IV
Et la frappe en monnaie à Tùsage du monde :
L'autre , àme de soldat , toujours ferme et dd>out ^ Comme un volcan divin dans sa poitrine bout , Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre, £t pour champ de bataille a pris toute la terre ; Et y par cette àme douMe à la fois agissant, Il sert Dieu de son cœur et Fhomme de son sang ! Semblable de nos jours au peuple de Moïse Qu'en deux parts au combat le prophète divise, L'une dans le vallon , mourant pour Israël , L'autre sur les hauteurs, levant les mains au ciel!...
Pour lancer tous ses fils à sa lutte inégale , Paris semble des camps la grande capitale ; On voit par chaque porte entrer ses bataillons, Renaissante moisson de ses sanglans sillons , Qui , pour combler aux camps les lignes décimées , Ressortent en chantant vers ses quatorze armées ; On ne voit qu'étendards par le plomb déchiréâ Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés; On n'entend retentir que le canon sonore Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore^ Et la ville ne voit briller à son réveil Que d'épaisses forêts de fusils au soleil.
Et comme cette foule est prodigue de vie !
Et comme tout à coup au grand homme asservie, Elle qui ne pouvait subir un joug plus doux.
Du tyran de sa gloire embrasse les genoux; Sous son geste nerveux d'elle-*méme s'incline^ Accepte sans effort sa rude discipline.
lEt semble, en se pliant à son poignet d'airain , ZLe cou de son cheval ou le gant de sa main ! ^h ! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide <^ui le fait s'ëlancer sur les pas de son guide; <^'est que dans le péril la faible humanité 3)e Dieu même a reçu l'instinct de l'unité.
DEt qu'afin qu'en grandpeuple un grand hommelamoule ILe bronze extravasé doit couler dans le moule.
Où les pousse pourtant ce vague entraînement ?
Tourquoi vont-ils combattre et mourir si gaiment? Xeur esprit ne sait pas , leur instinct sait d'avance,
Hls vont, comme un boulet, où la force les lance. Ébranler le présent, démolir le passé,
lEffacer sous ton doigt quelque empire effacé, Faire place sur terre à quelque destinée Invisible pour nous, mais pour toi déjà née,
JEt que tu vois déjà splendide, où nos esprits
lï'aperçoivent encor que poussière et débris! Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre L'outil mystérieux de quelque grand mystère ; Sans connaître jamais ses plans sur l'univers, A la trame des temps travaillant à l'envers.
Les nations de l'œil à leur insu guidées Sont dans la main de Dieu des instrumens d'idées! Et l'homme, qui ne voit que poussière et que sang. Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant ; U ne sait pas, captif dans sa compte pensée, Que d'une œuvre finie une autre est commencée. Et qu'afin que l'épi divin puisse y germer.
260 JOGELYM.
On laboure la terre avant de la semer.
Oh ! que nos jugemens sont courts, et feraient rire Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire! Que nous comprenons peu les dënoûmens du sort ! Et que souvent la vie est prise pour la mort!
La caravane humaine un jour était campée
Dans des forêts bordant une rive escarpée,
Et ne pouvant pousser sa route plus avant.
Les chênes l'abritaient du soleil et du vent;
Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages,
Formaient autour des troncs des cités, des villages.
Et les hommes, épars sur des gazons épais,
Mangeaientleurpain àl'ombreetconversaienten paix.
Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée,
Ces hommes se levant à la même pensée,
Portant la hache aux troncs, font crouler à leurs pies
Ces dômes où les nids s'étaient multipliés;
Et les brutes des bois sortant de leurs repaires.
Et les oiseaux fuyant les cimes séculaires.
Contemplaient la ruine avec un œil d'horreur,
Ne comprenaient pasl'œuvre, et maudissaientdu cœur
Cette race stupide acharnée à sa perte.
Qui détiaiit jusqu'au ciel l'ombre qui l'a couverte !
Or, pendant qu'en leur nuit les brutes des forêts
Avaient pitié de l'homme et séchaient de regrets.
L'homme, continuant son ravage sublime,
Avait jeté les troncs en arche sur l'abime ;
Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé,
UUITIËHE ÉPOQUE. 261
fleuve était partout couvert et traverse ; poursuivant en paix son éternel voyage, caravane avait conquis l'autre rivage.
'est ainsi que le temps, par Dieu même conduit, pour avancer sur ce qu'il a détruit ; JEsprit saint! conduis-les, comme un autre Moïse, 'War des chemins de paix à ta terre promise !!!...
Paris, SI septembre 1800, le soir.
^^elle fièvre ! Oh ! chassez l'image qui me tue, ^t-ce un songe? est-ce une ombre?est-ce elleque j'ai vue? ^h ! c'est elle! 6 mon cœur, tu ne peux t'y tromper, ^ulle autre d'un tel coup ne pouvait te frapper ! Xa revoir!... mais montrée au doigt, mais avilie! Oh ! dans ma coupe encore il manquait cette lie !
Hier j'étais allé le soir dans un saint lieu
Pour entendre prêcher la parole de Dieu
Par un vieillard du temple, échappé du martyre.
Dont la voix sur ce peuple a reconquis l'empire.
La foule remplissait le portique et les murs.
Caché dans l'ombre, au pied d'un des piliers obscurs
Où les cierges du chœur, qui brûlaient par centaines.
Jetaient obliquement leurs lueurs incertaines.
J'attendais que le flot du peuple débordé.
Des tribunes au chœur, plein, eût tout inondé,
Et le front dans mes mains, appuyé sur la pierre,
J'entendais sans les voir les pas rouler derrière,
Et tout autour de moi les groupes curieux
Qui causaient à voix basse en promenant leurs yeux.
Tout à coup s'éleva comme un murmure immense
D'épis sur les sillons quand la brise y commence ;
J'entendis frôler l'air, d'un plumage mouvant
Sur ma brûlante peau mon front sentit le vent.
Les rangs pressés s'ouvraient d'eux-méme etfaisaient pla
Et puis se refermaient soudain sur une trace.
Ce n'était que rumeur et qu'exclamation
D'étonnement, d'ivresse et d'admiration ;
Un instinct machinal me fit tourner la tête
Pour voir l'objet charmant de la fouie distraite ;
Mais il n'était plus temps, la femme avait passé,
Son sillon dans l'église était presque effacé ;
Je ne vis qu'une taille et des épaules nues
Où flottaient sous des fleurs des tresses répandues,
Et qu'un sourire errant, et l'amoureux r^ard
Annonçaient, devançaient, suivaient de toute part.
a C'est bien elle, » disait un jeune homme ; « oh ! c'est elle
« Ce ciel dont on nous berce en a-t-ii d'aussi belle?
ff Non jamais ces pavés n'ont frémi sous les pas
« D'anges aussi divins que l'ange d'ici-bas. •
— a Elle! » lui répondait son voisin ; «c'est son ombre
a Peut-être, car du templeelle craint jusqu'à l'ombre,
(c Et jamais ses beaux pieds, d'adorateurs suivis,
a N'ont foulé pour prier la poudre des parvis.
« Cest là son seul défaut , hélas! la tendre femme^ « On dit qu^u désespoir elle a vendu son âme ; « On ne la vit jamais s'approcher du saint lieu ; « Elle fait croire au ciel et ne croit pas à Dieu !
— « C'est elle cependant, tiens, en veux^tu la preuve? a Regarde sa ceinture et son collier de veuve»
« Vois qui la mène. — Eh bien? — £h bien, c*est lui !
a Lui, le martyr d'hier et l'élu d'aujourd'hui !
« Qu'il sehàte au bonheur ! car demain ! . . . quel dommage
a Qu'une beauté si pure, 6 Dieu ! soit si volage !
« Ou plutôt quel bonheur qu'elle fasse courir
« La coupe où chacun veut s'enivrer et mourir !
— a Maisausermon, mon cher, que viendrait-elle faire ?
— a Elley vient comme nous, ma foi, pour se distraire, « Pour entendre des mots saintement cadencés,
ff Ou sur l'orgue des airs qu'elle n'a pas dansés, « Car on dit que depuis sa première aventure a De l'orgue dans ses nuits elle aime le murmure, « Sans doute en souvenir du beau mugissement « Qu'elle entendait si haut chez son premier amant, « Tu sais?... » Mais l'orateur, se levant de la chaire, Murmura sourdement son texte et les fit taire; n parla du bonheur de mourir pour la foi.
Des martyrs immolés pour l'Église et le roi.
Et, sur leurs orphelins évoquant leur mémoire, Toucha jusqu'aux' sanglots son immense auditoire. Des larmes de pitié montaient à tous les yeux ; Cbaoua se dépouillait 4^ son denier pieux ; Une femme, on disait qu'orpheline elle-même, Des malheurs de ces temps elle était un emblèmei
26fc JOCELYN.
Du vieillard précédée, une bourse à la main.
Parmi les rangs émus se frayait un chemin.
Et faisant résonner le don dans la corbeille,
 la sainte pitié sollicitait l'oreille.
On n'entendait au loin que sa timide voix,
Le prêtre qui frappait le pavé de sa croix,
Ou du denier sacré la chute monotone
Qui sonnait en tombant dans l'urne de l'aumône ;
Des rangs voisins du mien bientôt elle approchait,
D'avance dans mon sein déjà ma main cherchait
L'obole de l'autel, quand, relevant la tête,
Mon regard dans le sien se rencontre et s'arrête.
Et comme fascinés par l'œil qu'en vain on fuit.
Chacun de nos regards suit l'autre qui le suit :
Elle semblait chercher à travers un nuage
A distinguer de loin les traits de mon visage.
Et je voyais le sien dans mon œil revenir
Comme une ombre montant du fond d'un souvenir.
 chaque pas de plus la fatale figure
M'entrait plus rayonnante au cœur; mais à mesure
Que mon œil ébloui, qui plongeait dans le sien.
Fixait son œil ouvert et fixe sur le mien ,
Comme si tout son sang eût coulé par sa vue.
Je la voyais pâlir et changer en statue ;
La prunelle immobile et le pied suspendu.
Le cou penché, le doigt vers ma place étendu,
Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme
Chercher un cri qui meurt et qui manque à son âme,
Puis enfin, sans couleur, sans voix et sans regard.
Glisser inanimée aux bras du saint vieillard !
Moi-même, sans jeter un cri, sans faire un geste. J'étais mort de sa mort, et j'ignore le reste.
Quand je me réveillai comme de mon tombeau, La nef était muette et vide ; un seul flambeau Brillait comme une étoile au cintre de l'église. Le soir dans les vitraux faisait tinter la brise ; L'heure sonnait huit coups au cadran de la nuit; De piliers en piliers je m'échappai sans bruit ; A force de douleur mon âme était tarie ; JjSl revoir c'était trop ! mais la revoir flétrie. Mais la revoir tombée, ange d'illusion, Le scandale du monde et sa dérision !
Par moi, par mon amour, par ma vertu, peut-être! Oh ! quel doute mortel en moi je sens renaître ! Ange que le bonheur aurait sanctifié.
Dieu, ce serait!... c'est moi qui t'ai sacrifié!