‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 35 sur 49 · IV. so · texte numérisé non relu

IV. so

Tu n'y trouveras rien, dans son triste abandon, Qu'un bâton, un pain noir que le pauvre partage, Un livre que j'épelle aux enfans d'un village, Un Christ qui m'apprend le pardon !

Si pour vos soifs sans eau, l'esprit de l'Évangile Est un baume enfermé dans un vase d'argile.

Homme 1 sans le briser, transvasez la liqueur ; Collez pieusement la lèvre à l'orifice.

Et recueillez les eaux de ce divin calice Goutte à goutte dans votre cœur :

Un mendiant trouva des médailles en terre ; Dans une langue obscure on y lisait : Mystère 1 Méprisant l'effigie, il jeta son trésor ; Insensé, lui dit-on, quelle erreur est la tienne ! Qu'importe l'effigie ou profane ou chrétienne? O mendiant, c'était de l'or!

Valneige, SaoûtlSOi.

Et j'instruis les enfans du village, et les heures Que je passe avec eux sont pour moi les meilleures; Elles ouvrent le jour et terminent le soir.

Oh ! par un ciel d'étë qui n'aimerait à voir Cette école en plein champ où leur troupe est assise? Il est deux vieux noyers aux portes de l'église Avec ses fondemens en terre enracinés, Qui penchent leur feuillage et leurs troncs inclinés Sur un creux vert de mousse où dans le cailloutage S'échappe en bouillonnant la source du village. De gros blocs de granit, que son onde polit, Blanchis par son écume, interrompent son lit.

Sur ce tertre, glissant de colline en colline,

L'œil embrasse au matin l'horizon qu'il domine ;

Et regarde, à travers les branches de noyer.

Les lacs lointains bleuir et la plaine ondoyer.

C'est là qu'aux jours sereins, rassemblés tous, leur troupe

Selon l'âge et le sexe en désordre se groupe.

Les uns au tronc de l'arbre adossés deux ou trois;

Les autres garnissant les marches de la croix ;

Ceux-là sur les rameaux, ceux-ci sur les racines

Du noyer qui serpente au niveau des ravines ;

Quelques-uns sur la tombe et sur les tertres verts Dont les morts du printemps sont déjà recouverts. Comme des blés nouveaux reverdissant sur Taire Où des épis battus ont germé dans la terre.

Cependant au milieu de ces fils du hameau, Ma voix grave se mêle au murmure de Teau, Pendant que leurs brebis broutent l'herbe nouvelle Sur la couche des morts ; que l'agile hirondelle Rase les bords de l'onde, attrapant dans son vol L'insecte qui se joue au rayon sur le sol.

Et que les passereaux, instruits par l'habitude, Enhardis par leur calme et par leur attitude. Entourent les enfans et viennent sous leur main S'abattre et s'attrouper pour émietter leur pain.

Je me pénètre bien de ce sublime rôle Que sur ces cœurs d'enfans exerce ma parole ; Je me dis que je vais donner à leur esprit L'immortel aliment dont l'ange se nourrit, La vérité, de l'homme incomplet héritage, Qui descend jusqu'à nous de nuage en nuage.

Flambeau d'un jour plus pur, que les traditions Passent de mains en mains aux générations ; Que je suis un rayon de cette âme éternelle Qui réchauffe la terre et qui la renouvelle, . L'étincelle de Dieu qui, brillant à son tour. Dans la nuit de ces cœurs doit allumer son jour. ' Et, la main sur leurs fronts baissés, je lui demanf De préparer mon cœur pour qu'un Verbe y desceiif D'élever mon esprit à la simplicité /

De ces esprits d'enfans, aube de vérité !

De mettre assez de jour pour eux dans mes paroles,

Et de me révéler ces claires paraboles

Où le maître, abaissé jusqu'au sens des humains.

Faisait toucher le ciel aux plus petites mains !

Puis je pense tout haut pour eux ; le cercle écoute,

Et mon cœur dans leurs cœurs se verse goutte à goutte.

Je ne surcharge pas leur sens et leur esprit

Du stérile savoir dont l'orgueil se nourrit;

Bien plus que leur raison j'instruis leur conscience :

La nature et leurs yeux; c'est toute ma science!

Je leur ouvre ce livre, et leur montre en tout lieu

L'espérance de l'homme et la bonté de Dieu.

Pour leur enseigner Dieu, son culte et ses prodiges.

Je ne leur conte pas ces vulgaires prestiges

Qui, confondant l'erreur avec la vérité.

Font d'une foi céleste une crédulité.

Honte au Dieu trois fois saint prouvé par l'imposture !

Son témoin étemel, à nous, c'est sa nature !

Son prophète éternel, à nous, c'est sa raison !

Ses cieux sont assez clairs pour y lire son nom !

Avec eux chaque jour je déchiffre et j'épelle De ce nom infini quelque lettre nouvelle.

Je leur montre ce Dieu, tantôt dans sa bonté Mûrissant pour l'oiseau le grain qu'il a compté ; Tantôt, dans sa sagesse et dans sa providence. Gouvernant sa nature avec tant d'évidence!

Tantôt... Mais aujourd'hui c'était dans sa grandeur:

La nuit tombait; des cieux la sombre profondeur Laissait plonger les yeux dans l'espace sans voiles Et dans l'air constellé compter les lits d'étoiles Comme à l'ombre du bord on voit sous des flots clairs La perle et le corail briller au fond des mers. Cellefr-ci, leur disais-je, avec le ciel sont nées: Leur rayon vient à nous sur des millions d'années! Des mondes, que peut seul peser l'esprit de Dieu, Elles sont les soleils, les centres, le milieu ; L'océan de l'Éther les absorbe en ses ondes Comme des grains de sable, et chacun de ces mondes Est lui-même un milieu pour des mondes pareils. Ayant ainsi que nous leur lune et leurs soleils, Et voyant comme nous des firmamens sans terme S'élargir devant Dieu sans que rien le renferme ! . . • Celle&-là, décrivant des cercles sans compas, Passèrent une nuit, ne repasseront pas.

Du firmament entier la page intarissable Ne renfermerait pas le chiffre incalculable Des siècles qui seront écoulés jusqu'au jour Où leur orbite immense aura fermé son tour* Elles suivent la courbe où Dieu les a lancées ; L'homme, de son néant, les suit par ses pensées !... Et ceci, mes enfans, suffit pour vous prouver Que l'homme est un esprit, puisqu'il peut s'élever De ce point de poussière, et des ombres humaines. Jusqu'à ces cieux sans fond et ces grands phénomènes ; Car voyez, mesurez, interrogez vos corps !

Pour monter à ces feux faites tous vos efforts I Vos pieds ne peuvent pas vous porter sur ces ondes ;

Votre main ne peut pas toucher, peser ces mondes ; Dans les replis des cieux quand ils sont disparus. Derrière leur rideau votre œil ne les voit plus ; Nulle oreille n'entend sur la mer infinie De leurs vagues d'Éther l'orageuse harmonie ; Le souffle de leur vol ne vient pas jusqu'à vous; Sous le dais de la nuit ils vous semblent des clous ; Et l'homme cependant arpente cette voûte ; D'avance, à l'avenir nous écrivons leur route ; Nous disons à celui qui n'est pas encor né Quel jour au point du ciel tel astre ramené Viendra de sa lueur éclairer l'étendue, Et rendre au firmament son étoile perdue.

Et qu'est-ce qui le sait? et qu'est-ce qui l'écrit? Ce ne sont pas vos sens, enfans ! c'est donc l'esprit ; C'est donc cette âme immense, infinie, immortelle. Qui voit plus que l'étoile et qui vivra plus qu'elle !...

Ces sphères, dont l'Éther est le bouillonnement, Ont emprunté de Dieu leur premier mouvement ! Aves&-vous calculé parfois dâris vos pensées La force de ce bras qui les a balancées?

Vous ramassez souvent dans la fronde ou la main La noix du vieux noyer, le caillou du chemin. Imprimant votre effdrt au poignet ^ui les lance ; Vous mesurez, enfans, la force à la distance : L'une tombe à vos pieds, l'autre vole à cent pas,

Et vous dites : Ce bras est plus fort que mon bras. Eh bien ! si par leurs jets vous comparez vos frondes, Qu 'est«ce donc que la main qui lançant tous ces mondes , Ces mondes dont l'esprit ne peut porter le poids Comme le jardinier qui sème aux champs ses pois. Les fait fendre le vide et tourner sur eux-méme Par rélan primitif sorti du bras suprême.

Aller et revenir, descendre et remonter Pendant des temps sans fin que lui seul sait compter, De l'espace et du poids, et des siècles se joue, Et fait qu'au firmament ces mille chars sans roue Sont portés sans ornière et tournent sans essieu ? Courbons-nous, mes enfans ! c'est la force de Dieu!..

Maintenant cherchea^-vous quelle est l'intelligence Qui croise tous les fils de cette trame immense, Et les fait l'un vers l'autre à jamais graviter Sans que dans leur orbite ils aillent se heurter? Enfans, quand vous allez paître au loin vos génisses Aux flancs de la montagne, aux bords des précipices, Et qu'assis sur un roc vous avez sous vos pas Ce lac bleu comme un ciel qui se déploie en bas. Vous voyez quelquefois l'essaim des blanches voiles Disséminé sur l'eau comme au ciel les étoiles. De tous les points du lac se détacher des bords. Sortir (}es golfes verts ou rentrer dans les ports. Ou, se groupant en cercle, avec la proue écrire Des évolutions que le regard admire ; Et vous ne craignez pas, mes amis, cependant, Que ces frêles esquifs, l'un l'autre s'abordant,

Sesubmergent sous Tonde, ou queleurs blanches ailes, Se froissant dans leur vol, se déchirent entre elles; Car quoique sous la voile on ne distingue rien Dans cet éloignement, pourtant vous savez bien Que de chaque nacelle un pécheur tient la rame, Que chacun des bateaux a son œil et son âme, Qui gouverne à son gré sa course de la main Et lui fait discerner et choisir son chemin.

. £h bien ! pour diriger-sur l'eau cette famille. S'il faut une pensée à la frêle coquille.

Ces mondes que de Dieu l'efTort seul peut brider N'en auraient-ils pas une aussi pour se guider? Ils en ont, mes enfans ! Dieu même est leur pilote ! C'est lui qui dans son ciel a fait cingler leur flotte ; Chacun de ces soleils, éclairé par son œil.

Sait sur ces océans son port ou son écueil ; Tous ont reçu de lui le signal et la route, Pour paraître à son heure, à leur point de sa voûte. L'œuvre de chaque globe à son appel monté Est de glorifier sa sainte volonté.

De suivre avec amour le sentier qu'il lui trace, Et de refléter Dieu dans le temps et l'espace ! Et tous obéissans, de rayon en rayon.

Se transmettent son ordre et font luire son nom. Et sa gloire en jaillit de système en système. Et tout ce qu'il a fait lui rend gloire de même, Et sans acception son œil monte et descend De l'orbe des soleils aux cheveux de l'enfant! Et jusqu'au battement de l'insensible artère De l'insecte qui rampe à vos pieds sur la terre !...

£t ne vous troublez pas devant cette grandeur, Ne craignez pas jamais que dans la profondeur Des êtres, dont la foule obscurcit sa paupière, L'ombre de ces grands corps vous cache sa lumière! Ne dites pas, enfans, comme d'autres ont dit : Dieu ne me connaît pas, car je suis trop petit ; Dans sa création ma faiblesse me noie ; Il voit trop d'univers pour que son œil me voie.

L'aigle de la montagne un jour dit au soleil : Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ? A quoi sert d'éclairer ces prés, ces gorges sombres. De salir tes rayohs sur l'herbe dans ces ombres? La mousse imperceptible est indigne de toi!... — Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi!... L'aigle, avec le rayon s'élevant dans la nue, Vit la montagne fondre et baisser à sa vue.

Et quand il eut atteint son horizon nouveau, A son œil confondu tout parut de niveau.

— Eh bien! dit le soleil, tu vois, oiseau superbe, Si pour moi la montagne est plus haute que l'herbe. Rien n'est grand ni petit devant mes yeux géans : La goutte d'eau me peint comme les océans ; De tout ce qui me voit je suis l'astre et la vie, Comme le cèdre altier l'herbe me glorifie ; J'y chauffe la fourmi, des nuits j'y bois les pleurs. Mon rayon s'y parfume en traînant sur les fleurs! Et c'est ainsi que Dieu, qui seul est sa mesure, D'un œil pour tous égal voit toute sa nature!... Chers enfans, bénissez, si votre cœur comprend,

Cet œil qui voit l'insecte et pour qui tout est grand !

( Plusieurs dates manquent ici. )

11 octobre 180i.

Je suis le seul pasteur de ce pays sauvage ; Pauvre troupeau sans guide ! Un homme tout en nage Est monté jusqu'ici d'un village lointain ; Il a marché toujours depuis le grand matin; Dans un petit hameau du chemin d'Italie, Une femme malade est, dit-il, recueillie; Jeune, belle et mourante, à ses derniers instans Elle demande un prêtre : arriverai-je à temps ?

A Haltayerne, sur la route dltalie, » octobre 180i.

Une lampe éclairait seule la chambre obscure. Et l'ombre des rideaux me cachait la figure; Je ne distinguais rien dans cette obscurité Qu'un front pâle et mourant sur l'oreiller jeté, Et de longs cheveux blonds répandus en désordre

Quesur un sein, deux mainsd'albàtre semblaient tordi

Et qui, lorsque ses mains les laissaient s'épancher.

Roulaient des bords du lit jusque sur le plancher.

ce Mon père, » murmura toutbaslavoix de femme. ••

L'accent de cette voix alla jusqu'à mon âme.

Je ne sais d'une voix quel vague souvenir

Y vibrait ; je ne pus qu'à demi retenir

Un cri que le respect refoula dans ma bouche,

Et je m'assis tremblant au chevet de la couche.

« Mon père, pardonnez, reprit la même voix ;

a Les cheminssont mauvais, lesjours courts , les temps ^ ^^^

« Je vous ai fait venir de loin, bien loin peut-être;

ff Mais vous vous souvenez que votre divin mattre,

« Sans craindre de souiller ses pieds ni ses habits,

ce Rapportait sur son cou la moindre des brebis !

a Hélas! de sa bonté nulle ne fut moins digne :

a Pourtant je fus marquée autrefois de son signe,

et Et je veux, en quittant ce vallon de douleur,

ce Revenir et mourir aux pieds du bon pasteur !

«f J'ai tant perdu sa voie et rejeté ses grâces

« Qu'il a depuis longtemps abandonné mes traces !

<K Mais avant déjuger mes fautes dans la foi,

<c Comme homme, comme ami, mon père, écoutez-m(^ ^^-

ce Vous connaîtrez bientôt celles dont je m'accuse :

ce Plusmespéchéssontgrands,plusj'aibesoind'excus^ -^

(c Ma mère, qui mourut en me donnant le jour, « Me retira trop tôt l'ombre de son amour ; ce Mon père, qui m'aimait avec trop de tendresse, ce Ne m'a jusqu'à quinze ans nourri que de cai^esse;

ce J'étais libre avec lui comme Toiseau des champs,

ce Et toutes mes vertus n'étaient que mes penchans.

« L'âme va comme l'onde où sa pente l'incline :

« Je ne savais qu'aimer. A quinze ans orpheline,

(c Dirai-je mon bonheur? ou mon malheur? hélas!

a Fit descendre du ciel un ami sur mes pas.

« Unjeunehommeaufrontd'angeyettelqu'uncœurde femme

ce En rapporte en naissant l'image dans son âme,

a Tel que plus tard, hélas! son cœur en rêve en vain !

ce Fier, tendre, à l'œil de flamme, au sourire divin,

« Météore qui donne à l'âme un jour céleste,

« Et de la vie après décolore le reste !

ce En un désert deux ans le sort nous enferma :

a Je l'aimai sans penser que j'aimais; il m'aima

<c Sans distinguer l'amour d'une amitié plus pure,

ce Car des habits trompeurs déguisaient ma figure ;

«c Et notre grotte vit les amours innocens

« De ce ciel où l'amour n'a pas besoin des sens.

« Il m'aima! pardonnez, ô mon père, à mes larmes!

a Pour mabouche expirante, oui, ce mot a des charmes!

a Ilm'aima!lui?moi?...lui!...cemotfaitmonorgueil!

ce II résonne encor doux au bord de mon cercueil !

a Quels que soient les remords dont ma vie est semée,

ce Dieu me regardera puisque j'en fus aimée!... n

Son accent s'élevait, mais je n'entendais plus. Laurence!... c'était elle ! un bruit sourd et confus Tintait dans mon oreille et grondait dans ma tête; Monfront, mon cœur, monsangn'étaientqu' une tempête; Les objets s'effaçaient sous mon regard errant ;

Mespensers dans mon front roulaientcomme un torrenti

Et mon esprit flottant sur toutes, sur aucune,

En vain comme un éclair voulait en saisir une;

Chacune tour à tour fuyait et m'entraînait ;

Dans mon chaos d'esprit tout croulait, tout tournait ;

Si je parlais, ma voix me ferait reconnaître ;

Avant le saint pardon je la tûrais {>eut-étre!

Indiscret confident, si je n'osais parler

Ses douloureux secrets allaient se révéler;

Ck>upable de parler, coupable de me taire,

J'allais trahir sa vie ou mon saint ministère!

Pouvais-je, homme de Dieu, me récuser? oh non!

Oh! qui lui donnerait mieux le divin pardon?

De quel cœur plus ami la brûlante prière

Appellerait la paix de Dieu sur sa paupière ?

Quels pleurs s'uniraient plus à ses pleurs ? quelle main

Du festin de la mort lui romprait mieux le pain ?

Et quel adieu plus tendre, à ce départ suprême.

L'accompagnerait mieux que cette voix qu^elle aime?

Oh! sans doute c'était Dieu qui me l'envoyait,

Et qui par ce seul jour en une heure payait

De mon amour vaincu le si long sacrifice :

Il m'avait réservé ce jour dans sa justice!

Me rapportant Laurence à son dernier moment.

Sa grâce du pardon me faisait l'instrument !

J'allais donner le ciel dans l'auguste mystère

A celle à qui j'aurais voulu donner la terre !

Et j'allais envoyer m'at tendre dans les cieux

Le souffle de mon sein, le rayon de mes yeux!

Dans la confusion de ce doute terrible,

J'étais sans mouvement comme un bloc insensible.

Le trouble de mes sens enfin s'atténua ;

Sa voix reprit son timbre ; elle continua :

ce Hélas I de lui, mon père, a peine séparée, « Le monde sait jusqu'où je me suis égarée ; a L'époux à qui mon sort sans mon cœur fut uni, a Du crime de m'aimer par mon cœur fut puni; <t Mon dégoût lui rendait en horreur ses tendresses : oc Et voyait un opprobre en ses moindi*es caresses, 9 II mourut d'amertume, hélas! en m'adorant; <r Je ne lui pardonnai de m'aimer qu'en mourant!...

a Veuve et libre a vingt ans, et déjà renommée « Four ma beauté partout avec mon nom semée, (c Des flots d'adorateurs roulèrent sur mes pas ; ce Je les laissai m'aimer, mais, moi, je n'aimai pas : c( L'ombre de mon ami, m'entourant d'un nuage, (c Toujours entre eux et moi jetait sa chère image; «c Et d'un œil attendri quand je leur souriais, « Hélas! les insensés I c'est lui que je voyais! ce Tant d'un éclat trop pur l'àme jeune éblouie a Ternit toute autre chose ensuite dans la vie ! a Ah ! malheur à qui voit devant ses yeux passer « Une apparition qui ne peut s'effacer !

« Le reste de ses jours est bruni par une ombre :

oc Après un jour divin ^ mon père, tout est sombre!..

« Pourtant lasse du vide où mon cœur se perdait,

oc Ivre du souvenir brûlant qui débordait,

oc J'essayai quelquefois de me tromper moi-même,

a De regarder un front et de dire : Je l'aime!

a J'ëcoutais comme si mon cœur avait aimé ;

«c Mais froide au sein du feu que j'avais allumé,

et Je sentais tout à coup défaillir ma pensée,

ic Transir mon cœur brûlant sous une main glacée;

« Je repoussais l'objet indigne loin de moi,

a Je disais en courroux : Va-t'en! ce n'est pas toi!...

(T Et cherchant au hasard parmi ce qui m'adore

« Une autre illusion, je la chassais encore !

« D'un angélique amour l'ineflaçable odeur,

« Au moment de tomber, me remontait au cœur ;

a Et la goutte du ciel, sur mes lèvres restée,

« Rendait toute autre coupe amère et détestée;

oc Aussi, bien que tant d'ombre ait terni ma beauté,

a Bien qu'un monde, témoin de ma légèreté,

or Sur mes goûts fugitifs mesurant mes faiblesses,

« M'ait mise au rang honteux des grandes pécheresses;

a Bien que j'eusse voulu, du mal faisant mon bien,

or Venger sur d'autres cœurs les tortures du mien,

or Ou payer de ma vie ou de ma renommée

« La puissance d'aimer comme j'étais aimée;

«c Quoique ne regardant que d'un cœur ennemi

a Le Dieu qui m^arrachait mon frère et mon ami, oc Je le dis devant vous, devant ce Dieu lui-même, a Devatit la vérité qui luit au jour suprême, tf Devant le cher fantôme et le saint souvenir « De celui qu'en mentant je craindrais de ternir, <c Non par ma force, hélas ! mais par mon impuissance, ff Par mépris, par dégoût, plus que par innocence, « Mon cœur est resté vierge et pur jusqu'à ce jour ! tt Oui , mon àme est encor vierge à force d'amour, « Et rapporte au tombeau, sans Tavoir altérée, «c L'image de celui qui l'avait consacrée !

« Et cependant mes jours, brûlés par la douleur,

(( S'en allaient desséchés et pâlis dans leur fleur ;

a Et je sentais ma vie, à sa source blessée,

« Mourir, toujours mourir aux coups d'une pensée !

c< Comme un arbre au printemps que le ver pique au cœur,

« Mon front jeune cachait ma mortelle langueur,

« Mais je voyais la mort, là tout près, sur ma voie,

tf Et j'en avais dans l'âme une féroce joie !

« C'était le seul remède à mon mal sans espoir ^

« Pourtant avant la mort je voulus encor voir

« Le lieu de notre exil, ces monts, ce point de terre

a Qui fut de mon bonheur deux ans le sanctuaire,

a Et retrouver, en songe au moins, dans ce séjour,

«c Ma première innocence et mon céleste amour ;

« Je revis le désert et la roche escarpée,

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