MERCREDI APRÈS LE I" DLM. DE CARÊME, SERMON II
ancêtres, au lieu du Dieu vrai, honoraient des idoles ; et quoique les descendants, instruits par les désastres de leurs pères , n'adorassent pas des signes muets, cependant ils tenaient pour dieux l'or, l'argent, les honneurs, les voluptés, et pour cela le nom d'adultères leur revient justement. C'est le nom que le Seigneur leur donne dans Isaïe : « Yenez ici, vous autres, enfants d'une divinatrice, race d'un homme adultère et d'une prostituée. » Vos autem accedite hue filii auguratricis ; semen aduîteri, et fornicanœ. Isa. lvii, 3. Et encore plus clairement dans Ezéchiel : «Vous avez été , non comme une courtisane qui dédaigne ce qu'on lui offre pour se mettre à plus haut prix, mais comme une femme adultère qui cherche des étrangers en se retirant de son mari. » Ezech. xvi, 31. Le propre de la femme adultère est de simuler, par ses paroles et des manifestations extérieures, de l'amour pour son époux légitime, et de réserver pour son complice toute la tendresse cachée au fond de son cœur. A celui-là, la fiction; à celuici la réalité ; à l'un, les paroles, à l'autre, le cœur ; à celui-là , les dehors, à celui-ci, le cœur et l'àme ; elle trompe l'un par des démonstrations mensongères, elle gagne l'autre par une passion vraie. Plût à Dieu que l'adultère spirituel n'eût point aussi aujourd'hui envahi nos mœurs! Mais je vois que l'apôtre saint Jacques nous appelle aussi adultères : « Ames adultères, ne savezvous pas que l'amour du monde est une inimitié contre Dieu?» Jac. iv, -4. Examinez les mœurs de beaucoup de fidèles, vous reconnaîtrez que ce nom nous convient parfaitement. En effet, par de belles paroles, par de pompeuses qualifications , par des actes extérieurs, des cérémonies sacrées, nous confessons Jésus-Christ Notre-Seigneur ; dans les temples, nous nous agenouillons devant son image, nous nous frappons la poitrine , nous assistons aux sermons, aux prières de la liturgie ; par tout cela nous déclarons que Jésus-Christ est vrai Dieu , auteur de notre salut , source de notre félicité ; et en même temps que nous donnons au dehors tous ces signes d'amour et de respect , au dedans notre âme est souvent tout entière à l'avarice, à l'ambition, à la haine, à l'amour impudique.
Ce double fait est bien exprimé par le royal Prophète. Où nous
lisons : « Ils le flattaient en paroles, et lui rendaient de bouche une affection feinte, » saint Jérôme traduit de l'hébreu : o Ils l'allaitaient en paroles, mais leur langue était mensongère, leur cœur n'était pas droit devant lui, et ils n'étaient pas fidèles à garder son alliance. » Ps. lxxvii, 36. Par le mot. allaiter, il fait allusion à ces doux noms que nous donnons à Jésus-Christ Notre-Seigneur, quand nous l'appelons Sauveur, Père, Epoux, Guide de notre vie; alors cependant que notre affection se porte ailleurs. L'un adore l'argent, l'autre les plaisirs, celui-ci les honneurs, celui-là tout cela à la fois ; voilà les dieux qu'ils aiment et honorent. Au lieu d'un seul Dieu vrai, notre cupidité, notre démence s'est fait une foule de faux dieux. Aussi où nous lisons : c< Leurs infirmités se sont multipliées, etc.,» d'autres traduisent : «Ils ont multiplié leurs idoles, et ils ont couru après un dieu étranger. » Ps. xv, 4. C'est ce que font ceux qui, négligeant le Dieu légitime , se sont fabriqué ces dieux auxquels ils rendent le culte dû à la seule divinité. Dans ces dieux ils placent leur espérance, leur bonheur, leur souverain bien, leur fin dernière; ils leur donnent l'amour dû à Dieu seul ; enfin toute leur vie est employée au service de tels dieux, leurs soucis et leurs pensées se portant sur des intérêts matériels, et n'ayant d'autre objet que de les accroître. En observant avec attention, vous reconnaîtrez que tous ceux-là, à l'exemple de la femme adultère, donnent à Jésus-Christ les dehors, à ces faux dieux leur âme; à Jésus-Christ un amour mensonger, aux autres un amour vrai; qu'en Jésus-Christ est placée une espérance languissante et morbide, dans les faux dieux une espérance vivace et vraie. De là résulte que, quand survient quelque malheur, ils ont recours, non à la bonté de Jésus-Christ, mais à leurs richesses , et à des appuis humains , c'est-à-dire , à leurs dieux. Salomon l'a dit : « La force du riche, c'est la puissance de ses murailles.» Prov. xvm, 11. Eux-mêmes ils en conviennent lorsque, dans Isaïe, ils disent insolemment qu'ils auront recours à leurs chevaux : « Nous avons établi notre confiance dans le mensonge, et le mensonge nous a protégés. » Isa. xxvm, 15. Méprisant le vrai Dieu, c'est à leurs murailles, à de vains appuis, qu'ils ont recours, eux qui sont attachés tout entiers, non à Dieu, mais
MERCREDI APRES LE I" D1M. DE CARÊME, SERMON II. 171 aux choses humaines. Ils sont donc aussi adultères à leur façon, comme ceux à qui le Seigneur dit : « Cette race méchante et adultère demande un signe, et il ne lui en sera pas donné d'autre que celui de Jonas. Car comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du cétacé, ainsi, etc. »
On leur donne donc le signe de la mort et de la résurrection du Seigneur ; c'était le plus grand de tous les signes; cependant il ne devait pas les guérir ; leur âme était trop engagée dans l'envie, l'avarice, l'ambition. On dit : Comment le Seigneur promet-il seulement ce miracle , puisqu'ensuile il en opéra bien d'autres et des plus éclatants, comme celui qui rappela à la vie Lazare mort depuis quatre jours, et qui ne pouvait avoir que Dieu pour auteur? Remarquez qu'entre tous les signes de la divinité de Jésus- Christ, le plus étonnant c'est qu'il se ressuscita lui-même d'entre les morts. C'est un fait unique, fait dont il n'existe aucun exemple depuis le commencement du monde, et qui était réservé au Fils unique de Dieu. Il y avait eu des saints qui, de leur vivant, rappelaient les morts à la vie. Tel Elie, tel Elisée, son successeur. On avait vu même, non un vivant, mais un mort rendre la vie à un mort. Car les os d'Elisée mort et enseveli depuis longtemps , par leur seul contact, rendirent à la vie un homme tué par des voleurs, et jeté sur le tombeau du prophète. IV lîeg. xm, 21. Mais se rappeler soi-même à la vie quand on est mort, c'est ce qui ne s'est jamais vu, et Notre-Seigneur Jésus-Christ seul a pu accomplir un tel miracle en vertu de sa puissance divine. C'est le principal argument qui prouve sa divinité. Saint Paul le déclare au commencement de son Epître aux Romains , où il montre que la divinité de Jésus-Christ est prouvée, d'un côté, par le témoignage du Saint-Esprit opérant par les Apôtres, et, de l'autre , par la résurrection d'entre les morts. D'ailleurs, le même Apôtre et tous les autres s'appuyaient principalement, partout et toujours, sur ce mystère, pour établir la foi. « Ils rendaient témoignage avec une grande force à la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Act. iv, 33. Lorsqu'ils substituent à Judas mort l'apôtre Matthias, l'apôtre saint Pierre explique en ces termes les motifs qui les dirigent dans l'élection : « Il faut qu'entre ceux qui ont été avec
nous pendant tout le temps que le Seigneur a vécu parmi nous, à partir du baptême de Jean jusqu'au jour où il est monté au ciel, en nous quittant, on en choisisse un qui soit avec nous témoin de la résurrection. » Act. i, 21. Ils sentaient qu'en prouvant la résurrection, ils établissaient facilement et solidement la foi. Car comment ne pas croire à Celui qui, mort, s'était ressuscité d'entre les morts? Enfin, lorsque les Juifs demandent au Seigneur un signe, en vertu duquel il montrât pouvoir, de son autorité privée, renverser les tables des changeurs, il promet en ces termes de leur donner ce même signe : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le rétablirai. » Joan. n, -19.
Ce signe fut donné aux princes des Juifs qui avaient scellé la pierre du tombeau du Seigneur, et y avaient placé des gardes. Ils apprirent par un rapport circonstancié la résurrection, et loin d'être convaincus par un miracle si admirable, qui n'était arrivé à nul homme depuis le commencement du monde, ils corrompirent à prix d'argent les témoins de cette résurrection; afin de fermer, par une malignité indéfinissable, au peuple à eux confié, l'accès au salut, qu'ils se fermaient à eux-mêmes avec une incroyable obstination. Ce signe leur fut donc donné, très-manifestement donné; mais donné de telle sorte que, par leur faute, il tourna à leur plus grande ruine. Plus le miracle est éclatant, plus grave et plus inexcusable est leur damnation. Il est facile de voir que Notre-Seigneur Jésus-Christ est la pierre précieuse dont parle Isaïe : fondement de salut et de justice pour les uns , pour les autres pierre d'achoppement et de scandale, Isa. vin, 14-, et cela par leur faute. Le Seigneur menace donc les Juifs de leur donner un nouveau signe qui fera surtout éclater sa puissance , et qui tournera au châtiment d'une nation adultère qui, aveugle à tant de miracles du Sauveur, ose en demander un nouveau.
C'est ici, mes frères, qu'on peut remarquer la force du péché, l'aveuglement, la démence de l'homme abandonné de Dieu pour ses transgressions, puisque ces étonnants miracles du Seigneur et vivant, et mourant, et ressuscitant, n'ont pu amollir les cœurs de ces hommes. Frappé des miracles de Jésus vivant, Nicodëme lui dit : « Maître, nous savons que vous êtes envoyé par Dieu ; car
MERCREDI APRÈS LE Ie' D1M. DE CARÊME, SERMON II. 173
personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu n'est avec lui. » Joan. m, 2. Les miracles de Jésus mourant sont attestés par ceux qui s'en retournaient en se frappant la poitrine, et surtout par le centurion qui , étonné , dit : « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu. » Marc, xv, 39. Mais ceux-là qui, pour leur ambition, leur avarice, leur envie, étaient abandonnés de Dieu, ceux-là, après avoir vu tant de miracles du Seigneur, et vivant et mourant, après avoir eu en outre tant de témoins de sa résurrection, ne purent être amenés à croire à sa divinité , que prouvaient, par des témoignages irrécusables, et sa vie, et sa mort, et sa résurrection. Que conclure de là, mes frères? C'est que 1 ame, une fois aveuglée, se trouve plongée dans de telles ténèbres et une telle nuit, et s'endurcit dans le mal avec une si grande obstination, qu'il n'y a point de miracles, fussent-ils des plus merveilleux, qui la conduisent à la foi; point d'avertissements, de promesses, de supplices, de bienfaits divins qui la conduisent à la pénitence et à un changement de vie.
Cherchez-vous quelle est la cause d'un si grand aveuglement ? C'est celle qui est donnée dans l'Evangile de ce jour, l'abus des bienfaits divins, et la fréquente rechute dans les mêmes crimes : afin que par là vous redoutiez vivement de persister longtemps dans le mal, d'ajouter fautes à fautes, et de différer chaque jour de recourir au remède salutaire de la pénitence. Par ce chemin, en effet, on arrive à l'aveuglement du cœur, à l'obstination de l'esprit, ce qui est pour l'homme le comble des maux. C'est cependant aujourd'hui le triste, le déplorable état de beaucoup de personnes. Quand je vois tant d'hommes qui passent leur vie dans le libertinage, dans des haines et des dissensions privées, dans les divertissements, dans les jeux de hasard, dans l'oisiveté, dans la poursuite de l'argent et des honneurs; tant d'hommes que la crainte de la divinité ne saurait éloigner du vice, qui ne repoussent de leur esprit aucune pensée impure, que toutes les voix de l'Eglise, tant de bienfaits divins et de fléaux, de récompenses et de supplices, rien n'arrache à de détestables habitudes, et qui dès l'enfance jusqu'à un âge avancé persévèrent d'esprit et de cœur dans cette honteuse manière de vivre, quelle espérance, qu'ils feront dans les années suivantes,
qu'ils ne tiennent point, ce qu'ils n'ont pas fait jusqu'ici sous la pression de tant de stimulants; surtout quand, en proportion qu'ils auront rampé plus longtemps dans leur fange , ils trouveront Dieu plus irrité contre eux, le démon, leur ennemi, plus ardent, eux-mêmes plus désarmés pour le combat ? Tout cela montre clairement combien sont dangereux pour le chrétien , et le délai de la pénitence, et les rechutes successives dans le péché. C'est pourquoi, frères, roulé à vos genoux, je vous prie , je vous conjure par le sang de Jésus-Christ, par votre salut; mettez tous vos efforts à éviter le précipice où conduisent la fausse pénitence et la réitération des forfaits; afin de ne pas arriver à l'aveuglement obstiné des pharisiens et à la réprobation qu'ils ont encourue.
Vous dites : Chaque année, en ce temps de carême, je remplis le devoir de la confession, je reçois la sainte Eucharistie , je déteste mes anciens désordres, et je romps la chaîne de mes mauvaises habitudes. — C'est très-bien ; mais la suite fait voir quel fruit vous avez recueilli de cette semence. Car si, la confession à peine terminée, vous retombez dans vos premiers crimes, si vous reprenez vos anciens errements et la même licence, on peut conjecturer que votre confession n'était pas bonne, que vous n'avez pas recueilli la grâce divine et le pardon de vos fautes. Au milieu des maladies qui assaillent nos corps chaque jour, si un malade, après avoir été rendu à la santé , retombe dans la même maladie, nous disons qu'il n'est pas guéri parfaitement , qu'il n'a pas été entièrement purgé des humeurs malfaisantes, cause de la maladie. C'est une conjecture si bien établie, qu'elle est fortifiée de l'autorité des lois civiles. Une loi porte, en effet, que, quand un médecin convient à forfait de la guérison d'un malade, si, peu de temps après la guérison, celui-ci retombe dans la même maladie, le médecin est tenu de le guérir de nouveau ; parce qu'il y a présomption légale que celui qui a perdu si facilement la santé, n'était pas vraiment guéri. Dans des circonstances analogues, nous aussi nous avons donc raison de conjecturer que ceux dont la confession est telle qu'ils retournent bientôt à leurs premiers désordres, n'ont pas fait une vraie confession, et n'ont pas reçu la grâce divine.
MERCREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CARÊME, SERMON II. 175
Si vous insistez, si vous dites qu'il a pu se faire que celui qui retombe ainsi, ait obtenu par ces sacrements la grâce et son pardon; mais que de mauvaises habitudes, et une longue familiarité avec le péché, familiarité invétérée et fixée dans les entrailles, sont cause que l'homme est de nouveau entraîné à ses errements accoutumés; j'avoue que cela peut quelquefois arriver. Mais quand vous auriez raison , cela ne vous avance guère qu'à rendre votre cause plus mauvaise. Car vous êtes plus coupable , quand après être rentré en grâce avec Dieu , vous retournez à ce que vous aviez condamné. C'est un des signes de la réprobation, le Seigneur le dit : « Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n'est pas fait pour le royaume de Dieu. » Nemo mittens manumsuam ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est regno Dei. Luc. ix, 62. Assertion qu'il appuie de l'exemple de la femme de Loth : «Souvenez-vous de la femme de Loth;» Luc, xvn, 32; c'est-à-dire souvenez-vous de cette femme qui, regardant derrière elle, fut changée en statue de sel : miracle bien fait pour nous frapper d'étonnement. Comme le dit Origène, quel crime y avait-il à ce qu'une femme, saisie de crainte et de stupeur à la vue d'un tel désastre, tournât ses yeux sur la cité en flammes? C'est que, par un si éclatant symbole, Dieu voulut, en faisant mourir une seule femme, instruire tout le genre humain, et apprendre à tous quelle souillure on contracte quand , aprè^ avoir quitté la société des méchants, après avoir une fois reçu le pardon de ses offenses , après être rentré en grâce avec Dieu, on vilipende une grâce spontanément offerte , et le céleste héritage, on renouvelle des désordres pardonnes et ensevelis par un bienfait divin, on outrage par de nouvelles prévarications l'auteur d'un salut si précieux. Dieu a donc voulu qu'une femme, détournant les yeux sur des villes coupables, fût changée en statue, non de pierre, mais de sel, symbole de la sagesse, afin que le sacrifice d'une seule femme devînt pour tous une leçon de sagesse. Cette statue est donc placée dans l'Eglise comme un drapeau, un symbole, sur lequel tous les pénitents doivent fixer les yeux, afin d'en apprendre combien, après une si grande miséricorde, une si grande grâce du Seigneur, par laquelle il nous a délivrés, non de
l'incendie de villes embrasées, mais des feux de l'enfer, il est dangereux de l'offenser par les mêmes forfaits, et de provoquer sa colère. Cet avertissement est si nécessaire en ce temps de carême, où tous nous approchons des sacrements, que je ne vois rien qu'on doive inculquer, graver plus fréquemment aux cœurs des fidèles, afin de tâcher de les faire enfin renoncer à jouer ce jeu, dans lequel, aussitôt après la confession , ils retournent aux mêmes crimes qu'il avaient condamnés. C'est ainsi que pour beaucoup d'hommes aie dernier état devient pire que le premier. » Lac. ix, 26. L'apôtre saint Pierre l'atteste en ces termes : « Mieux eût valu pour eux n'avoir pas connu la voie de la justice, que de retourner en arrière après l'avoir connue et d'abandonner la loi sainte qui leur avait été donnée. Ils rappellent le proverbe : Le chien est retourné à ce qu'il avait vomi; le pourceau, lavé, s'est vautré de nouveau dans la boue. » II Petr. n, 21. — Mais laissant là le péril des méchants, venons à la félicité des justes, dont il est question à la fin de cet Evangile.
Cette fin, qui sous quelques mots comprend toute la doctrine chrétienne, est on ne peut plus propre à enflammer nos cœurs de l'amour de la piété et de la justice. En effet toute l'Ecriture ne s'occupe guère que d'une chose, qu'elle inculque sur tous les tons et de toutes les manières , c'est de montrer la tendresse dont le Seigneur entoure les justes et les bienfaits dont il les comble; quoique nulle parole ne puisse exprimer, ni aucune intelligence humaine concevoir l'étendue de cette tendresse et les bienfaits divins qui en sont la conséquence. Ce sont là les stimulants les plus puissants pour les nobles cœurs, lesquels demandent à être conduits, plutôt qu'entraînés. Au reste, quoi que vous disiez, à quelques amplifications que vous ayez recours, tout cela ne sera-t-il pas au-dessous des paroles du Seigneur qui terminent cet Evangile. Saint Chrysostome , juge compétent, ne sait comment exprimer sa surprise et son admiration , quand il considère qu'un abject vermisseau, s'il pratique la piété et la justice, parviendra à un tel point de grandeur, d'élévation et de dignité, qu'on pourra dire de lui avec vérité qu'il est le frère , la sœur, la mère du Fils unique de Dieu. Quels noms! quelle union I quelle subli-
MERCREDI APRÈS LE I« DIM. DE CAREME, SERMON II. 177 mité! quelle parenté 1 Ici, il y a bien des choses à remarquer : notons d'abord combien Jésus-Christ Notre-Seigneur désire ardemment la gloire de son Père , lui qui n'a rien de plus cher, de plus à cœur que de promouvoir cette gloire par tous les moyens, lui qui n'a qu'une préoccupation, qu'un désir, c'est que quiconque fera la volonté de son Père, celui-là soit pour lui un frère, une sœur, une mère, tout ce qu'il y a de plus étroitement uni au monde; lui enfin qui ne reconnaît pour frère, pour mère, pour tout ce qu'il y a de plus proche, que l'âme qui sera tout entière au culte de son Père. C'est ce qu'il énonce par ces mots : « Qui est ma mère et qui sont mes frères?» Comme s'il disait : Je ne connais d'autres frères, d'autre mère que ceux qui se donnent tout entiers au service de mon Père. C'est encore ce qu'il dit ailleurs à ses disciples lui offrant à manger : « J'ai un autre aliment que vous
ne connaissez pas Ma nourriture est de faire la volonté de
Celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. » Joan. iv, 32, 34. Ensuite, quant à ce qui concerne notre bonheur, il faut remarquer quel est le bonheur de l'homme en état de grâce , lui que le Fils de Dieu s'attache par des liens si étroits, qu'il l'appelle sa mère, son frère, sa sœur. Pour apprécier à sa juste valeur une telle dignité, considérons qu'il y a beaucoup de noms de créatures qu'on attribue à Dieu à cause de quelque similitude; quoique ces noms désignent proprement les choses pour lesquelles ils ont été créés, cependant la raison pour laquelle ils ont été donnés à Dieu a bien plus d'étendue et de perfection en Dieu que dans les créatures auxquelles ils ont été empruntés. Par exemple, le Sauveur prend le nom de pain, parce que, par un effet analogue à celui du pain, il fortifie l'intelligence de l'homme , et soutient la vie de l'âme. Or, cette puissance de fortifier, de soutenir, est bien plus parfaite en Dieu, que dans le pain matériel. Pour sa douceur, on l'appelle agneau; pour son courage, lion; pour sa lumière, soleil; feu, parce qu'il détruit la rouille de nos maux , et que nos cœurs glacés, il les embrase de l'amour de l'éternité. Qui dira jamais que ces actions, ces énergies , ne sont pas plus efficaces dans ce Maître souverain et tout-puissant de toutes choses , que dans les choses mêmes qui ont reçu de tels noms? Le Sauveur l'insinue
clairement, quand il dit : « N'appelez personne sur la terre votre père; vous n'avez qu'un Père qui est dans les deux.» Matth. xxin, 9. Par ces paroles il enseigne sans détours que ce nom qui a été donné aux pères selon la chair s'applique bien plus justement à Dieu, qui aime ses enfants d'un plus pur amour, les protège avec plus de soin, et leur réserve dans le ciel de plus grands biens qu'il leur a procurés par le sang de son Fils unique.
Quand donc le Seigneur dit que l'âme juste l'aura pour frère, mère, sœur, il donne à entendre évidemment que, quoiqu'il ne possède pas ces titres en vertu du sang , néanmoins lui-même il procure au juste avec beaucoup plus de plénitude et de perfection cette union des cœurs et ces bienfaits que les hommes répandent sur ceux qui leur sont unis par les liens les plus étroits de la nature. Quoi de plus grand que cette parenté ? quoi de plus magnifique que ces relations avec Dieu? quoi de plus désirable que cette tendresse de Dieu pour les bons? Si les hommes font tant de cas de la faveur des princes, qui ne sont que des hommes, dont les bienfaits ne sauraient être ni considérables, ni immortels, puisqu'euxmêmes sont mortels, combien plus ne doit-on pas estimer l'amitié de ce Roi suprême et éternel , amitié fortifiée des liens d'une parenté si étroite, et qui nous fait maîtres de toutes choses, puisqu'entre amis tout est commun ! Car l'amitié est une association fidèle, un accord solide en toutes choses , uni à l'amour et à la bienveillance.
Mais il est encore un autre nom plus sublime, plus divin, que leur décerne le Seigneur , lorsqu'il fait d'eux ses enfants , de lui leur Père. Quoique ce nom appartienne proprement à l'auteur de nos jours, cependant la raison de ce nom (nous l'avons dit) qui se trouve dans la sollicitude, dans la tendresse paternelle , existe au plus haut degré en Dieu seul. Car par une raison spéciale il est le Père de ceux qui sont revêtus des dons de la justice divine. Puisque celui qui engendre un fils de même forme, de même espèce que la sienne, doit en être tenu pour le père , et que Dieu produit dans le cœur du juste l'image de sa forme, image qui est contenue dans la sainteté de la justice, quel autre pourrions-nous appeler notre père à meilleur titre? Ce sont donc moins ceux qui