‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 325 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE XII

(qui les pousse à ?e répandre sans cesse en prières pour eux devant le Seigneur; en cela est renfermé tout ce que nous avons dit être nécessaire aux prédicateurs évangéliques, pour s'acquitter dignement de leur saint ministère. « Pour moi, disait saint Bernard à ce sujet, j'entends volontiers la voix d'un docteur qui ne reçoit point de ses auditeurs des acclamations et des applaudissements, mais qui leur arrache des larmes. Vous faites voir que vous êtes véritablement une chaste tourterelle, si vous leur enseignez à gémir ; mais pour le leur persuader, ayez recours aux soupirs et aux gémissements, plutôt qu'à l'éloquence des paroles '. »

Mais parce que nous avons dit beaucoup de choses sur ce sujet vers la fin du premier livre, je me contenterai présentement d'en avancer seulement une, et de l'assurer comme une vérité incontestable, savoir, que 6e discours de l'esprit céleste nous est sans comparaison plus utile et plus avantageux pour bien prêcher, que tous les préceptes des rhéteurs ensemble ; mais ce secours étant un don de Dieu, et un don excellent,/il faut le demander sans cesse par la prière « à notre Père, qui donne le bon esprit à ceux qui le lui demandent -; »\car il ne faut pas que personne s'imagine qu'il puisse jamais, ni par adresse ni par feinte, imiter la force de cet esprit divin. « Quelque fine que soit la dissimulation, elle se découvre toujours, dit Quintilien, et jamais l'adresse de l'éloquence ne sera si grande dans un orateur, qu'il ne fasse quelque faux pas, ou qu'il n'hésite, ou ne demeure court en quelque manière, lorsque les paroles ne s'accordent pas avec les pensées. »

2° Le second moyen nécessaire au prédicateur, après cette grâce et cette onction de l'Esprit divin, est le talent de la prononciation; on ne saurait croire combien ce talent excelle entre toutes les autres parties de l'orateur, et domine dans tout l'art de parler éloquemment ; mais nous en avons parlé si amplement en son lieu, que nous ne croyons pas y devoir ici rien ajouter de plus.

' lUius doctoris libenter audio vocera, qui non plausum sibi, sed mihi plauctum moveat. Verè turturem exhibes, si gemere doceas; et si persuadere vis, gemendo id magis, quàm dedamando studeas efFicere. Bern. in Cant., serm. lx, n. 3.

2 Pater vester de cœlo dabit spiritum bomim petentibus se. Luc, xi, 13.

3" Le troisième est de se faire une abondante provision d'expressions et de termes choisis, ce qui ne peut s'acquérir parfaitement par aucune autre voie, que par une grande lecture des livres composés parles personnes éloquentes qui écrivent le mieux en la langue du pays dans laquelle on doit prêcher. Pour montrer maintenant combien cette provision est nécessaire au prédicateur, il faut en expliquer ici les raisons.

11 est constant que toute laforce de l'éloquence consiste en ce que le discours de l'orateur soit toujours proportionné à la dignité des choses qu'il traite, c'est-à-dire, en ce que chaque chose y soit exprimée d'une manière qui la représente aussi grande qu'elle l'est en effet, et que son discours ne soit pas au-dessous du poids et de l'importance des choses; en sorte que, comme l'ombre suit le corps, le discours doit suivre de même la nature des choses et s'y proportionner; pour cet effet, deux choses sont nécessaires : l'une est de bien entendre les sujets qu'on doit traiter, et d'en concevoir toute la force et l'étendue ; l'autre, d'exprimer pleinement par les paroles tout ce que l'on en a conçu, et de faire ainsi passer, en quelque sorte, son esprit même dans les esprits des auditeurs. Mais combien cela est-il difficile ! C'est ce qu'on pourra comprendre par la différence qu'il y a entre la manière de parler des anges et celle des hommes.

Comme les anges, et particulièrement ceux du premier ordre, conçoivent un grand nombre de choses sous très-peu d'idées toujours simples, ils manifestent aussi leurs pensées en très-peu de temps ; mais pour ce qui est des hommes, leur esprit est si étroit et si borné, qu'ils ont toujours besoin de beaucoup de temps et d'application pour comprendre plusieurs choses, et de beaucoup de paroles pour les faire entendre aux autres. Ainsi, les anges, comme des vases dont l'entrée est très-ouverte et évasée, répandent en un moment tout ce qu'ils ont dans eux-mêmes; mais l'esprit de l'homme et sa langue, qui est l'interprète de ses pensées, comme des vases dont l'entrée est très-étroite, ne versent, pour ainsi dire, que goutte à goutte, et n'expriment qu'en beaucoup de temps et de paroles la nature d'une seule chose. Il faut donc, lorsqu'on s'est formé une parfaite idée de chaque chose, avoir.

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