LIVRE 1,, CHAPITRE II, § II
Augustin, qui, dans son quatrième livTe de la Doctrine chrétienne, chapitre ii, non-seulement a donné et expliqué de fort belles règles et d'excellents préceptes de l'art oratoire , mais encore a très-bien fait sentir les avantages de l'art lui-même par ces paroles : « Puisque l'art de la rhétorique est tous les jours employé à persuader les choses fausses aussi bien que les vraies, qui oserait dire que les défenseurs de la vérité dussent la laisser désarmée contre le mensonge, de manière que les maîtres de l'erreur eussent le talent, par un exorde insinuant, de rendre l'auditeur docile, attentif et bien disposé, et que les docteurs de la vérité ne l'eussent pas; que ceux-là sussent exprimer leurs impostures avec précision , avec clarté et avec vraisemblance, et que ceux-ci, dans ce qu'ils disent de vrai, ne se fissent écouter qu'avec répugnance, qu'avec obscurité et qu'avec ennui ; que les uns attaquassent la vérité et soutinssent le mensonge par le faux éclat de leurs sophismes séduisants et captieux, et que les autres ne pussent ni défendre la vérité, ni réfuter l'erreur; que les premiers, en faveur du mensonge, sussent émouvoir l'auditeur, l'animer, l'etTrayer, l'affliger, le réjouir, l'exhorter avec ardeur et avec force, et que les seconds ne défendissent les intérêts de la vérité que froidement et lâchement^ Qui peut être assez insensé pour goûter ce sentiment? Ainsi le talent de la parole pouvant être mis en usage également d'un côté et de l'autre, et servir beaucoup pour persuader les choses justes ou injustes, pourquoi les gens de bien ne s'appliqueront-ils pas à l'acquérir pour défendre la vérité, puisque les méchants osent bien l'usurper et le faire valoir pour les intérêts de l'erreur et de l'injustice?» j
Après un témoignage si illustre et si authentique de ce grand saint, ne puis-je pas être assuré que mon ouvrage sera favorablement reçu des personnes qui aiment à travailler au salut des âmes par la prédication, et surtout de celles qui se trouvent obligées de se partager entre diverses occupations? Elles verront avec plaisir que je les délivre d'une double peine : l'une, de chercher les divers préceptes des rhéteurs dans les gros volumes qu'ils nous ont laissés ; et l'autre, d'en choisir principalement ceux qui sont adaptés à l'éloquence de la chaire, et de les distinguer de beaucoup
d'autres qu'ils ont donnés touchant la manière de traiter les matières du barreau devant les juges, ce qui ne nous regarde en aucune façon.
Que le soin d'observer les règles de l'éloquence n'empêche point de suivre dans ses discours les mouvements et les impressions de l'esprit de Dieu.
Si quelqu'un craignait que ce ne fût mettre un empêchement à la grâce intérieure que de s'étudier à prêcher le plus éloquemment que l'on peut, et qu'il nous objectât que cet attachement aux préceptes de l'art semble devoir empêcher les prédicateurs de parler du fond de leur cœur et de suivre les mouvements que l'esprit de Dieu leur inspire pour toucher les pécheurs , nous pourrions en peu de mots lui répondre que, comme ceux qui apprennent le latin selon la grammaire sont obligés, lorsqu'ils commencent à parler ou à écrire en cette langue, de porter l'attention de leur esprit aux règles et aux préceptes, de peur de rien faire qui y soit contraire, mais qu'après qu'ils ont appris la manière de la bien parler par un long usage et à force de s'y être exercés, ils ne consultent plus pour cela ni méthode ni grammaire , mais par la seule habitude qu'ils se sont formée de les observer, ils parlent la langue latine parfaitement, selon toutes les règles, sans seulement penser ni faire aucune attention à l'art ; il en est de même de la rhétorique. L'attention qu'il faut avoir d'abord à en observer les règles et les préceptes, peut bien au commencement refroidir en quelque manière le zèle et la ferveur de l'esprit; mais quand, par l'usage et l'habitude de s'y exercer , la parole oratoire est devenue comme naturelle, alors on parle si parfaitement selon l'art, sans même que l'on y pense, qu'il semble que cela se fasse par la seule force de la nature ; car cette habitude, ainsi fortifiée par un grand exercice, se change tellement en nature, qu'il semble que c'est en effet de la nature qu'on l'a reçue, et qu'on ne se l'est point procurée d'ailleurs.
Aussi qui a jamais eu la pensée de croire ou de dire de saint Jean Chrysostome, de saint Basile, de saint Grégoire de Nysse son