‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 305 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE IX

en moi une force d'éloquence assez grande pour pouvoir jamais exprimer les divers tons et les différentes inflexions de voix qui conviennent à chaque différente figure ou sentence, et souvent même à chacun des différents termes qu'elles contiennent; mais je puis faire remarquer au lecteur sage et éclairé, dans les différentes parties de chaque figure ou sentence proposée, qu'il faut prendre en celle-ci un ton de voix, et en celle-là un autre. Et parce que ce serait un travail presque infini que de parcourir toutes les sortes de figures et de sentences, et d'assigner à chacune la différente manière de prononcer qui lui est propre, j'ai pensé que la méthode la plus commode serait d'exposer quelques figures de mot et de pensée choisies entre celles que nous avons traitées dans le livre précédent, et de bien faire entendre la manière de prononcer qu'elles demandent : car les figures ayant chacune leur geste et leur manière d'élocution particuhère, elles exigent aussi une prononciation spéciale qui leur convienne. Commençons donc par celles qui marquent expressément quelque passion ou quelque affection de l'àrae, parce que c'est en elles que la bonne manière de prononcer paraît plus clairement.

La première qui se présente est le souhait, o/j^a^w. Cette figure .^^emande sa manière de prononciation propre, c'est-à-dire, un certain ton de voix qui marque le mouvement et le désir de l'âme. Tel est ce souhait de David : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, pour que je puisse m'envoler dans quelque désert, et me retirer dans quelque lieu écarté »? » Il faut néanmoins en celui-ci, du prophète Jérémie, prendre un ton plein d'indignation : « Qui me fera trouver dans le désert une cabane de voyageui\ afin que j'abandonne ce peuple, et que je me retire du milieu d'eux ? car ils sont tous des adultères, c'est une troupe de violateurs de la loi 2. )V Une voix douce et accompagnée d'un mouvement de compassion, convient mieux à cet autre du même prophète : « Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une fon-

1 Quis dabit milii pennas sicut cohimbœ, et volabo, et requiescam? Ps. Liv,6.

2 Quis dabit me in solitudine diversoriuiu viatorum, et dereliaquain populum meum et rccedam ab eis? quia oinues adulteri suut, cœtus prcevaricatorum. Jer., IX, 2.

taine de larmes, pour pleurer jour et nuit les enfants de la fille de mon peuple, qui ont été tués * ? » |I1 en est de même de ce troisième : « Oh ! s'ils avaient un peu de sagesse et de lumière et qu'ils prévissent la funeste fm qui les attend - ! » En tous ces souhaits, on doit prendre comme un même ton de voix, avec quelque différence néanmoins selon la différente nature des pensées.

L'imprécation, le contraire du souhait, demande une action véhémente et animée, comme celle du saint homme Job : « Périsse le jour auquel je suis né et la nuit où il a été dit : Un homme a été conçu ^ ! » \

La prière ou intercession par forme de souhait, et les bénédictions, qui sont si fréquentes dans les saintes Écritures, étant directement contraires à l'imprécation, demandent aussi un ton de voix tout différent, c'est-à-dire doux et attendrissant : tel est le souhait du Prophète-Roi pour celui qui a l'intelligence de la pauvreté de Jésus-Christ : « Que le Seigneur le conserve et le rende plein de vie! qu'il le rende heureux sur la terre, et qu'il ne le livre pas au désir de ses ennemis "^ I... » l'el est tout le Psaume xix^ : « Que le Seigneur vous exauce dans le jour de l'affliction 1 que le nom du Dieu de Jacob vous protège puissamment^.... » Telle est enfm cette bénédiction d'Isaac pour Esau : « Voici mon fils, qui répand une odeur semblable à celle d'un champ que le Seigneur a comblé de ses bénédictions : que Dieu vous donne une abondance de blé et de vin, de la rosée du ciel et de la graisse de la terre ^ »

La figure qui approche le plus de la précédente est la supplication, qui veut aussi un ton de voix toucliant,\mais qui n'ait rien d'efféminé, comme celle-ci de saint Paul à Philémon en faveur de

1 Quis dabit capiti meo aquam, et oculis meisfontem lacrymarum ? et plorabo die ac nocte interfectos filiae populi mei. Je?\, ix, 1.

2 Ulinarn sapèrent et intelligerent ac novissiraa providerent ! Deut., xxxii, 29. ' Pereat dies in quà natus sum, et nox in quâ dictum est : Conceptus est

homo. Jùà., m, 3.

'- Donainus conservet eum et viviQcet eum, et beatura faciat eum in terra, et non tradat eum in auimani inimicoruni ejus. Ps. XL, 2.

5 Exaudiat te Dominus iu die tribulationis; protegat te nouien Dei Jacob

fi Ecce odor filii mei, sicut odor agri pleni, cui benedixit Dominus. Det tibi Deus de rore cœli et de pingiiedine terrce abuudantiam frumenti et vini. Gen. xxvii, 27.

Page 1