LIVRE I, CHAPITRE IX
donnent aussi la pureté d'intention et la sainteté de vie. Je ne crois pas que ce soit être trop sévère que d'exiger tant de vertus d'un homme qui dispense aux autres les paroles du salut, si l'on pèse mûrement la nature et l'importance de ses devoirs.
Saint Bernard en demande même davantage dans un docteur de l'Église; car après s'être fortement plaint, comme il a déjà été dit, de ce que nous avons beaucoup de canaux et peu de bassins dans l'Église, c'est-à-dire, de ce que la plupart des prédicateurs veulent se répandre avant d'être remplis, il montre quelles sont les vertus qu'ils doivent avoir. « Voici, dit-il, de combien de choses nous devons être remplis avant d'oser nous répandre, en donnant de notre plénitude, et non de notre indigence : la première est l'esprit de componction; la seconde, la ferveur de la dévotion; la troisième, le travail et l'austérité de la pénitence ; la quatrième, l'exercice des œuvres de piété; la cinquième est l'oraison; la sixième, le repos de la contemplation; et la septième, la plénitude de la charité. » Ainsi vous voyez qu'entre tous ces dons et toutes ces vertus que le saint docteur demande dans un ministre delà parole de Dieu, il marque particulièrement l'esprit de dévotion, l'exercice de la prière et le recueillement de la contemplation ; et dans une lettre qu'il adresse à un saint abbé , il lui montre qu'il y a trois moyens nécessaires pour procurer le salut des hommes : « Il y a, dit-il, la parole, l'exemple et l'oraison; » mais la meilleure de toutes est l'oraison, parce que c'est elle qui donne la grâce et l'efficacité à la parole et à l'action.
Mais, pour ne pas m'arrèter ici à montrer que la pureté de vie et d'intention ne se trouve presque jamais que dans un cœur vraiment rempli et comme engraissé par la contemplation des choses divines, je me contenterai de rapporter le sentiment et la doctrine constante des saints Pères, qui disent tous que les ouvriers évangéliques doivent puiser dans le recueillement et le repos de la contemplation ce qu'ils répandent ensuite et distribuent aux hommes. Cela paraît évidemment dans les prophètes, puisqu'ils recevaient du Seigneur même les paroles qu'ils annonçaient au peuple ; et c'est aussi ce que nous marquent ces paroles de David : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple,
et les collines la justice * ! » Ces montagnes et ces collines nous représentent les hommes vraiment apostoliques, qui ayant reçu du Ciel la paix sainte et la justice qui est selon Jésus-Christ, la répandent par la prédication et par l'exemple de leur piété, comme une semence de vie dans les cœurs des peuples. De là vient encore ce que dit le grand saint Grégoire : « Que le Rédempteur des hommes a fait des miracles dans les villes pendant le jour, et passé les nuits en prières sur les montagnes, afin de marquer aux prédicateurs de son Évangile qu'ils ne doivent jamais abandonner absolument la vie active pour s'appliquer aux divines spéculations, ni aussi négliger entièrement les joies de la contemplation pour ne s'occuper qu'aux bonnes œuvres; mais qu'il faut qu'ils se remplissent, dans le recueillement de la méditation, des vérités qu'ils doivent répandre ensuite sur le prochain par la prédication -. »
D'ailleurs, comme la fin de la prédication est la pénitence et la conversion, en un mot le salut des âmes qui se perdent, il faut que le prédicateur ait soin de recourir souvent à Dieu, et d'implorer l'assistance de sa grâce toute-puissante, non-seulement par ses paroles, mais bien plus par les prières, par les larmes et par les gémissements de son cœur, afin de rendre utiles aux autres et à lui-même tous ses travaux et tous les efforts de son zèle et de sa piété. Il faut qu'il repasse avec une fréquente attention, dans sa mémoire, ce qui est autrefois arrivé à saint Pierre et à ses compagnons qui péchaient avec lui. Ils avaient travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais o ayant jeté leur filet sur la parole du Seigneur, ils prirent une si grande quantité de poissons que le filet se rompait ^. »
De là vient cet excellent avis que saint Augustin donne aux prédicateurs de l'Évangile , que pour arriver à leur fin et obtenir ce qu'ils désirent, ils doivent avancer l'œuvre sainte par de saintes prières plutôt que par la force de leurs discours. « L'orateur chrétien doit, dit-il, tâcher de se faire écouter avec attention, avec
* Suâcipiant montes pacem populo, et colles justitiam. Ps. Lxxi, 3.
* Past., part. XX, cap. v ; lib. VI Mor., cap. xvii.
3 Concluserunt pisciiira multitudinem copiosam; rumpebatur autem rete eorum. Luc, v.. 6.
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plaisir et avec docilité ; et il doit se bien persuader que , pour y réussir, il faut plus recourir à Dieu dans la prière qu'aux talents de l'éloquence, afin que , gémissant aux pieds du Seigneur pour luimême et pour ceux qui l'entendront , il n'exerce l'office de prédicateur qu'après avoir fait celui de suppliant. L'heure de parler étant venue, avant de proférer une parole, qu'il élève à Dieu son âme altérée des eaux de la sagesse , pour les répandre après les avoir reçues, et faire part aux autres des biens dont il est rempli '. «
Ajoutez à cela que, selon le même saint Augustin et les plus grands maîtres de l'éloquence, le devoir de l'orateur et du prédicateur a trois parties principales : enseigner, plaire, et toucher : enseigner pour faire comprendre ce que l'on veut persuader, plaire en l'enseignant pour le persuader avec douceur, toucher les coeurs pour les vaincre et les subjuguer-. Or, comment un orateur chrétien pourra-t-il toucher et remuer les cœurs et les affections de ses auditeurs, s'il est lui-même sans émotion? Les paroles qui sortent d'un cœur froid, comme dit saint Grégoire, sont peu propres à allumer le feu du désir des choses célestes dans ceux qui les entendent : une chose qui ne brûle pas en elle-même ne peut pas en enflammer une autre.
Je puis sans difficulté joindre ici le sentiment de Quintilien. le prince des rhéteurs, dans l'endroit où il parle des moyens de toucher et de remuer les cœurs :.;« Pour ce qui est, dit-il, d'exciter des mouvements et des afTections, le grand secret, c'est que nous soyons touchés nous-mêmes ■^•^caiT en vain, et quelquefois même
1 Agit itaque noster iste eloquens, quantum potest, ut intplligfiiter, ut libenter, et obedienter audiatur : et haec se posse^ si potuerit, et iu quautum potuerit, pietate magis orationum quàm oratorura facuUate non dubitet, ut oraudo pro se, ac pro illis quos est allocnturusj sit orator anlequàro dictor. Ipsà horâ jam ut dicat accedens, priusquàm exserat profereutem liuguam, ad Deum levetauimam sitientem. ut eructet quod biberit, vel quod impleverit fuudat. De Ductr. christ., lib. IV, cap. XV.
* Dixit quidam eloquens, et verum dixit, ita dicere debere eloquentem, ut doceat, ut delectet, ut fleclat. De Doctr. christ. ,lih. IV, cap.xil.
3 Quintilien n'avait pas oublié que Cicéron et Horace avaient dit la même chose avant lui; mais en donnant un précepte que la nature inspire , et que tous les maîtres ont donné, il le rend neuf parla manière pathétique dont il le traite.
ridiculement, imiterons-uous la tristesse, l'indignation et la colère, si nous y conformons seulement notre visage et nos paroles sans que notre cœur y ait part. Et qu'est-ce qui fait que les personnes affligées s'écrient d'une manière si touchante dans les premiers transports de leur douleur, et que nous voyons quelquefois les gens les plus grossiers parler éloquemment dans la colère , si ce n'est cette force de sentiment et cette vérité d'afîection qui les inspirent? »
\ « Voulons-nous donc exprimer les passions avec vraisemblance, entrons, s'il faut ainsi dire, dans l'intérieur de ceux pour qui nous parlons et qui souffrent véritablement .')Soyons animés des mêmes mouvements, et que toujours notre discours parte d'une disposition d'esprit telle que nous la voulons faire prendre aux auditeurs. Pense-t-on qu'ils puissent s'attrister d'une chose qu'ils me verront leur raconter avec indifférence, ou qu'ils se livrent à l'indignation lorsque moi qui les y excite je ne sens rien de semblable, ou qu'ils versent des larmes lorsque je parlerai devant eux avec des yeux secs? Cela ne se peut, on n'est écliaufîé que par le feu, ni humecté que par ce qui est humide; et nulle chose ne donne à une autre la couleur qu'elle n'a point elle-même. -Il faut donc que ce qui doit faire impression sur l'auditeur en fasse premièrement sur nous, et que nous soyons touchés avant de ^;onger à toucher les autres ' . » ^
Il est donc constant, selon ce grand maître de l'art, que pour exciter des mouvements et des afTections dans ceux à qui l'on parle, il faut en être plein et les ressentir vivement soi-même. Or en qui est-ce, je vous prie, que dominent davantage les affections de zèle et de charité, afTections soit vives et véhémentes, soit douces et paisibles, qu'en ceux qui ont soin d'exciter, de nourrir et d'accroitre en eux la ferveur de la piété, le jour et la nuit, par une continuelle application à la prière et à la méditation des choses divines? Leur principale occupation étant d'élever leur esprit et leur cœur vers Dieu, de s'établir dans une solide et fervente dévotion, et de s'exciter à un ardent amour des biens célestes et éter-
' Quintil., de Instit. orat., lib. VI, cap. ii.