IV
Us s'arrêtent ; le bœuf rumine, et les enfans Chassent avec la main les mouches de leurs flancs,
Il est ouvert, il fume encore Sur le soi, ce profond dessin !
() terre ! tu vis tout éclore Du premier sillon de ton sein ; Il fut un Éden sans culture, Mais il semble que la nature.
Cherchant à Thomme un aiguillon, Ait enfoui pour lui sous terre Sa destinée et son mystère Cachés dans son premier sillon !
Oh ! le premier jour où la plaine S'entr'ouvrant sous sa forte main , But la sainte sueur humaine Et reçut en dépôt le grain ; Pour voir la noble créature Aider Dieu, servir la nature, I^ ciel ouvert roula son pli, Les fibres du sol palpitèrent, Et les anges surpris chantèrent Le second prodige accompli !
Et Us hommes ravis lièrent Au limon les bœufs accouplés.
Et les coteaux multiplièrent Les grands peuples comme les blës.
Et les villes, ruches trop pleines, Débordèrent au sein des plaines.
Et les vaisseaux, grands alcyons, Comme à leurs nids les hirondelles, Portèrent sur leurs larges ailes I^eur nourriture aux nations!
Et pour consacrer l'héritage
Du champ labouré par leurs mains,
Les bornes firent le partage
De la terre entre les humains,
Et l'homme, à tous les droits propice,
Trouva dans son cœur la justice
Et grava son code en tout lieu.
Et pour consacrer ses lois même,
S'élevant à la loi suprême,
Chercha le juge et trouva Dieu!
Et la famille, enracinée Sur le coteau qu'elle a planté, Refleurit d'année en année, Collective immortalité !
Et sous sa tutèle chérie Naquit Tamour de la patrie.
Gland de peuple au soleil germé!
Semence de force et de gloire Qui n'est que la sainte mémoire Du champ par ses pères semé!
Et les temples de l'invisible i
Sorlirent des flancs du rocher, (
Et par une échelle insensible, 1 [
L'homme de Dieu put s'approcher ; I i
Et les prières qui soupirent, Et les vertus qu'elles inspirent, Coulèrent du cœur des mortels.
Dieu dans l'homme admira sa gloire.
Et pour en garder la mémoire Reçut l'épi sur ses autels !
Un moment suspendu, les voilà qui reprennent
Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent
D'un bout du champ à l'autre, ainsi qu'un tisserand.
Dont la main tout le jour sur son métier courant,
Jette et retire à soi le lin qui se dévide
Et joint le fil au fil sur sa trame rapide.
La sonore vallée est pleine de leurs voix ;
Le merle bleu s'enfuit en sifTIant dans les bois,
Et du chêne à ve bruit les feuilles ébranlées
Laissent tomber sur eux les gouttes distillées
Cependant le soleil darde à nu, le grillon Semble crier de feu sur le dos du sillon.
Je. vois flotter, courir sur la glèbe embrasée L'atmosphère palpable où nage la rosée
Qui rejaillit du sol et qui bout dans le jour, Comme une haleine en feu de la gueule d'un four; Des bœufs vers le sillon le joug plus lourd s'afTaise ; L'homme passe la main sur son front, sa voix baisse ; Le soc glissant vacille entre ses doigts nerveux ; La sueur, de la femme imbibe les cheveux ; Us arrêtent le char à moitié de sa course; Sur les flancs d'une roche ils vont lécher la source, Et, la lèvre collée au granit humecté, Savourent sa fraîcheur et son humidité.
Oh ! qu'ils boivent dans cette goutte L'oubli des pas qu'il faut marcher ; Seigneur, que chacun sur sa route Trouve son eau dans le rocher ; Que ta grâce les désaltère ; Tous ceux qui marchent sur la terre Ont soif à quelque heure du jour ; Fais à leur lèvre desséchée Jaillir de ta source cachée I^a goutte de paix et d'amour!
Ah ! tous ont cette eau de leur âme :
Aux uns c'est un sort triomphant ; A ceux-ci le cœur d'une femme ; A ceux-là le front d'un enfant !
A d'autres l'amitié secrète ,
Ou les extases du poète ;
Chaque ruche d'homme a son miel.
Ah ! livre à leur soif assouvie
Cette eau des sources de la vie !
Mais ma source à moi n'est qu'au ciel
L'eau d'ici-bas n'a qu'amertume Aux lèvres qui burent l'amour, Et de la soif qui me consume L'onde n'est pas dans ce séjour; Elle n'est que dans ma pensée Vers mon Dieu sans cesse élancée , Dans quelques sanglots de ma voix , Dans ma douceur à la souffrance ; Et ma goutte à moi d'espérance C'est dans mes pleurs que je la bois!
Mais le milieu du jour au repas les rappelle ;
Ils couchent sur le sol le fer; l'homme dételle
Du joug tiède et fumant les bœufs, qui vont en paix
Se coucher loin du soc sous un feuillage épais ;
La mère et les enfans, qu'un peu d'ombre rassemble,
Sur l'herbe, autour du père, assis, rompent ensemble
Et se passent entre eux de la main à la main
Les fruits, les œufs durcis, le laitage et le pain ;
Et le chien y regardant le visage du père, Suit d'un œil confiant les miettes qu'il espère. Le repas achevé, la mère, du berceau Qui repose couché dans un sillon nouveau, Tire un bel enfant nu qui tend ses mains vers elle, L'enlève et, suspendu, l'emporte à sa mamelle. L'endort en le berçant du sein sur ses genoux, Et s'endort elle-même un bras sur son époux.
Et sous le poids du jour la famille sommeille Sur la couche de terre, et le chien seul les veille ; Et les anges de Dieu d'en haut peuvent les voir. Et les songes du ciel sur leurs têtes pleuvoir !
Oh ! dormez sous le vert nuage De feuilles qui couvrent ce nid, Homme, femme, enfans leur image, Que la loi d'amour réunit!
O famille, abrégé du monde.
Instinct qui charme et qui féconde Les fils de l'homme en ce bas lieu.
N'est-ce pas toi qui nous rappelle Cette parenté fraternelle Des enfans dont le père est Dieu !
Foyer d'amour où cette flamme Qui circule dans l'univers
Joint le cœur au cœur, Tâme à Tàme, Enchaîne les sexes divers, Tu resserres et tu relies Les générations, les vies Dans ton mystérieux lien ; Et l'amour qui du ciel émane, Des voluptés culte profane, Devient vertu s'il est le tien !
Dieu te garde et te sanctifie :
L'homme te confie à la loi , Et la nature purifie Ce qui serait impur sans toi !
Sous le toit saint qui te rassemble Les regards, les sommeils ensemble, Ne souillent plus ta chasteté.
Et sans qu'aucun limon s'y mêle, La source humaine renouvelle Les torrens de l'humanité.
Us ont quitté leur arbre et repris leur journée; Du matin au couchant l'ombre déjà tournée S'allonge au pied du chêne et sur eux va pleuvoir ; Le lac, moins éclatant, se ride au vent du soir; De l'autre bord du champ le sillon se rapproche ; Mais quel son a vibré dans les feuilles f la cloche, (x>mme un soupir des eaux qui s'élève du bord,
Répand dans l'air ëmu Timperceptible accord.
Et par des mains d'enfans au hameau balancée Vient donner de si loin son coup à la pensée ; C'est l'angélus qui tinte et rappelle en tout lieu Que le matin des jours et le soir sont à Dieu. A ce pieux appel le laboureur s'arrête.
Il se tourne au clocher, il découvre sa tête, Joint ses robustes mains d'où tombe l'aiguillon, Élève un peu son âme au-dessus du sillon, Tandis que les enfans, à genoux sur la terre, Joignent leurs petitsdoigtsdans les mainsde leiu* mère.
Prière ' 6 voix surnaturelle Qui nous précipite à genoux, Instinct du ciel qui nous rappelle Que la patrie est loin de nous, Vent qui souffle sur l'âme humaine Et de la paupière trop pleine Fait déborder l'eau de ses pleurs.
Comme un vent qui par intervalles Fait pleuvoir les eaux virginales Du calice incliné des fleurs !
Sans toi que serait cette fange?
Un monceau d'un impur limon Où l'homme après la brute mange Les herbes qu'il tond du sillon !
Mais par toi son aile cassée Soulève encore sa pensée Pour respirer au vrai séjour, La désaltérer dans sa course Et lui faire boire à sa source L'eau de la vie et de l'amour !
Le cœur des mères te soupire, L'air sonore roule ta voix, La lèvre d'enfant te respire, L'oiseau t'écoute aux bords des bois ; Tu sors de toute la nature Comme un mystérieux murmure Dont les anges savent le sens ; Et ce qui souffre, et ce qui crie, Et ce qui chante, et ce qui prie, N'est qu'un cantique aux mille accens.
O saint murmure des prières,
Fais aussi dans mon cœur trop plein.
Comme des ondes sur des pierres,
Chanter mes peines dans mon sein !
Que le faible bruit de ma vie
En extase intime ravie
S'élève en aspirations,
Et fais que ce cœur que tu brises.
Instrument des célestes brises.
Éclate en bénédictions.
Un travail est fini^ l'autre aussitôt commence : Voilà partout la terre ouverte à la semence ; Aux corbeilles de jonc puisant à pleine main En nuage poudreux la femme ëpand le grain ; Les enfans, enfonçant les pas dans son ornièie, Sur sa trace, en Jouant, ramassent la poussière Que de leur main étroite ils laissent retomber El que les passereaux viennent leur dérober.
ije froment répandu, l'homme attelle la herse, Le sillon raboteux la cahotte et la berce ; En groupe sur ce char les enfans réunis Effacent sous leur poids les sillons aplanis ; Le jour tombe, et le soir sur les herbes s'essuie ; Et les vents chauds d'automne amèneront la pluie, Et les neiges d'hiver sous leur tiède tapis Couvriront d'un manteau de dunet les épis ; Et les soleils dorés en jauniront les herbes. Et les filles des champs viendront nouer les gerbes, Et tressant sur leurs fronts les bluets, les pavots. Iront danser en chœur autour des tas nouveaux ; Et la meule broira le froment sous les pierres ; Et choisissant la fleur, la femme des chaumières. Levée avant le jour pour battre le levain, Dç ses petits enfans aura pétri le pain ; Et les oiseaux du ciel, le chien, le misérable, Ramasseront en paix les miettes de la table.
Et tous béniront Dieu dont les fécondes mains Au festin de la terre appellent les humains !
C'est ainsi que ta providence Sème et cueille l 'humanité.
Seigneur, cette noble semence Qui germe pour l'éternité.
Ah ! sur les sillons de la vie Que ce pur froment fructifie !
Dans les vallons de ses douleut*s, O Dieu, verse-lui ta rosée ; Que l'argile fertilisée Germe des hommes et des fleurs!
( Ici plusieurs dates perdues )
Vslneige, juillet 1801
Deux frères aujourd'hui se disputaient un champ
Dont la borne s'était déplacée en bêchant ;
Us ont remis tous deux leur cause à ma parole.
Et je les ai jugés dans cette parabole.
Au premier temps du monde, où tout était commun,
Deux frères, comme vous, avaient deux champs en un .
Comme l'un prenait moins et l'autre davantage.
Ils vinrent un matin borner leur héritage ;
Un seul arbre planté vers le sommet du champ.
Dominait les sillons du côté du couchant ;
Un frère à l'autre dit : L'extrémité de l'ombre
De nos sillons égaux coupe juste le nombre.
Que l'ombre nous partage! Ainsi fut convenu.
Or l'ombre s'allongea quand le soir fut veim,
Et jusqu'au boutduchamp, en rampant descendue,
Fit un seul possesseur de toute l'étendue.
Vite il alla chercher les témoins de la loi ,
Et leur dit : Regardez, toute l'ombre est à moi ;
Et les juges humains, en hommes, le jugèrent,
Et le champ tout entier au seul frère adjugèrent.
Et l'autre, par le ciel dépouillé de son bien.
Accusa le soleil et s'en fut avec rien.
L'hiver vint, l'ouragan que la saison déchaîne
S'engouffrant une nuit dans les branches du chêne,
Et le combattant, seul, sans frère et sans appui.
Le balaya^de terre et son ombre avec lui .
Le frère dépouillé voyant l'autre sans titre.
Descendant à son tour, alla chercher l'arbitre,
Et dit : Voyez.. . plus d'ombre! ainsi tout est à moi !
Et le juge, prenant la lettre de la loi.
Jugea comme le vent, et le soleil et l'ombre;
Et des sillons du champ sans égaler le nombre.
Lui donna l'héritage avec tout son contour.
Et tous deux eurent trop ou trop peu tour à tour;
Et descendant du champ où la borne ainsi glisse,
Ils disaient dans leur cœur : Oii donc est la justice ?
Or un sage, passant par là, les entendit,
Écouta leurs raisons en souriant , et dit :
On vous a mal jugés ; mais jugez-vous vous-même.
Votre borne flottante est de vos lois l'emblème :
La borne des mortels n*est jamais au milieu ;
Mesurez la colline à la toise de Dieu.
Elle n'est, mes amis, dans l'arbre ni la haie,
Ni dans l'ombre que l'heure ou prolonge ou balaie,
Ni dans la pierre droite avec ses deux garans,
Que renverse le soc ou roulent les torrens,
Ni dans l'œil des témoins, ni dans la table écrite,
Ni dans le doigt levé du juge qui limite :
La justice est en vous, que cherchez-vous ailleurs ?
La borne de vos champs ! plantez -la dans vos cœurs,
Rien ne déplacera la sienne ni la vôtre ;
Chacun de vous aura sa part dans l'œil de l'autre.
I^s deux frères, du sage écoutant le conseil,
Ne divisèrent plus par l'olnbre ou le soleil ;
Mais, dans leur équité plaçant leur confiance.
Partagèrent leur champ avec leur conscience.
Et devant l'invisible et fidèle témoin
Nul ne fit son sillon ni trop près ni trop loin.
Valneige, aoAt 1801.
Quelquefois le passant insulte encor le prêtre ; J'accepte en bénissant comme mon divin maître.
Et ce soir, pardonnant au sarcasme moqueur, J'essayais dans ces vers de soulager mon cœur.
Peut-être il était beau quand Rome reine et mère, De l'empire du monde évoquant la chimère.
Posait son pied d'airain sur la nuque des rois; Lançait du Capitole une foudre bénie, Et tentait d'allonger sa double tyrannie Jusqu'où va l'ombre de la croix ;
Quand ces pontifes-rois, distributeurs du monde, Marquaient du doigt les paris sur une mappemonde, Donnaient ou retiraient les royaumes donnés.
Citaient les fils d'Hapsbourg au ban du Janicule, Et tendaient à baiser la poudre de leur mule A leurs esclaves couronnés ;
Quand ces pécheurs, quittant la barque évangélique, Tendaient sur l'univers leur filet politique, Au lieu d'âmes péchant des domaines de rois ; Et, pour combler le fisc d'une oisive opulence. Jetaient l'or ou le fer dans la sainte balance Où Jésus avait mis ses poids ;
Lorsque dans leurs palais, regorgeant de délices, Tout Tor des nations coulait avec leurs vices ; Que le Tibre, souillé de profanations.
S'étonnait de revoir des mains sacerdotales Mener le grand triomphe ou d'autres saturnales Sur les tombeaux des Scipions ;
304 JOCELVN.
Il était beau peut-être, avec Pétrarque ou Dante, D'allumer son courroux comme une lampe ardente, De jeter sur Tautel sa sinistre lueur, Et du temple avili déchirant les saints voiles, De montrer sa souillure au soleil, aux étoiles. Et de crier sur lui : Malheur !
Lorsque du cavalier la main rude et farouche Tourmente un mors d'acier et fait saigner sa bouche, L'obéissant coursier peut parfois tressaillir ; Quand on soufTle longtemps le charbon sous le vase. L'eau dormante à la fin, comme un cœur qui s'embrase, Peut se soulever et bouillir.
Alors quelque péril honorait quelque audace ; Alors le fer sacré, plus prompt que la menace. Cimentait dans le sang le dogme universel.
Ou l'interdit vengeur, ce Dieu tonnant de Rome, Grondaîtsur le blasphème, arrachait l'homme à Ihonime, Maudissait le pain et le sell...
Mais aujourd'huit grand Dieu ^ que la ville éternelle Voit ses mornes déserts s'élargir autour d'elle, Qu'en pleurs elle s'asseoit, veuve, entre deux tombeaux, Que le vent seul, hélas ! soulève sa poussière, Et que le Tibre nu voit tomber pierre à pierre Sa ville morte dans ses eaux!
Quand les martyrs du Christ, selevan t de leurs tombes, Ont ramené deux fois son peuple aux catacombeS| Et retrempé ses mains dans son sang répandu ; Quand Tire du Seigneur, rude mais salutaire, A courbé du genou sa tête jusqu'à terre Pour redresser l'arc détendu !
Quand deux fois en dix ans les Gaulois, dans la poudre, Ont par leurs cheveux blancs traîné ces dieux sans foudre. Et mis le temple à nud et l'autel à l'encan, Et que de ces vieillards, qu'outrage encor la haine, L'un mourut sans tombeau, l'autre possède à peine L'ombre courte du Vatican!
Quand le monde affranchi nage en paix dansson doute, Que la croix du clocher redescend sous la voûte, Et que si nous venons pour prier au saint lieu On ferme à deux battans les portes de l'église, De peur que des soupirs l'écho ne scandalise
Ceux qui craignent l'ombre d'un Dieu !
De l'insulte à nos fronts lancer l'écume amère, Âh ! c'est noyer l'agneau dans le lait de sa mère. C'est fouetter l'innocent de son crime expié ; La malédiction revient sur le prophète.
Et le trait que l'injure a lancé sur sa tète Retombe et lui perce le pié !
Viens voir, jeune étranger, viens voir dans ma cabane Si mon luxe sacré brille d'un or profane ;