LIVRE II, CHAPITRE V
vertus sans lesquelles la prière ne peut lui être agréable. Il y en a d'autres qui l'accompagnent ou la suivent souvent, comme la charité, la pureté de vie, l'amour de la retraite, les saints désirs, , la force de l'âme contre le péché, l'ardeur et le zèle pour toutes les œuvres de piété, et le mépris de toutes les choses humaines; car (quand on a une fois goûté la douceur spirituelle, qui est la compagne de la prière, on n'a plus que du dégoût et du mépris pour tout ce qui est de ce monde .V'ai dit que ces attributs accompagnent ou suivent souvent la prière, et non pas toujours, parce que nous voyons quelquefois des personnes qui prient, mais qui cependant sont fort néghgentes dans la pratique de la vertu et de la justice. fjLes attributs de rapport ou de ressemblance à la prière, sont la lecture, la méditation et la contemplation, parce que ces exercices sont des manières d'élever le cœur et l'esprit vers Dieu. Son contraire, c'est-à-dire ce qui lui est le plus opposé, est l'ouljli de Dieu^ qui est la cause et l'origine de tous les maux, comme la prière est la source de tous les biens.
Pour ce qui est(des;exemples et des témoignages,\ soit des divines Écritures, soit des saints Pères, qui relèvent la prière et nous en font connaître les avantages et la nécessité, (nous ne trouvons presque autre chose dans les saints Livres. Ces preuves que nous avons nommées non arlificiellesj ne dépendent point de l'industrie de l'orateur, c'est la mémoire et la lecture de toute sorte de bons livres qui les fournissent. L'oubli de Dieu ""qui est opposé à la prière(nous sert aussi dans l'invention des preuves sur ce sujet); car [si nous faisons bien voir quelles sont les funestes et malheureuses suites de cet oubli de Dieu, il sera aisé ensuite de comprendre combien on doit aimer le saint exercice de la prièrr , puisqu'elle nous délivre de tant de maux en élevant sans cesse notre esprit vers Dieu. Vous voyez donc clairement par cet exemple quelle abondante provision de preuves et d'arguments on peut faire par cet art sur toute sorte de sujets; car après avoir recherché sur celui de la prière tous ces attributs que nous avons marqués, il est facile ensuite d'en tirer les diverses preuves qui peuvent servir à faire éclater ses avantages.
Mais entre ces lieux, le plus fécond et le plus abondant est celui
qui se prend des effets des attributs qui accompagnent ou suivent un sujet, en quelque manière qu'ils lui conviennent, ou nécessairement, ou sans nécessité^; comme il a déjà été expliqué; car,ibien que le mieux soit de connaître les choses par leurs causes et par leurs principes, nous raisonnons néanmoins plus souvent et avec plus de facilité en jugeant des causes par leurs effets, parce qu'ils nous sont toujours plus connus que les causes. C'est donc ce lieu des effets et de ces sortes d'attributs qui nous sert pour relever les vertus^ en faisant voir leurs fruits, leurs effets et les attributs qui leur conviennent, et pour reprendre les vices en exposant et amplifiant leurs funestes effets et tous les maux qu'ils apportent avec eux.
C'est aussi de ces deux sortes de lieux que Sénèque a tiré tant de preuves et de raisonnements qu'il emploie contre le vice de la colère, en ces termes : « Vous me pressez, mon cher Novat, de vous écrire comment on peut réprimer les emportements de la colère, et ce n'est pas sans raison que vous craignez cette passion, plus cruelle et plus forcenée que toutes les autres. En effet, les autres ont au moins une sorte de calme et de sang-froid, celle-ci est entièrement fougueuse; c'est la crise du ressentiment. Sourde à la voix de l'humanité, elle ne respire que le sang, le meurtre et le carnage ; elle s'expose elle-même pour nuire aux autres ; elle se jette au milieu des traits et poursuit sa vengeance, dùt-elle y succomber. Aussi quelques sages l'ont-ils définie une folie passagère. Véritablement elle ne se possède pas plus que la folie; elle oublie, comme elle, toute décence et même les liens du sang : uniquement acharnée sur son objet, elle n'écoute ni raison ni conseil; elle s'emporte pour les moindres causes; incapable de discerner le juste et le vrai, elle ressemble à ces ruines qui se brisent sur ce qu'elles écrasent. Pour être convaincu que l'homme dominé par la colère a perdu la raison, examinez son extérieur. Les marques de la folie sont un air audacieux et menaçant, un front nébuleux, des regards farouches, une démarche précipitée, des mains toujours en mouvement, un teint altéré, des soupirs fréquents et poussés avec effort. L'homme colère offre les mêmes symptômes : ses yeux sont enflammés, étincelants ; son visage est rougi par l'effervescence