‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 23 sur 49 · IV. iS · texte numérisé non relu

IV. iS

Par quels vœux arrachés à mon âme surprise,

La mort m'avait jeté tout saignant dans l'église,

Et comment et mon nom et tout ce doux passé, De son cœur pour jamais devait être effacé :

^ a C'est un rêve d'enfant qu'on regrette et qu'on pleure, ' (c Maisqu'unrayondujourdissipeenunquartd'heure; a II n'en restera rien qu'un souvenir bien doux, a Un invisible ami qui prira Dieu pour vous f » Laurence écoutait tout, immobile, éperdue, La droite avec terreur vers la sœur étendue.

Comme pour repousser de l'œil et de la main I^s coups de chaque mot, qu'elle écartait en vain ; Son œil ouvert et morne, égaré dans le vide , Sa lèvre frémissante, entr'ouverte, livide.

Sur sa bouche les mots manquant à la douleur; Femme changée en marbre, en ayant la pâleur!

Tout à coup je ne saiî5 quel éclair rfe pensée Lui remonta d\i cœur sur sa joue effacée ; Son front reprit la vie et se teignit un peu ; La colère anima son œil d^un sombre feu ; Ses cheveux, par l'angoisse aplatis sur sa tête. Ondoyèrent pareils aux flots dans la tempête ; Sa lèvre du courroux prenant le pli soudain, Y mêla dans l'horreur le rire du dédaiit; De la pieuse sœur les mains jointes tremï)ïèrent. Et d'effroi sous son œil les pâtres reculèrent : a Ah! vous mentez, dit-elle; ah! qui que vous soyez, « Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés; a Vous pensiez que j'étais un enfant qu'on abuse! <K Allez ! mon cœur n'est pas dupe de cette ruse!

« Vous vouliez profiter de l'absence d'un jour >

et Pour m'arracher aux lieux où j'attends son retour.

a Mais, s'il en est ainsi, détrompez- vous, madame!

« Car vous arracheriez plutôt le corps à l'àme,

c? Et ce bloc au rocher par les siècles durci,

« Que mon cœurà son cœur etquemespiedsd'ici. . . »

Sa voix d'airain vibrait dans la grotte ébranlée,

Et sa main convulsive à ses parois collée

Semblait si fortement aux angles s'accrocher,

Qu'on eût dit que ses doigts s'écrasaient au rocher !

La sœur voulut parler. «Pauvre jeune insensée!

« Commentbriser, mon Dieu, dans son cœursa pensée ? »

Et sa voix s'attendrit, et sa main essuya

Des pleurs que le regard de Laurence épia.

«Despleurs?despleurs? dit-elle avec un tond'alarmes.

« Incrédule à leurs voix, en croirai-je leurs larn^es ?

a S'ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié? »

Le doute affreux sembla l'envahir à moitié ;

Puis passant sur son front sa main raide et glacée,

Comme quelqu'un qui rêve et chasse une pensée :

«Non, cria-t-elle, non, non, je ne crois que lui!

« Lui! comme un vil parjure il se serait enfui !

« Moi! par Dieu, par mon père, à son sein confiée,

« Comme un autre Caïn il m'eût sacrifiée !

« Il m'eût abandonnée en cet affreux désert

« Comme un agneau trouvé qu'on caresse et qu'on perd !

<K Moi sa fille ! sa sœur ! sans parens, sans patrie,

« Du même lait que lui pendant deux ans nourrie?

^ k son Dieu sans remords il se fut immolé !

« Cet abri sur mon front se serait écroulé!

c( Ce cœur^doDtn'approcbajainaisrombred'un crime, (c Se serait entr'ouvert sous moi comme un abîme , a M'aurait toute vivante en sa mort englouti ! <c Non, non, cela n'est pas. Oui, vous avez menti! tr Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème : (c Je ne le croirais pas s'il le disait lui-même ! » Puis d'un son de voix bas, d'un air plus abattu : a Ah ! Jocelyn, dit-elle, ah! frère, où donc es-tu ? €( Ah ! si du pied des monts tu pouvais les entendre, <c Comme d'un œil vengeur tu viendrais me défendre ! « Comme du seul aspect tu les démentirais!

ic Comme du seul regard tu les écraserais!

ce Jocelyn ! Jocelyn ! à travers la distance (c Accours ! viens à leurs mains disputer ta Laurence ! « Viens me rendre à leursyeux dans tesbrasentr'ouveris, « Cet asile où mon cœur braverait l'univers!... »

Je ne pus résister à l'élan de mon âme ; Je m'élançai de l'ombre au milieu de ce drame : Un long cri de bonheur dans la grotte éclata; D'un seul bond sur mon cœur son élan la jeta ; Elle entoura mon cou de ses mains enlacées.

Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées, Sembla comme un serpent à mon corps se ployer, Se colla sur mon sein comme pour s'y noyer; Me pressa, m'étouffa de si fortes étreintes Que je sens à mes mains ses mains encore empreintes; Puis m'enlacant le cou du bras comme autrefois, S'y suspendit longtemps fîère et de tout son poids! « Osez me l'arracher 1 demandez-lui s'il m'aime.

« Dit-elle; le voilà pour répondre lui-même : « Parle, Jocelyn, dis s'il est vrai que ton cœur « A trahi ton ami, ton amante, ta sœur!

<c Dis-leur si de ce sein où Dieu l'avait jetée a Sur la pierre à leurs pieds tu m'as précipitée ! « Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu, « Tu l'aurais renié même à la voix de Dieu !

« Un Dieu! s'il était vrai, si je doutais encore , « Je le détesterais autant que je t'adore! »

On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier, £t son geste en parlant semblait les défier.

«Jocelyn,parledonc, » repril-elle, a àceshommes; « Venge-toi, venge-nous, et dis-leur qui noussommes ! i>

L'aveugle instinct du cœur dans le premier moment Me fixait là, sans yeux, sans voix, sans mouvement. Ainsi qu'un insensé qui, tombé dans l'abime.

Ne sent le coup qu'au fond sur le roc qui l'abime ! La secousse des sens que son cri me donna D'une horrible clarté soudain m'environna ; Je sentis que mon bras se condamnait lui-même A retourner le fer dans le seul cœur qui m'aime ; Je cherchai par surprise à fuir, à déplier Son bras qu'à mon épaule un nœud semblait lier ; Mais comme un nœud coulant que chaque eiTort resserre Plus je me dégageais, plus j'étais sous sa serre. Enfin, d'un bond soudain, j'échappai de ses bras: « Non, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas; « Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être; « Jesuis... — N'achève pas, s'écria-t-elle!... — ^Unprêti'e!

<c J'ai tralii par faiblesse ou bien par dévoûment

« Mon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serra

a J'ai, pour offrir au ciel mon afTreux sacrifice,

« Bu ton sang et le mien dans mon premier calice!

tf En trahissant ta foi j'ai trahi plus qu'un Dieu!

(c Fuis-moi, ne me dis pas même un suprême adieu,

c( N'abaisse pas tes yeux sur un tel misérable,

« Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable;

c( En passant sur mon corps écrase-moi du pié ,

a Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié ;

« Ck)uvre de ton mépris ma mémoire éclipsée,

« Et n'y détourne pas seulement ta pensée! »

Et le front dans la poudre, avili, prosterné,

Jusques à ses genoux mon corps s'était traîné,

Pour qu'en passant sur moi, son pied, dans sacolère.

Pût écraser ma vie et mon front contre terre ;

Mais elle, pas à pas, fuyant ce front rampant

Comme le pied recule à l'aspect du serpent,

Des mains avec horreur ouvertes, dépliées.

Les prunelles de plomb fixes, pétrifiées,

Ne jeta qu'un seul cri comme si tout son cœur,

Écrasé d'un seul coup, eût éclaté d'horreur !

Terrible et dernier cri de l'âme évanouie.

Echo du coup qui fait écrouler une vie,

Et que jusqu'au tombeau j'entendrai ; nuis glissant

Sur les pointes du roc que son front teint de sang,

Ses membres sur les miens en tombant s'affaissèrent,

Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent.

J'échauffai sur mon cœur , j'entourai de mes bras

Ce corps, ces membres froids disputés au trépas.

Des noms les plus cruels je m'outrageais moi-même ;

Taurais fait jusqu'à Dieu rejaillir mon blasphème!

Je couvrais de baisers, anges, pardonnez-moi,

Ce front sanglant, ces yeux : « Laurence, éveille-toi!

«t Oli! reviens à mes cris ! oh! si tu vis, j'abjure

ce Mes infâmes vertus et mon sacré parjure!

a Je n'ai rien prononcé! plus d'autel! plus d'adieu !

ce Danston cœur, dans tesbras! ah! c'est là qu'est mon Dieu^

<c C'est là que je n'aurai de flamme que ta flamme,

ce D'autre ciel que tes yeux, d'autre âme que ton âme.

« Non, non, ils ont menti ; reviens, reviens au jour;

« L'enfer n'est pas possible avec un tel amour ! »

Glacés d'effroi, la sœur, les pâtres s'approchèrent;

De mes bras contractés par force ils arrachèrent

Laurence, dont le sein ranimé sur mon cœur

Reprenait par degrés la vie et ta chaleur ;

Je vis de son front blanc qui sur leur brancard flotte

Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte,

Comme d'une aile d'ange on voit le dernier pli.

Et moi, par le délire et l'horreur affaibli,

S^ns pouvoir faire un pas pour disputer ma vie,

Le regard sur la porte où mon œil l'a suivie.

Je restai là couché sur la roche où je suis...

Depuisquand?Jenesais; tousmesjourssontdesnuits!/

Grotte des Aigles, 15 août 1794.

O Christ! j'ai comme toi sué mou agonie Dans ces trois doubles nuits d'horreur et d'insomnie! Oh! pourquoi celte voix dans mon Gethsémani, Ne me dit-elle pas aussi. . . tout est fini ! Âpres avoir vécu deux ans du pain de vie, De l'amour débordant que ton ciel nous envie, Pourrais-je vivre en bas de ce fiel mêlé d'eau? Pourrais*je du passé supporter le fardeau ; Suivre jour après jour sans rêver, sans attendre Ce que chacun d'eux rêve et nul ne doit me rendre ; Et chaque soir marchant sans but dans mon chemin Me dire: Rien ici, rien là-bas, rien demain?

Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne Le souvenir ; semblable à la lampe profane Qui ne doit plus brûler dans la paix d'un tombeau ; Cœur mort! il faut encore éteindre ton flambeau. Il faut que si ton feu couve ou si ton sang saigne. Toujours la main de glace ou l'étanche ou l'éteignel Oh ! vivre ainsi, mon âme, est un trop rude effort! Pourquoi me réveiller? Mon Dieu! la mort, la mol

La mort? Oui, si j'étais encore homme peut-être? Pardonnez!. . . J'oubliais, mon Dieu, que j'étais prêtre ! Prêtre! dans les cachots par le sang consacré ! Homme immolé déjà, déjà régénéré.

Victime humaine au Dieu que l'holocauste adore, Dont la chair, sur l'autel, palpite et fuifie encore, Et qui s'offre elle-même, avant d'oser offrir La prière d'un monde où prier c'est souffrir.

Dieu me sevré à jamais du lait de ses délices. Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices; Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs, Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs.

J'élèverai le cri de toutes ses alarmes.

Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes ; Comme dans ceux du juste immolé sur la croix Tous ses gémissemens gémiront dans ma voix ; Du haut de ma douleur comme de son Calvaire, Ouvrant des bras saignans plus larges à la terre, J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié, Mes frères en exil, en misère, en pitié!

Mon amour fut ma vie : en épurant sa flamme, O Jésus! prêle-moi ta charité pour âme!

Fais que j'aime le inonde avec le même amour Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour ! Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence! Oui, fais-moi vivre ainsi d'amour et d'espérance ! D'espérance ! ô mon Dieu, vous ne condamnez pas Cette goutte de Teau du ciel tombée en bas , Que l'on boit dans sa main sans s'arrêter pour boire : Mon espérance à moi, mon Dieu! c'est ma mémoire! Oui, quand nos jours d'absence auront été comptés. Quand, par divers chemins, nous seront remontés Dans le sein créateur d'où nos âmes jumelles Descendirent ici, se reconnaîtront-elles?

Je m'oublirais moi-même, 6 Laurence, avant toi ! Et ne suis-je pas elle, et n'est-elle pas moi? Renaître sans se voir et sans se reconnaître, Ce serait remourir, Seigneur, et non renaître ! Oui, ton ciel tout entier n'est dans ton sein, monDieu, Que l'éternel retour après le court adieu, Que le regard sans fin, que le long cri de joie Qu'en retrouvant sa sœur l'âme à l'âme renvoie. Que l'immortelle étreinte où tout ce qui s'aima Retrouve les doux noms dont l'amour le nomma! Oui, dans les profondeurs des cieux où tu te voiles, Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d'étoiles, Il est, il est, ô Père! un suprême séjour Que ta main comme un nid prépare au saint amour. Des déserts dans tes cieux tout voilés de mystères. Des cimes comme ici, des grottes solitaires Où les âmes en toi pour s'aimer s'enfuiront,

Et dont tes anges même à peine approcheront. i

A ta magnificence, 6 Père ! je me fie, Tu rends cent mille fois ce qu'on te sacrifie, Mais de plus qu'ici-bas je ne deqp^nde rien.

P'autres rêvent leu^ ciel, mais moi j'ai vu le (nien !....

De la Grotte, 16 août 1794.

Cependant écrasé sur celte roche aride Referme-toi, mon cœur, comme un sépulcre vide ! Comme après la blessure une trompeuse chair Qui se referme un temps sur la balle ou le fer. Et montre de la vie au dehors l'apparence Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance! Seul soupir de mon cœur, dors dans son dernier pli. Que ton nom pour toujours s'y cache enseveli ; Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées, Ne remonte jamais du fond de mes pensées ; Que les hommes trompés ne se doutent jamais Qu'en les aimant c'était encor toi que j'aimais ! Que de ma charité l'àme était un mystère ; Que je vivais du ciel en marchant sur la terre!... De cette charité que le divin charbon Sur ma langue consume et dévore ton nom ; Que nulle bouche humaine ici-bas ne le sache. Qu'à tous hormis à Dieu ma poitrine le cache Jusqu'au jour de ma mort , ce nom , secret chéri ,

Comme un trésor visible après le flot tari !

Mais elle? Oh ! qu'elle vive aux dépens de ma vie ! Oui j je le veux j mon Dieu ! que Laurence m'oublie ! Par l'amer souvenir de notre amour, Seigneur, Ne lui corrompez pas sa coupe de bonheur, £t qu'heureuse sans moi!... mais qu'elle s'en souvienne Au sépulcre où mon âme ira chercher la sienne !...

S6 mars 1705, dans une maison de retraite ecclésiastique, à Grenoble, pendant le délire de la fièvre.

J'ai quitté pour jamais cet Éden de ma vie Où cette Eve à mon cœur fut montrée et ravie, domme le premier homme, hélas! quitta le sien, IVIais combien son exil ferait envie au mien I Des pas suivaient ses pas loin des portes fermées; Ses sanglots s'étouffaient sur des lèvres aimées, "Et de deux cœurs brisés l'âpre conformité faisait de deux malheurs une félicité ; ^oi , seul toute la vie, et seul au jour suprême. Abhorré du seul cœur que je lue et que j'aime. Obligé d'étouffer mes plaintes sans échos, £t de noyer mon cœur dans ses propres sanglots ; Obligé d'arracher à l'âme sa pensée

Commeonarracheunearmeauxmainsd'une insensée; Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu Sans pouvoir y jeter un regard défendu , Le cœur vide et saignant jusqu'à ce qu'il en meure. Et n'osant même à Dieu nommer ce que je pleure,

Il faut vivre et marcher sans ombre, toujours seul. Mort parmi les vivans, cet habit pour linceul; Mort! ah ! plutôt jeté tout bouillonnant de vie Parmi ces morts dont l'âiiie est déjà refroidie! Étouffant sans pouvoir mourir, et nourrissant Le ver de mon tombeau du plus chaud de mon sang ! . . .

Oh ! que t'avais-je fait, éternelle justice, Pour mériter si jeune un si rare supplice?

Cet amour, comme un piège à mon cœur préparé, Sans toi, sans tes desseins, Taurais-je rencontré? N'en avais-je pas fui, tout brûlant et tout jeune, Le péril inconnu dans la veille et le jeûne.

Pour sauver mon cœur chaste et garder mon œil pur, Entre le monde et moi mis l'épaisseur d'un mur? Est-ce moi qui l'ai fait s'écrouler sur ma tête? Et quand pour m'abriter au nid de la tempête J'allais m'ensevelir dans le creux du rocher, Seigneur, est-ce elle ou vous que j'y venais chercher? Est-ce moi , qui, prenant cette enfant inconnue, La portais , Tenfermais avec moi dans la nue , Et, par mou ignorance et son déguisement.

Me créais le péril d'un double sentiment?

Est-ce moi qui, couvrant de nos deux cœurs la flamme, Nous fis pendant deux ans vivre d'une seule âme. Pour qu'en nous séparant tout à coup sans pitié , Chacun dés deux de l'autre emportât la moitié?

Si c'est Dieu qui l'a fait, pourquoi moi qui l'expie? L'innocent à ses yeux paye-t-il pour l'impie? Ou plutôt est-il donc dans ses sacrés desseins Que ceux qu'il a choisis ici-bas pour ses saints, Avant de brûler l'homme à ses bûchers sublimes, Les premiers sur l'autel lui servent de victimes?

Ah ! je me soumettrais sans murmure à ta loi , Dieu jaloux ! si du fer tu n'égorgeais que moi ! J'ai voulu, j'ai tenté ton cruel ministère.

Je saurai jusqu'au sang le subir et me taire ! ^ais elle ! mais cet être à peine descendu , Pauvre ange, prise au piège à l'homme seul tendu , Tendre enfant, par toi-même à mon sein confiée. Que par mon amour même, ô Dieu ! sacrifiée, I^roscrite de ces bras ouverts pour la porter, £lle aille en retombant à mes pieds se heurter, Traîner dans les langueurs d'un éternel veuvage Du front qu'elle adora l'ineffaçable image !

Ou porter, jeune et morte, aux bras d'un autre époux , iD'un cœur tout calciné les précoces dégoûts... ^M'accuser à jamais du froid qui la dévore, ïlt blasphémer son Dieu par le nom qu'elle adore ! Ah! c'est plus qu'un mortel ne pouvait accepter, Je qu'au prix du ciel même il fallait racheter.

Ce que j'achèterais de raa vie éternelle, De l'im mortalité que je maudis sans elle!...

O Laurence! 6 pitié! reviens, pardonne-moi!

Je t'immolais à Dieu « mon seul dieu c'était toi !

Je ne puisais qu'en toi celte force suprême

Qui m'élevait de terre au-dessus de toi-même,

Qui me faisait trouver, pour mieux te protéger,

Tout sacrifice faible et tout fardeau léger.

Je mecroyaisun dieu ! . . . non , je n'étais qu'unhomme.

Je maudis mon triomphe avant qu'il se consomme !

Je me repens cent fois de ma fausse vertu !

Ah ! s'il est temps encor, Laurence, m'entends-tu?

Je me jette à tes pieds , je t'ouvre pour la vie

Ces bras où sur mon sein tu retombes ravie.

Oui , ces bras dont l'étreinte, 6 ma fille ! ô ma sœur!

Vont en se renfermant te sceller sur mon cœur!

Oh! tu m'entends! oh ! viens, oh! viens, vivante ou morte!

Dans notre ciel à nous viens que je te remporte!

Renversons le rocher; courons, n'écoutons pas

Ce qui gronde là-haut , ce qui maudit en bas ;

N'entendons pas ces voix mentant à la nature :

L'oracle est dans le cœur de chaque créature,

L'irrésistible voix qui convie au bonheur ;

C'est mieux que la vertu , l'innocence et l'honneur ;

C'est le cri du ciel même entendu sur la terre !

Aimons-nous, ô ma vie! Allons dans le mystère

Cacher à l'œil humain d'ineffables amours

Qui n'auront d'autre fin que celle de nos jours.

De notre double vie épuisons les délices ;

Quand la mort dansnos dents vient briser les calices.

Qui sait quel est le sage ou quel est l'insensé,

De celui qui l'a bu tel que Dieu l'a versé ,

Ou qui , les refusant à sa soif assouvie ,

Au songe de la mort sacrifia sa vie ?

Ce doute existât-il, je voudrais l'encourir.

Une vie avec toi , puis à jamais mourir !

Une vie avec toi , puis l'enfer et ses flammes !

Une vie avec toi , puis laumort à nos âmes !

Car cette horrible vie est un enfer sans toi !

Le néant étemel y commence pour moi !

Oui , c'en est fait , je fuis, je t'arrache à ce monde ;

Je te rapporte au ciel

( On entend la cloche de la chapelle, qui sonne Tofflce da soir et appelle les jeunes prêtres aux stalles. )

Airain sacré qui gronde !

Ori d^en haut qui m'appelle aux marches de ma croix , A.h ! mon cœur égaré se retrouve à ta voix.

Comme des ailes d'ange en mon ciel balancées Tu chasses de mon front mes honteuses pensées ! Tu refoules le crime avec le désespoir

Dans ce sein qui renait aux accens du devoir.

De mes propres sanglots il semble que tu pleures,

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