variée, comme il a été dit au commencement, est de la plus grande importance, et qu'il y en a plusieurs à qui aucun travail ne paraîtra inutile pour l'acquérir entièrement, j'ai cru devoir aussi les satisfaire en cela. C'est pourquoi je me suis proposé d'expHquer en particulier les mêmes choses qui ont été traitées jusqu'ici en général touchant la manière de fléchir la voix, et de la conduire par cette diversité de tons que demande la diversité des choses que l'on dit.
Certes, je n'ai pas la prétention de rien apprendre aux prédicateurs expérimentés; je m'adresse uniquement à ceux qui sont encore novices dans le. ministère de la sainte parole. Comme les maîtres qui enseignent à lire ou à écrire aux enfants, ont coutume de commencer par les éléments mêmes ou les caractères particuliers de l'écriture, et de les conduire peu à peu et comme par degrés à ce qui est plus difficile, afin qu'ils sachent enfin lire et écrire sans que rien les arrête : j'espère aussi que descendant dans un détail exact de plusieurs sortes de sentences et de figures, et montrant de quelle manière on doit fléchir, varier et conduire sa voix dans la prononciation de chacune, je donnerai par là une ouverture très-aisée pour bien comprendre comment on doit prononcer toutes les autres. Ce donc que Quintilien a dit en général de la prononciation, je l'appliquerai à des sentences, à des figures et à des expressions spéciales et particulières, et je tâcherai de l'éclaircir ainsi par une grande diversité d'exemples, dans la prononciation desquels chacun pourra s'exercer pour acquérir un talent si nécessaire à ceux qui doivent parler en public, et surtout aux orateurs chrétiens.
Je ne fais en cela même que suivre le sentiment de( Quintilien, qui recommande particulièrement à ceux qui veulent réussir dans l'art de parler éloquemment, ;' d'apprendre par cœur plusieurs
IJVRE VI, CHAPITRE Vltl. oOl
endroits OU passages remarquables des auteurs éloquents, dans lesquels on peut s'exercer aune plus grande diversité de tons etdïnflexions de voix ; et, bien qu'il enseigne en cet endroit, et même partout, que la manière de prononcer d'un orateur est toute diiïérente de celle du théâtre^ il déclare néanmoins que pour former un jeune rhétoricien,ilfaut le mettre comme entre les mains d'un acteur de théâtre qui soit habile, afm qu'il lui enseigne cette manière naturelle de prononcer. « C'est au comédien, dit-il, à montrer comment on l'ait un récit, avec quelle autorité on persuade, avec quelle impétuosité s'élève pour ainsi dire la colère, quel ton il faut prendre pour exciter la pitié; et pour y réussir, il choisira dans quelques comédies des endroits convenables qui aient rapport à la manière du barreau. Cela servira à plus d'une chose ; car en même temps qu'un enfant apprend par là à bien prononcer, il y trouve aussi de quoi nourrir son style et son éloquence ; mais quand l'âge l'aura rendu capable de plus grandes choses (car ceci n'est qu'en attendant) , quand il commencera à lire les plaidoyers et les harangues des orateurs, et qu'il en sentira déjà les beautés, c'est alors qu'un maître doit redoubler ses soins : c'est le temps, non-seulement de lui former l'esprit par la lecture, mais de l'obliger à apprendre par cœur les plus beaux endroits d'une pièce, et ensuite à les déclamer comme s'il avait véritablement à parler en public, afin d'exercer sa voix et sa mémoire par la prononciation. »
Mais parce qu'il ne nous est point permis ni même bienséant de rien emprunter des comédies, ni encore moins d'en choisir les endroits les plus propres pour nous exercer et nous accoutumer à une prononciation variée, parce que ce sont d'ordinaire les plus passionnés, et par conséquent les plus remplis du poison dont l'art théâtral fait gloire d'infecter les âmes, nous en proposerons quelques-uns des saintes Écritures, particulièrement choisis entre ceux qui approchent le plus des dialogues, et qui semblent aussi les plus avantageux pour acquérir ce talent et cette facilité de prononcer agréablement. Que si je m'arrête longtemps à cette diversité d'exemples, personne ne doit s'en plaindre ni le trouver mauvais ; « car étant, comme dit l'Apôtre, également redevable aux sages
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et aux simples, aux savants et aux ignorants *, » après avoir jusqu'ici fait voir aux plus intelligents la manière de bien prononcer, je dois présentement employer mes efforts pour la découvrir aux moins habiles.
Mais pour avouer ici franchement la vérité, ce qui m'a le plus fortement excité à cette entreprise, c'est que je vois très-peu de prédicateurs qui sachent cette manière naturelle de s'énoncer. Ce qui est d'autant plus déplorable que, le défaut de ce talent pour le débit se rencontre en quelques-uns qui, possédant d'ailleurs toutes les autres parties de l'éloquence, perdent par ce seul défaut tout le fruit et toute l'utilité de leur travail.