LIVRE II, CHAPITRE V
intérieure du sang; ses lèvres sont tremblantes, ses dents se serrent, ses cheveux se dressent et se hérissent; sa respiration, gênée ne s'échappe que par des sifflements; on entend craquer ses jointures ; il gémit, il mugit. Ses paroles mal articulées, ses discours entrecoupés, ses mains qui se frappent, ses pieds qui trépignent, tout son corps qui s'agite, ses menaces effrayantes, ses traits défigurés, son visage bouffi, quel affreux tableau! quel horrible spectable! Oui, j'ose le dire, la colère est encore plus difforme qu'elle n'est détestable. Les autres passions peuvent se cacher, se nourrir en secret ; la colère se montre au dehors , elle se peint sur le visage; plus elle est exaltée, plus son effervescence se manifeste. Ne voyez- vous pas les marques extérieures que l'envie de nuire imprime sur le corps des bêtes mêmes, comme tous leurs membres sortent de leur assiette ordinaire, comme ils semblent redoubler leur férocité naturelle? Le groin du sanglier se remplit d'écume, il frotte ses défenses pour les aiguiser; le taureau frappe l'air de ses cornes, fait voler la poussière sous ses pieds ; le lion semble frémir; le coude la vipère se gonfle; l'aspect seul du chien enragé fait horreur. En un mot, il n'y a pas d'animal si horrible et si cruel qui, dans l'accès de sa fureur, n'acquière un nouveau degré de férocité. Je n'ignore pas que les autres passions ne se cachent pas non plus sans peine ; la luxure, la peur, la témérité ont des symptômes qui les font pressentir; il n'y a pas d'affection intérieure un peu vive qui ne cause de l'altération sur le visage. Quelle est donc la différence? Les autres passions se montrent, la colère éclate.
« Considérez maintenant ses effets et ses ravages : nul fléau n'a plus coûté au genre humain. Vous verrez des meurtres, des empoisonnements, des délations réciproques, des États ruinés, des nations entières détruites, des monarques vendus à l'encan, des palais réduits en cendres , des incendies dont les flammes ne se bornent pas à l'enceinte d'une ville, mais éclairent au loin des étendues immenses '. »
Sénèque s'étend ensuite sur plusieurs autres maux, qu'il attribue
' Seuec.^ lib. \,de Ira cohibendâ.
à la colère ; mais les paroles que nous avons rapportées suffisent pour montrer quelle est la fécondité de ce lieu, qui se prend des effets et des attributs extérieurs des choses.
( Archytas de Tarente, ce philosophe pythagoricien si célèbre par son savoir et par sa vertu, en a usé d'une manière toute semblable dans un discours contre la volupté, que Cicéron rapporte en ces termes : « De tout ce que la nature a mis dans l'homme, il n'y a rien de plus pernicieux ni de plus mortel que la volupté ;) c'est ce qui soulève les passions dans les jeunes gens, et qui les fait courir sans discernement à tout ce qui flatte leurs désirs. C'est de là que viennent les complots contre l'État, les intelligences secrètes avec les ennemis, les bouleversements des républiques ; enfin il n'y a point de crimes ni d'attentats auxquels la volupté ne porte, sans compter les adultères et toutes les autres actions honteuses dont elle est la seule amorce. Rien n'est si ennemi de la raison ni si capable d'étouffer en nous cette divine lumière, qui est le plus grand don que Dieu ou la nature ait fait à l'homme. Tant que la volupté nous domine, il ne faut point parler de tempérance ; cette vertu ni aucune autre ne peuvent habiter dans le royaume de la volupté '. »
fSaint Cyprien, joignant à ces deux lieux la définition et la comparaison, s'en sert pour détourner les fidèles du vice pernicieux de l'envie, en cette manière : « Quel ver rongeur n'est-ce pas dans un homme et quelle corruption dans ses pensées, que d'envier la vertu d'autrui ou sa félicité, c'est-à-dire de haïr en lui ou ses propres mérites ou les grâces de Dieu, de faire son malheur du bonheur des autres, d'être tourmenté de leur prospérité, de s'affliger de leur gloire, et de nourrir sans cesse dans son cœur ces chagrins qui sont comme autant de bourreaux qui le déchirent ? Quelle joie un homme de cette sorte peut-il avoir au monde? il soupire et se plaint continuellement, et la jalousie ne le laisse reposer ni jour ni nuit. Tous les autres crimes ont une fin et se terminent par l'accomplissement : un adultère est content quand il a satisfait sa passion ; un voleur âe tient en repos quand il a fait son vol ;
' De Senect., cap. xii.