LIVRE I, CHAPITRE II, § III
frère, de saint Cyprien et de tant d'autres grands saints qui ont employé toutes les ressources de l'éloquence dans leurs discours, que la rhétorique a entrave l'amour et le zèle très-ardent avec lesquels ils ont défendu la cause de Dieu, et rappelé les hommes des voies de l'iniquité dans celles de la justice?
Il ne reste plus qu'à répondre cà ceux qui se font une raison de négliger, et même de décrier l'étude de l'éloquence, sur ce qu'ils ont lu que saint Jérôme avait été sévèrement puni de Dieu, pour avoir eu plus d'attachement et pris plus de plaisir à lire Cicéron que les saints Livres. Mais, certes, ce fut très-justement que Dieu le punit, non pour avoir simplement pris plaisir à lire Cicéron, mais pour s'être tellement attachée aux ouvrages de cet orateur profane, qu'il négligeait entièrement l'étude de l'Écriture sainte, dont le style simple et négligé lui donnait du dégoût et de l'aversion. Combien y a-t-il de choses même nécessaires à la vie, qui néanmoins la font perdre, lorsqu'on en use avec excès! Le boire et le manger, la chaleur naturelle et le sang sont des choses dont nous avons besoin pour la conservation de notre vie ; et néanmoins il n'y a aucune de ces choses qui ne nous cause des maladies ou la mort, lorsqu'il y a de l'excès ou du dérèglement en elle. De même on peut lire utilement Cicéron et les autres orateurs profanes ; mais si l'on s'attachait à cette lecture jusqu'à négliger l'étude des saintes Écritures, ce serait un dérèglement digne de réprimande et d'un châtiment très-sévère. C'est donc pour cette faute, et non pas simplement pour avoir lu Cicéron, que saint .lérôme a été divinement puni.
Ce que d'autres disent encore, que c'est l'éloquence seule qui a fourni des armes aux hérétiques de notre temps pour attaquer la foi de l'Église, est évidemment une preuve en notre faveur ; car, si l'éloquence a la force d'embellir et de relever par ses discours les plus impudents mensonges, avec combien plus de force ne peut-elle pas servir à soutenir et à défendre les dogmes de la foi catholique, à découvrir les tromperies et les impiétés de ses ennemis, et à les confondre par la conviction de leurs erreurs et de leurs impostures, d'autant qu'ils sont d'humeur à se rire et à se moquer impudemment de tout ce qu'on écrit contre leurs blasphèmes d'une
manière grossière, sans élégance et sans politesse, comme étant indigne d'être lu ou écouté? Car de négliger l'étude de l'éloquence, parce que les hérétiques s'en servent contre l'Église, c'est comme si l'on ne voulait plus se servir d'armes à feu, parce que c'est par elles que le sultan a soumis à son empire une grande partie du monde chrétien, au lieu que c'est pour cette raison même que nous devons employer contre lui les mêmes armes, comme les plus puissantes pour le combattre.
Nous avons pensé qu'il était à propos de donner d'abord ces avertissements sur l'excellence et l'utilité de l'art oratoire, soit pour prévenir les objections de quelques personnes qui n'en aiment pas l'étude, soit pour encourager les prédicateurs vraiment pieux à s'y appliquer avec d'autant plus de zèle et d'ardeur qu'ils pourront en tirer de plus grands secours pour exercer heureusement leur saint ministère. Mais après avoir assez parlé des avantages et de l'excellence de l'art, il est bon de dire aussi quelque chose de l'orateur chrétien, de la dignité de sou ministère et des vertus qui doivent briller en lui, avant d'en venir aux règles et aux préceptes particuliers de l'éloquence.