LIVRE II, CHAPITRE X, § II
f Saint Cyprien exhortant les fidèles à la charité envers les pauvres, leur propose pour modèle la veuve de Sarepta, nourrissant Élie d'un peu de farine qui lui restait ; et il ajoute ensuite l'ornement à cet exemple, en ces termes : « Ainsi cette bonne veuve, au troisième livre des Rois, après avoir consommé toutes ses provisions pendant la famine, ayant fait d'un peu de farine et d'huile qui lui restait un pain cuit sous la cendre (c'était le dernier repas qu'elle et ses enfants devaient faire), et Élie étant survenu là-dessus et lui ayant demandé à manger, elle lui en donna sans délibérer; et cette mère, qui aimait si tendrement ses enfants, ne lui allégua point pour excuse qu'ils mouraient de faim. Elle fit en la présence de Dieu une action qui lui éîait extrêmement agréable, et la fît promptement et gaîment, et elle ne donna pas une partie de ce qu'elle avait de trop, mais donna tout le peu qu'elle avait. Ses enfants étaient affamés, elle les laissa pour nourrir un étranger, et au milieu d'une pauvreté si pressante, elle songea plutôt à soulager la misère d'autrui que la sienne propre. Elle méprisa la vie de son corps pour conserver celle de son âme. Aussi Élie, qui était la figure de Jésus-Christ, pour montrer qu'il ne laisse point les actions de miséricorde sans récompense, lui dit : « Voici ce que dit le Seigneur : la corbeille de farine et la cruche d'huile ne diminueront point jusqu'à ce que Dieu fasse pleuvoir sur la terre. » Ce qui fut fait, et ses vaisseaux furent remplis sans décroître, pour récompense de sa charité. Ainsi la mère n'ôta point à ses enfants ce qu'elle donna à Élie, mais augmenta au contraire par là le peu de bien de ses enfants.^ Cependant elle ne connaissait pas encore Jésus-Christ,, et n'avait point ouï parler de ses préceptes. Elle n'était point rachetée par sa croix et par sa passion, et elle ne lui donnait point à boire et à manger pour le sang qu'il avait répandu pour elle. Combien donc est coupable un chrétien qui, se préférant soi-même et ses enfants à Jésus-Christ, garde ses richesses et n'en veut point faire part à ceux qui languissent dans la pauvreté ' . » '\
1 Sic vidua illa, in tertio Regnorum libro, cùiu in siccitate et famé consumptis omnibus, de modico farre et oleo quod superfuerat fecisset subcinericium panem, que absumpto moriiura cum liberis esset, supervenit Relias, et petiit
H s RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
On comprend assez par là comment on doit orner et amplitier les exemples et les ressemblances, qui se tirent du plus ou du moins qu'il y a dans les choses et dans les circonstances, en s'appliquant fortement à en expliquer la différence et l'inégalité, afin que l'auditeur comprenne et qu'il voie plus clairement quelle est la force et l'étendue du sens qui est renfermé dans un sujet. Mais ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que quand nous avons à proposer quelque passage ou quelque sentence de l'Écriture ou des Pères, ou des anciens philosophes, qui soit courte dans l'expression, mais étendue dans le sens, c'est-à-dire qui renferme de grands sens en peu de paroles, nous devons faire en sorte de les découvrir tous^ et de les mettre comme devant les yeux des auditeurs. Telle est cette sentence de saint Bernard : « Malheur à ceux qui sont appelés aux œuvres fortes, et qui ne mangent point la viande des forts ' ; » et cette autre, que le même saint dit encore de l'épouse des Cantiques appuyée sur son bien-aimé : « Sans cet appui, tout son travail est vain-. » Toutes ces sortes de sentences renferment en peu de paroles beaucoup de choses , très -dignes d'être soigneusement remarquées. Ainsi le prédicateur qui veut les employer doit premièrement en considérer et peser avec une
sibi priùs ad edendum dari , tune quod superfuisset iiidè illatn cum filiis suis vesci. Nec obtemperare illa dubitavit, aut Reliai filios mater ia famé et egestate pi'EepOouit. Fit immô in conspectu Dei quod Deo placeat; prompte ac libenter quod petebatur offetlur; nec de abuadantià portio, sed de modico totum datur, et esurientibus liberis aller priùs pascitur, neque in penurià et famé cibus antequàm misericordia cogitatur, ut dùm in opère salutari carnaliter vita coutemnitur , spiritaliler aaima servetur. llelias itaque typum Christi gereus, et quôd ille pro misericordia vicem siogulis reddat ostendens^ respondit et dixit : Hœc dicit Domiuus : fiJelia farris non deficiet, et capsaces olei nou minuetur usque in diem quo dabit Dominus imbrem super terram. Secuudùm diviaœ pollicitationis fidem mulliplieala sunt vidute et cumulata quae prestitit, etoperibus justis ac misericordia; merilis augmenta et incremenla sumeulibus, farris et olei vasa compléta sunt. Nec filiis abstulit mater quod Heliae dédit, sed magis contulit filiis quod bénigne et piè fecit. Et illa nondùm Chri-stura sciebat, nondùm prsecepta ejus audierat, non cruce et passiona ejus redempta cibum et potum pro sanguine rependebat; ut ex hoc appareat quantum in Ecclesia peccet, qui se et filios Christo anteponens divitias suas servat, nec patrimonium copiosum cum indigentium paupertate communicat. S. Cyp., de Ojjere et cleemosynis .
' Vje qui vocantur ad opéra fortium, et non aluutur cibo forlium.
2 Frustra nititur, si non innilitur.