IV. «I
Sympathique instrument de ces saintes demeures. Que de poids d'un cœur lourd n'as-tu pas soulevé ! Combien d'âmes eti peine à tes glas ont tiêvë ! Combiep debonsélans, d'ardeui^ sanctifiées, Les anges à tes sons n'ont-ils pas confiées ! Que de pesans soupirs, de l'ombre du saint lieu , N'ont-ils pas remonté sur tes ailes à Dieu !
Et combien n'as-tu pas des saintes agonies Sonné pour la vertu les angoisses finies !
Tu chantes aux mortels l'aube et le soir des jours ; Tu sais combien du temps les longs momens sont cour Combien ce que la vie emporte sur son aile Est sans comparaison avec l'heure éternelle!
Encore un peu d'e^iil , encore un peu de fiel, O mon àme, et tes jours sonneront dans le ciel !
Marchons en attendant , marchons tête baissée, Comme un homme écrasé du poids de sa pensée ! Au Dieu consolateur allons la confier.
Ah ! lorsque l'un pour l'autre on peut encor prier Au vaste sein de Dieu dont l'amour nous rassemUe, Se rencontrer en lui, n'est-ce pas être ensemble?
De sa cellule, à Grenoble, M mai 1707.
Pour retremper mon âme au feu des saints parvis , Chez ces hommes de Dieu, depuis deux ans je vis ; Mais l'aspect de leur paix, de leur béatitude. Ne peut de mon esprit dompter l'inquiétude.
Que le fardeau des jours semble léger pour eux !
Gomme à tous leurs devoirs poitant un front heureux,
On sent que sans effort leur cœur vierge se sèvre !
Le sourire du juste est toujours sur leur lèvre ;
Jamais rien de leur sein ne soulève un soupir.
Ah ! si comme eux, mon cœur, tu pouvais t'assoupir !
Si l'apparition du passé qui se lève
Pouvait de mon r^ard s'effacer même en rêve !
Si l'ombre de ces murs pouvait me la cacher !
Af aïs sur mes pas toujours elle semble marcher ;
IVf ais sous chaque lambris, mais sous chaque colonne,
Je la vois qui descend, qui monte, qui rayonne ;
Bit si pour échapper au fantôme adoré
Je veux fermer les Jreux , dans l'âme il est entré !. . .
O sommets de montagne! air pur! flots de lunilère ! Vents sonores des bois, vagues de la bruyère ! Onde calme des lacs, flots poudreux des torrens,
Où l'extase égarait mes yeux , mes sens enrans,
Où d'un bras convulsif, au lieu de ces froids marbres.
J'embrassais, en pleurant , les racines des arbres,
Et me collant au sol comme pour écouter,
Je croyais sur mon cœur sentir Dieu palpiter !
Désert retentissant des bruits de la nature !
Que mon âme , à l'étroit dans cette enceinte obscure.
Pleurant son magnifique et premier horizon ,
Brise d'ardens soupirs les murs de sa prison !
Il me semble, ô mon Dieu ! que ce toit qui m'écrase
Rend plus lourde la vie et comprime l'extase ;
Que je respirerais plus librement ailleurs ,
Que le vent sécherait l'àcreté de mes pleurs.
Et que l'air m'aiderait, comme il aide les aigles,
A m'élever à Dieu , mieux que ces froides règles !
Ces hommes sont heureux cependant sous ces lois; Us suivent sans détours leur route ; ah ! je le crois. Us n'ont pas respiré l'air de feu des tempêtes. L'ombre de ces arceaux couvrit toujours leurs têtes, De Dieu seul , de sa loi , leur souvenir est plein ; Us n'ont point à couver un foyer dans leur sein , A tuer leur pensée , à tromper , à sourire En cachant dans leur main l'aspic qui la déchire ; Leur jour n'apas une ombre, et leur cœur pas un pli ; Maismoi,Seigneur, mais moi! .. Mon Dieu, l'oubli, l'a
Même maison , 15 juillet 1797.
Ah ! je me doutais bien que la fausse apparence Aurait jusqu'au tombeau terni notre innocence. Qu'on ne croirait jamais qu'en un même séjour Deux cœurs dans le désert, couvant deux ans l'amour. Se fussent conservés purs, seuls, sans autre garde Que l'œil toujours présent du Dieu qui les regarde; Ce soupçon est écrit pour moi sur tous les fronts, Leur sainte charité m'épargne les affronts ; Mais malgré la douceur que leur parole affecte. On voit qu'à leur vertu ma présence est suspecte , Qu'on me craint, qu'on m'évite, et que je suis pour eux XJn objet de dégoût, conune un pauvre lépreux. Partout où je parais j'étends ma solitude ; Seul au pied des autels, aux repas, à l'étude. Dans les délassemens du soir plus seul encor ; Dès que mon pas résonne au bout d'un corridor, La conversation cesse, et tout front est sombre. On se range, on s'écarte, on fait place à mon ombre ; Chacun devant mes yeux détourne un œil glacé, Et le bruit ne reprend qu'après que j'ai passé ; Et moi, baissant la tête, et sans un cœur qui m'aime. Je passe en m'effaçant tout honteux de moi-même. Oh ! qu'un regard ami pourtant m'eût fait de bien ! Peut-être aussi mon cœur a-t-il voilé le mien !
Peut-être que la flamme en mon sein amortie A dévoré d'un jet toute ma sympathie , Et que mon œil de marbre, incapable d'aimer, Éteint tout sentiment qui voudrait s'allumer !
Août 1797, Grenoble.
L'évêque enfin m'a dit : J'abrège voire épreuve,
Mon fils ; de serviteurs ma pauvre église est veuve ;
La vieillesse, le glaive ou l'infidélité,
Des pasteurs de mon peuple, hélas! ont limité
Le nombre insuffisant déjà pour ses misères ;
L'herbe croit sur le seuil de toi^s mes presbytères ;
Chaque jour de l'année une paroisse en deu^l,
Où l'enfance est sans père et la mort sans cercueil,
Vient me redemander l'homme de l'Évangile :
Je pourrais vous donner à choisir entre mille ;
Mais vous n'ignorez pas, mon enfant, que sur nous
Le monde, avec raison, veille d'un œil jaloux,
Qu'il veut,pour toucher Dieu, les mains chastes des aDg^=
Il a couru sur vous, mon fils, des bruits étranges^
Je veux les ignorer; votre fidélité,
Si vous fûtes un jour faible, a tout racheté ;
Le repentir, semblable au charbon d'Isaîe,
En consumant le cœur renouvelle la vie.
Mais Tombre du passé ne doit jamais ternir
Le ministre du ciel ; nul mortel souvenir.
Dans le prêtre de Dieu ne doit rappeler l'homme.
Du seul nom de pasteur il convient qu'on le nomme ;
Que son nom d'ici-bas dans l'autre soit perdu ;
Qu'il paraisse du ciel à l'autel descendu^ ^
Et que réloignementy le mystère et la grâce,
De ses pas dans la vie aient effacé la trace.
Il est au dernier plan des AJpes habité Un village à nos pas accessible en été, Et dont pendant huit mois la neige amoncelée Ferme tous les sentiers aux fils de la vallée. Là, dans quelques chalets sur les pentes épars, Quelques rares tribus de pauvres montagnards Dans des champs rétrécis qu'ils disputent à l'aigle, Parmi les châtaigniers sèment l'orge et le seigle, Dont le pâle soleil de l'arrière-saison Haisse à peine le temps d'achever la moisson. Le Dieu de l'indigent vous donne ce royaume : Son autel est de bois et n'a qu'un toit de chaume ; IMais mieux que sur l'autel de luxe éblouissant Aux mains jointes du peuple et du prêtre il descend. U se souvient encor que son humble lumière.
Avant l'orgueil du temple, éclaira la chaumière ; Xt ces âmes des champs, toutes du même prix, Il vous les comptera là-haut. Allez, mon fils.
17 septembre 1797.
J'irai y j'attacherai mon âme aux solitudes, J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rude Bénissez-moi/ Seigneur ; que mon cœur consumé Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé, Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume.
Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume ; IVIais pour aimer en vous, avec vous et pour vous, Tous, au lieu d'un seul être, et cet être dans tous