‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 31 sur 49 · STANCES A LAURENCE · texte numérisé non relu

STANCES A LAURENCE

99 septembre 1800.

Vous range d'autrefois, maintenant pauvre femme, Vous ne vous trompiez pas, Laurence, oui, c'était moi! C'était moi qui cherchais la moitié de mon âme ! Hélas! et qui la pleure en toi !

Tu vis !.. . de quelle vie, ô ciel ! quels mots étranges ! Dans le cuivre et le plomb diamant enchâssé.

Que Dieu laissa tomber sur la roiUe des anges Et que l'impie a ramassé !

Souviens-toi de ce ciel vu de si près ensemble... Du jour de la rencontre et du jour de l'adieu ! Oui, je fus meurtrier! oui , cette main qui tremble T'immola ; mais c'était à Dieu !

Sacrifice insensé que ta faute condamne, Vaine immolation de mon cœur combattu, Ce que je respectais un autre le profane, Et l'enfer rit de ma vertu !

O Laurence ! un retour au Dieu de ton jeune âge ! XTn retour vers l'ami !... Grand Dieu ! dansmadouleur Je n'avais ici-bas conservé qu'une image :

Ne la ternis pas dans mon cœur.

deviens, reviens au ciel qui te pleure et qui t'aime. Si ce n'est pour ton âme, 6 Laurence! pour moi ; JEx s'il te faut de l'eau pour un second baptême, j Oh ! mes yeux en pleurent pour toi ! •

Ici deux; un là-iiaut ; de notre double vie, HoUy il n'est pas brisé l'invisible lien :

Ton cœur avec mon cœur monte et se purifie Où mon cœur saigne avec le tien !

Oh! quand, jetant ton âme aux voluptés impures, Tu ternis ce lis blanc que je t'avais gardé, Penses-tu quelquefois que tu souilles d'ordures Ce cœur où Dieu s'est r^ardé?

Penses-tu quelquefois que tu troubles cette onde Qui, sous un souffle humain bien loin de se ternir, N^ devait réfléchir au soleil de ce monde Qu'un espoir et qu'un souvenir ?

Ah ! moi qui te voyais dans mes songes, Laurence, A travers tant de pleurs, chaste auprès d'un époux, Une ombre sur le front, au cœur une espérance. Et des enfans sur tes genoux!...

A Paris, 96 septembre 1800.

Nuit funeste ! depuis qu'elle m'est apparue.

Et que je sais le nom, et Thôtely et la rue.

Chaque fois que je sors Tinstinct traîne mes pas Vers ce seuil de mon ciel que je ne franchis pas. Mais où couvert de nuit j'écoute de la porte Que quelque voix du ciel ou de la terre en sorte, Comme Adam, exilé des jardins du Seigneur, Écoutait s'éloigner les voix de son bonheur.

Cette nuit comme hier je me glissai dans l'ombre : Des nuages au ciel rendaient l'hôtel plus sombre, Et la pluie, en lavant les pavés à grands flots, De mes pas dans la rue étouffait les échos.

Les pieds dans le ruisseau, le front sous la gouttière, Je m'assis dans un angle au bord du banc de pierre. Sur la borne en granit, du coude m'appuyant.

Et tout caché dans l'ombre ainsi qu'un mendiant. C'étaitl'heure où Paris^ en jour transformantl'ombre, En tonnerre incessant roule ses chars sans nombre ; Où sur la roue en feu ses enfans emportés

Vont chercher au hasard leurs mille voluptés. Aux cris des serviteurs les portes colossales Aux chars retentissaus s'ouvraient par intervalles, Et j'y voyais briller à travers le cristal Des fronts resplendissans de l'ivresse du bal ; J'entendais au dedans ces voix d'hommes, de femmes. Ces sons des instrumens, ces bourdonnemens d'âmes Où l'oreille en vain cherche une phrase à saisir, ' Et qui n'est que la brise errante du plaisir ; Cette joie, en sortant de ces froides murailles, M'enfonçait chaque fois un fer dans les entrailles. Et j'aurais moins souffert ( pardonne à mon remord , Seigneur! ) d'en voir sortir Tagonie et la mort ! Un torrent de pensées me roulait dans la tête : Si j'entrais tout à coup au milieu de la fête. Si frappant d'un regard ses yeux pétrifiés.

Comme l'ombre des temps par son cœur oubliés. Et renversant du pied ces vases de délices, Du nom tonnant de Dieu j'effrayais tous ces vices ! Si dérobant cet ange à l'air qui la corrompt. Je rendais l'innocence et la vie à son front!... Hélas ! et de quel droit? suis-je encore son père? N'ai-je pas renoncé même au doux nom de frère? Et ne sommes-nous pas, depuis l'heure d'adieu. L'un à l'autre étrangers partout, hormis en Dieu? Oh ! c'est donc en Dieu seul que je puis en silence Bénir, prier, nommer, chercher, pleurer Laurence! Elle pour qui cent fois j'aurais voulu mourir ! Seul à son aide, ô Dieu! je ne puis accourir! Et de la froide borne en embrassant la pierre

«0 JOCELYM.

Mes yeux fondaient en onde et ma bouche en prière.

Pardonne-lui, mon Dieu! de chercher ici-bas

Cet amour que tu mis tout enfaai. sous ses pas.

Après avoir vécu deux ans de ces délices.

De le puiser encore aux pix>ranes calices !

Ah ! moi seul ! ô mon Dieu ! j 'ai creuse dans son cœur

Ce vide que ne peut combler un froid bonheur;

Que la peine sur moi retombe avec le crime !

Frappez le tentateur, et non pas la victime !

O tendre, 6 bon pasteur! rapporte dans tes hns

Cette brebis tombée aux pièges d'ici-bas !

Cette âme qui puisa l'amour avec la vie,

Et qui l'aspire encore à sa source tarie !

Si tu n'avais brisé sa coupe entre ses dents,

Qui sait ce que le ciel aurait versé dedans?

Qui sait de quels trésors cette âme est encor pleine ?

Et comme 'des cheveux d'une autre Madeleine

Pour laver dans ses pleurs ses péchés oubliés,

Ce qu'il en coulerait de parfums sur tes pies ?

Oh ! que les miens, Seigneur, comptentàses paupières!

Que par mes nuits sans fin, mes jeûnes, mes prières,

Que par l'eau de mes yeux son péché soit lavé !

Et j'allais à genoux tomber sur le pavé,

Quand les groupes joyeux du bal qui se retire

M'éveillèrent du ciel par des éclats de rire.

Le bruit avait cessé, le inonde était sorti.

Des gonds et des verrous Tair avait retenti ; J'entendis sur ma tète ouvrir une fenêtre ; La lune dans le ciel venait de reparaître; L'ombredeslourdsbalconSy mecouvrant d'un pannoir. Me noyait dans sa nuit, d'où je pouvais tout voir : Une femme parut au balcon : c'était elle !

Quoique pâle et lassée, ô Dieu! qu'elle était belle! Comme le monde avait, sous son précoce été.

Mûri sans la flétrir l'angélique beauté ?

Comme sous ce costume et cette autre apparence MesregardstraitspourCraîts retrouvaient tout Laurence ! Lui, dans elle a gitandi, mais toujours elle «n lui ! Son cou penché âeaiblait porter un vaste ennui, Son coude s'appuyait sur la rampe dorée, Sa joue au dair de lune était décolorée.

Ses blonds cheveux déjà de son front détachés Sur le fer du balcon flottatent tout épanchés, Et je sentais l'odeur du vent qui les caresse S'écha{^ren parfum de l'or de chaque tresse!

Oh! des fleurs qui tombaient de ses cheveux l'odeur Comment n'eùt*«lle pas enivré tout mon cœur !...

Elle leva la tête, et regarda la lune

Longtemps^ commequelqu'im qu'une image importune;

Avec un lent soupir elle étendit les bras.

Puis en les refermant sur son cœur dit : Hélas!

Puis d'un accent distrait, qu'un regard accompagne.

Murmura dans ses dents notre air de la montagne,

A voix basse et tremblante en chanta quelques mots. . •

L'air m anqua sur sa lèvre et finit en sanglots ;

Elle s'interrompit comme avec violence,

Referma la fenêtre, et tout devint silence !

Oh! mon image alors, Laurence, était en toi!

Je n'avais que deux pas entre mon ciel et moi !

Qu'une vague de l'air, pour y monter, à fendre!

Qu'un soufïleà laisser fuir, qu'un nomàfaire entendre !

Et mon amour perdu retombait dans mes bras !

Et l'enfer ni le ciel ne l'en arrachaient pas !

Des doux sons de sa voix mon oreille était pleine !

L'air qu'elle respirait lui portait mon haleine ;

Un cri sorti du cœur, un geste, un mouvement.

Et nos cœurs confondus n'avaient qu'un battement;

Et dans un seul élan nos âmes assouvies

Franchissaient pour s'unir l'abime de nos vies !

Tu triomphas, mon Dieu, de ma fragilité ;

Mon silence entre nous remit l'immensité !

Je m'éloignai tremblant, son ombre sur ma trace.

Et je remis mon âme et la sienne à ta grâce.

En route, 18 septembre.

L^aurore dans Paris ne me retrouva pas,

Et mon cœur est déjà là-haut où vont mes pas !

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