‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 12 sur 29 · COMPRISE DANS LES PAROLES DU TEXTE · texte numérisé non relu

COMPRISE DANS LES PAROLES DU TEXTE

Quicumque fecerit voluntatem Patris mei, qui in cœlis est, ipse meus frater, et soror, et mater est.

Celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. Matth. xii, 50.

Dans l'Evangile de ce jour, saint Matthieu rapporte que les pharisiens vinrent trouver Jésus et lui demandèrent un prodige. « Maître , disent-ils , nous voudrions bien que vous nous fissiez voir un prodige. » Avant d'aborder l'explication de cette page de l'Evangile, il est bon de faire connaître ce qui amena la demande des pharisiens; nous saisirons mieux ainsi l'enchaînement des faits. Avant cette demande des pharisiens, on avait présenté au Sauveur un possédé du démon , aveugle , sourd et muet. Matth. xii, 22. Le démon étant chassé, cet homme recouvra la vue, l'ouïe et la parole. Ce miracle, opéré en présence de la foule, fut jugé diversement. Les uns, étonnés d'une telle puissance , s'écrièrent : N'est-ce pas là le fils de David? Quelques-uns, fiers de leur prétendue science religieuse, et regardant comme au-dessous d'eux d'adopter les idées d'un peuple grossier, prétendirent que le Seigneur chassait les démons par la vertu de Béelzébub, prince des démons. D'autres, prenant ce miracle pour peu de chose, demandèrent un signe du ciel; ce qu'ils faisaient par mépris du prodige opéré , comme s'il n'était pas à compter comme une œuvre divine. On voit par cet exemple qu'il n'est pas possible de si bien régler sa vie et ses mœurs, qu'on puisse éviter la dent de la médisance, et les langues empoisonnées. Les jugements humains étant

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si divers, comment satisfaire à la fois tous les esprits? Comme le même habit ne peut convenir à tous les corps; la même œuvre, quelque parfaite qu'elle soit, n'est guère d'ordinaire également approuvée de tous. Les esprits diffèrent autant que les corps, que la nature a si bien distingués les uns des autres que , dans un si grand nombre d'hommes, on ne trouverait pas deux corps, deux visages entièrement semblables. Si donc il y a une telle variété de jugements et de goûts, qui est-ce qui se flatterait de voir approuver de tous les hommes ce qu'il fait, quelque habilement qu'il fasse? alors surtout que celui qui est la vraie, la souveraine sagesse du Père, lui dont toutes les œuvres étaient dictées par la sagesse et la prudence, n'y put parvenir.

Instruit par cet exemple, que le juste n'espère, ni ne désire être approuvé de tous; mais, autant que possible, qu'il s'applique à ne blesser personne, soit en paroles, soit en actes ; à n'être pour personne une occasion de ruine, ou de médisance. Content de ce devoir accompli, si les choses tournent mal par la faute des autres, qu'il se dise avec l'Apôtre : c< Si je voulais plaire aux hommes, je ne serais pas le serviteur de Dieu. » Gai. i, 10. Et encore : « Dieu a dispersé les os de ceux qui plaisent aux hommes, » Ps. lu, 6, c'est-à-dire de ceux qui règlent leur conduite uniquement dans le but d'être approuvés des hommes. Quiconque sera exempt de ce fléau de l'ambition, sera vraiment libre et maître du monde, et serviteur de Celui dont le service est une royauté; celui-là n'écoutera pas les voix inconsidérées du vulgaire ; il aura les lois de Dieu pour guides de sa vie et pour institutrices. Au contraire, ceux qui sont asservis au monde sous les liens d'une misérable servitude, redoutent tellement les voix du monde, que fréquemment ils sont arrachés de la voie de la vertu par la crainte des bourdonnements populaires. C'est à eux qu'est réservée cette sentence qui sera prononcée au dernier jugement : « Si quelqu'un rougit de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme rougira aussi de lui, quand il viendra dans sa majesté, dans celle de son Père et des saints anges. » Nam qui me embuent , etmeos sermones; hune Filius hominis erubescet, cum venerit in majestate suâ, et Patris et sanctorum angelorum. Luc. rx, 26.

Toutefois, quelque condamnables que fussent les pharisiens qui, au milieu de tant de prodiges éclatants, demandaient un signe du ciel ; bien plus exécrables étaient ceux qui attribuèrent au prince des démons une œuvre qui portait l'empreinte de la puissance et de la bonté divine. Le Seigneur dit que ce forfait ne serait expié ni en ce monde ni en l'autre ; non qu'aucun crime soit irrémissible devant la source de la miséricorde ; mais c'est celui qu'il est le plus difficile de pardonner. Leur pensée se rapproche de la pensée coupable de ces hommes qui traitent d'hypocrisie les bonnes œuvres qu'opère le Seigneur en la personne des justes. Car toute bonne œuvre venant de Dieu , à qui il appartient de vouloir et d'accomplir en nous le bien, et le vice d'hypocrisie venant du démon, qui est menteur et père du démon; flétrir du nom d'hypocrisie les œuvres pieuses, qu'est-ce autre chose qu'attribuer au prince des démons les œuvres de Dieu? C'est surtout le crime de ceux que travaille l'envie, et que les bonnes actions des autres font sécher de dépit; aveuglés par leur malice, ils prennent tout en mauvaise part; leurs yeux chassieux ne peuvent supporter l'éclat de la vertu, et à l'exemple de leur père, ils font sortir du bien le mal ; semblables à ceux qui font naufrage au port, puisqu'ils deviennent pires par les mêmes choses qui devaient , à l'exemple des autres, les rendre meilleurs.

Ces critiques s'approchent donc du Seigneur en disant : « Maître, nous désirons voir un signe de vous. » Le Seigneur répond : aCette race mauvaise et adultère demande un signe, etc.» — Suivez avec attention la sainte histoire de l'Evangile, vous trouverez que partout le Seigneur, harcelé d'injures et d'outrages, ferme par une réponse calme la bouche de ses détracteurs. Il savait qu'il est écrit : «Une réponse p^ine de douceur apaise la colère.» Prov. xv, 1. Le peuple furieux lui criant : «N'avonsnous pas raison de dire que vous êtes Samaritain, et que vous êtes possédé du démon?» il répond avec douceur : «Je ne suis pas possédé du démon, mais j'honore mon Père. » Joan. vm, 48. Ces forcenés ayant ensuite voulu l'attaquer non plus avec des paroles, mais avec des pierres, il dit : «J'ai fait devant vous quelques bonnes œuvres par la puissance de mon Père : pour laquelle cher-

MERCREDI APRES LE I" MM. DE CARÊME, SERMON 11. 167 cbez-vous à me lapider? » Joan. x, 32. Cependant quand ils voulaient l'aduler par quelques discours artificieux et mielleux, quand ils adoucissaient, comme l'huile, des paroles qui au-dessous cai liaient des aiguillons, alors par sa puissante autorité il repoussait leurs insinuations mensongères. Ainsi les disciples des pharisiens et les Hérodienslui disant : « Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, etc., » le Seigneur reprend: «Pourquoi me tentez- vous, hypocrites?» Maîth. xxii, 16. Et dans la circonstance qui nous occupe, dès qu'il s'entend appeler Maître, ce qui était un beau titre aux yeux des Juifs qui désiraient si ardemment d'être appelés Rabbi, il les flagelle par cette verte réponse : «Cette génération mauvaise et adultère demande un signe, etc. » — Pourquoi en agit-il ainsi? — Pour montrer combien la langue du flatteur est plus nuisible que celle du détracteur; surtout la langue qui accable un homme de louanges exagérées et imméritées; celle qui donne aux vices le nom des vertus; qui, d'an côté, enlève à l'homme la connaissance nécessaire de soi, et, de l'autre, le fortifie dans sa vie de désordre et d'infamie. Aussi , remarque finement Sénèque , les paroles du flatteur rendent vraies celles du détracteur. En effet une adulation basse et cauteleuse fait que celui qu'a empoisonné la peste de la flatterie, mérite tous les outrages. Si tu as un esprit droit, le détracteur avec ses injures te tresse une couronne , en fournissant des aliments à ta patience; au lieu que le flatteur rusé, avec ses paroles mielleuses, te tend des embûches et un piège. Voyant cela, le Prophète, plein de l'Esprit de Dieu, s'écrie : «Que le juste me châtie par miséricorde, et qu'il me reprenne; mais que l'huile du pécheur (c'est-à-dire le miel de l'adulateur) ne souille point ma tète. » Ps. cxl, 5. Mais revenons au sujet.

« Maître , nous désirons voir un signe de vous. » Chose étonnante, qu'au milieu de tant de miracles du Seigneur, ils n'en avaient encore vu aucun, et lui en demandaient un nouveau. Qui des prophètes ou des autres saints fit jamais tant et de si éclatants miracles, que le Fils de Dieu, le Tout-Puissant? pour ne pas dire d'ailleurs que toute sa vie fut un prodige, un miracle sans précédent. Car, « nous avons vu sa gloire, gloire telle que le Fils unique

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devait la recevoir du Père. » Joan. i, 14. Le Fils unique de Dieu éiant venu dans le monde, comme dans la maison paternelle , tous les ordres de créatures le servirent comme le Fils unique de leur Seigneur. A sa voix obéissaient les anges et les démons , la vie et la mort, l'enfer et les régions de l'air, le ciel, la terre, la mer, et tout ce qui est sous le ciel. Après que le Seigneur avait fait tant de miracles, non moins admirables et éclatants que salutaires au genre humain, les malheureux pharisiens cherchent la lumière à midi, et, au milieu de tant de miracles, ils demandent un miracle. « En effet, dit saint Chrysostome, ils n'avaient vu aucun miracle, parce qu'ils avaient vu corporellement, non des yeux de l'esprit. Car l'intelligence voit quelquefois sans le secours des yeux, les yeux jamais sans le secours de l'intelligence. » Aveuglés et abrutis par le péché , eux qui avaient été faits pour contempler toutes les choses spirituelles, parmi tant de miracles ils n'en avaient vu aucun, et parmi tant d'enseignements de la vie céleste ils n'avaient rien entendu. Le même saint Chrysostome compare avec justesse le cœur des impies à des rivages sablonneux. Comme de tels rivages, recevant la pluie du ciel, ne peuvent la retenir, mais la rejettent dans les abîmes de la mer; de même les cœurs des impies, pareils aux sables , sont arrosés de la pluie de la doctrine, voient chaque jour les mystères et les sacrements de Dieu ; cependant ils n'en conservent rien, parce que rien de ces mystères ne les pénètre, ni ne les porte à une sainte vie, missiez-vous sous leurs yeux le dernier jugement, la mort, les supplices des impies, et un Dieu attaché à la croix, et tous ses autres bienfaits. C'est bien là le caractère d'un salut presque désespéré.

Ces aveugles et ces envieux demandant donc un signe au Seigneur, en reçoivent cette réponse : « Cette génération méchante et adultère demande un signe , etc. » Il l'appelle mauvaise , à cause de la perversité de leurs désirs et de leurs mœurs ; adultère, parce qu'ayant quitté le lit de leur légitime époux (le Seigneur avait demandé à être appelé ainsi par la synagogue , quand il disait : « Désormais appelez-moi : Mon époux, le guide de ma jeunesse, » Jerem. ni, 4) ils s'étaient donné d'autres époux, c'est-àdire d'autres dieux, après avoir abandonné le vrai Dieu. Car leurs

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