‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 326 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE XII

comme à la main, une grande provision de termes et d'expressions, afin qu'en parlant on ne soit pas obligé d'hésiter à chaque pensée qui se présente à l'esprit, et de chercher, comme de porte en porte, les mots et les tours dont on doit se servir pour énoncer les pensées.

On ne doit pas pour cela se faire un amas confus de toute sorte de mots, mais un recueil en ordre de ceux qui expriment plus noblement et avec plus de justesse les pensées et les mouvements de notre âme ; car il y a des termes qui expliquent la nature des choses, les uns plus clairement et distinctement, les autres avec plus d'agrément, et les autres plus proprement et plus à fond. Mais ce qui est encore plus difficile, c'est d'exprimer toujours les choses en des termes qui leur soient convenables et proportionnés, comme il a été expliqué ci-devant.

Pour avoir donc toujours, comme à la main, cette abondance de mots propres et d'expressions choisies, on a besoin, comme nous l'avons déjà dit, d'une grande lecture des livres qui sont écrits avec toute la pureté, l'élégance et la politesse de la langue du pays, par des personnes vraiment habiles et éloquentes. Mais on avancerait de peu, si on en lisait beaucoup à la hâte et sans ordre. Il faut, en lisant, observer avec une exacte attention les divers tours d'expression, les phrases et les manières de parler qui sont propres et particulières à cette langue, et tous les termes, ou métaphoriques, c'est-à-dire qui prennent une signification dilïérente de leur signification naturelle ; ou propres, c'est-à-dire qui expriment d'une manière naturelle les choses que l'usage y a attachées.

On doit aussi principalement s'arrêter aux métaphores et aux allégories qui contribuent à donner plus de force et de grâce à l'expression, et à faire entrer les esprits dans le fond de la pensée, parce que ces figures étant proprement des comparaisons abrégées (car elles renferment toujours quelque comparaison en trèspeu de mots, et souvent même dans un seuP, on ne saurait croire combien elles donnent d'éclat et d'ornement au discours, ni combien elles ont de force, non-seulement pour représenter les choses agréablement, mais plus particuhèreinent encore pour les agran-

dir et les relever, lorsque nous employons les noms des plus grandes ; pour en expliquer et faire entendre d'autres dont nous ne pouvons pas bien exprimer la grandeur par les noms qui leur sont propres, comme quand nous donnons par exemple au démon les noms de lion dévorant, de dragon, d'ancien serpent, d'ennemi du genre humain, de prince des ténèbres, etc. ; et c'est pour cela que le livre des Psaumes est partout rempli de métaphores et d'allégories.

Le prédicateur zélé pour son emploi aura donc soin de faire un recueil de ces sortes d'expressions figurées les plus nobles, les plus justes et les plus hardies. Mais il ne doit cependant s'en servir que modérément et avec prudence, en sorte que la métaphore ne soit ni trop fréquente, ni dure, ni basse, ni obscure. Il doit prendre garde aussi de ne point pousser trop loin la métaphore, comme font plusieurs, qui y étant une fois entrés, ne sauraient plus en sortir ; d'où il arrive c[ue, s'efforçant de vêtir comme d'un même habit beaucoup de choses très-différentes, ils ne peuvent s'empêcher d'en dire plusieurs d'une manière dure et impropre.

Il ne doit pas, en lisant, observer seulement la grâce et la beauté de ces mots figurés, mais encore l'ornement et l'éclat des figures de pensée et de mot que nous avons expliquées dans le livre précédent, et enfin tous les tours agréables qui appartiennent à l'art de l'orateur ; car il arrivera par ce moyen que les précepte^ de cet art étant renouvelés dans son esprit par une grande diversité d'exemples, s'imprimeront plus profondément dans sa mémoire, en sorte qu'il les aura toujours comme devant les yeux, et qu'ils se présenteront à son esprit, lors même qu'il ne les cherchera pas. Les plus exacts en cette partie ont soin, en lisant des auteurs éloquents, d'écrire et de ranger sous différents titres, dans un livre de recueil préparé pour cet effet, les endroits les plus beaux et les plus remarquables qu'ils y trouvent sur différents sujets, afin que les relisant souvent ils se rendent plus habiles à les imiter ; ce qu'ils doivent faire surtout lorsqu'ils se préparent à prêcher, afin d'avoir alors plus facilement en main et toujours prête, une abondance de termes et d'expressions choisis pour tout ce qu'ils ont à traiter.

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