POST-SCRIPTUM
S'il y a quelque chose au monde de libre et d'inviolable y c'est la pensée et la conviction : l'auteur n'a point à faire ici profession de foi ; mais il fait profession de vénération , de reconnaissance et d'amour pour une religion qui a apporté ou résumé tout le mystère de l'humanité ; qui a incarné la raison divine dans la raison humaine, qui a fait un dogme de la morale et une législation de la vertu ; qui a donné pendant deux mille ans une âme , un corps, une voix, une loi, à l'instinct religieux de tant de milliards d'êtres humains, une langue à toutes les prières, un mobile à tous les dévouemens, une espérance à toutes les douleurs. Alors même qu'il pourrait différer sur le sens plus ou moins symbolique de tel ou tel dogme de cette grande communion des esprits, pourrait-il jamais , sans ingratitude et sans crime , être hostile à une religion qui fut le lait de son enfance , qui fut la religion de sa mère , qui lui a tout appris à lui-même des choses d'en haut , et souiller de sable ou de gravier ce pain de vie dont se nourrissent et se fortifient tant de millions d'âmes et d'intelligences ? Ce ne sera jamais sa pensée ; ce ne fut pas sa pensée en écrivant ce livre. Il n'en a eu qu'une : inspirer l'adoration de Dieu , l'amour des hommes , et le goût du beau et de l'honnête à tous ceux qui sentent en eux ces nobles et divins instincts. Les controverses engendrent souvent les disputes , et l'intelligence aussi doit avoir sa charité.
Enfin on m'a accusé ou loué de panthéisme r j'aimerais autant qu'on m'accusât d'athéisme, cette
P0ST-8CRIPTUM. 13
grande cécité morale de quelques hommes privés , par je ne sais quelle affliction providentielle, du premier sens de l'humanité, du sens qui voit Dieu. Parce que le poète voit Dieu partout y on a cru qu'il le voyait en tout. On a pris pour panthéisme aussi le mot de saint Paul, ce premier commentateur du christianisme : In illo vivimus^ mwemur et sumus. C'est le mien. Mais refuser l'individualité suprême, la conscience et la domination de soi-même à celui qui nous a donné l'individualité , la conscience de nous-mêmes et la liberté , c'est refuser la lumière au soleil et la goutte d'eau à l'Océan. Non : mon Dieu est le Dieu de l'Évangile , le père qui est au ciel, c'est-ànlire qui est partout.
Mais en voilà trop sur un si petit livre, qui ne doit rien soulever de si lourd , qui ne doit rien toucher de si haut.
Paris, M mars 18S6.
SÉihWMot, lé M fêpibinbrê f M.
Mon cher Éditeur,
Pourquoi Vouloir une noùYelle préface à Fédition de^jceljrn que Vous vous proposez d'offrir au public ? Je n'ai plus rien à apprendre j plus rien à deriiander aux lecteurs de cet ouvrage. L'accueil qu'ils lui ont fait à dépassé de biai loin mes espérances. Je âe leur dois que des remerciemens. Je vidus en dois beaucoup à vous-mèthe } c'est grftce à vous et grâce auK artistes éinineas dont Vous empruntez la main , que les scènes chaihpérres de ce poème vont se revêtit* pour rimdginatioh de la poésie du pinceau. Vous l'avouerai- je ^ Monsieur? c'est le plus béau^ le plus complet triompbe auquel j'osasse aspirer dans les rêves intimes de ma première jeunesse. Voir un jour peindneou graver ma pensée écrite $ voir les créations de moti imagination prendre un corps sous le burin poétique, et se Vulgariser ainsi poûk* les yeuK même de ceux qui ne lisêtot pas ; avoir une créature de lîion àme en circulation dans le moncte des sens , une gra-
* Cette nouvelle préface a été placée en tète de Tédition illustrée de Jocelyn.
vure d'un de mes poèmes tapissant les murs nus de quelque solitaire à la campagne : mes pensées les plus ambitieuses de gloire littéraire n'ont jamais été au-delà. En effet, c'est là toute la gloire. Quand on a obtenu cela, que veut-on de plus? Écrire c'est chercher à créer ; quand l'imagination est devenue image, la pensée est devenue réalité , on a créé , et on se repose.
Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent mes regards d'enfant. C'étaient Paul et Virginie, Atala, René. La gravure n'était pas parvenue alors à ce degré de perfection qui la fait admirer aujourd'hui indépendamment du sujet. Ces images, tirées de ces charmans poèmes, étaient grossières et coloriées avec toute la rudesse des couleurs les plus heurtées. C'était de la poésie badigeonnée , mais c'était de la poésie ! Je ne me las-^ sais pas de la contempler sur les murs du vieux curé de mon village et dans les salles d'auberges de campagne où les colporteurs avaient popularisé Bernardin et Chateaubriand. Je crois que le peu de poésie qui est entrée dans mon &me à cet âge , y est entrée par là. Je révais souvent et longtemps devant ces scènes d'amour, de solitude, de sainteté, et je me disais en moi-même : si je pouvais avoir seulement un jour un petit livre de moi de quelques pages qui restât sur les tablettes de la bibliothèque de famille, et dont une scène ou deux fussent attachées aux murailles pour la poésie de ceux qui ne lisent pas , je serais content, j'aurais vécu. Le ciel et vous. Mon-
sieur, vous avez satisfait ce modeste et puéril désir. Ma petite destinée sous ce rapport est accomplie. Laurence sera encadrée quelquefois bien bas audessous de Virginie ; et Jocelyn bien loin à côté du père Âubry . Mais je ne désire pas m'en rapprocher davantage. J'ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne , M. de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules , le respect et le culte fiUal qui se glorifient même d'une plus humble infériorité. Être de leur famille , cela suflSt à mon orgueil , comme cela suffisait alors à mon bonheur. Soyez-en donc remercié.
Que mes lecteurs bienveillans le soient aussi. Jocelyn est celui de tous mes ouvrages qui m'a valu les communications les plus intimes et les plus multipliées avec des inconnus de tout âge et de tout pays. Combien d'àmes que je n'aiurais jamais devinées se sont ouvertes à moi depuis ce livre par ces correspondances signées ou anonymes qui pleuvent chaque jour sous ma main. Dans les pièces de Schiller, le brigand siffle , et du fond des forêts , de derrière chaque rocher , du creux de chaque tronc d'arbre , il sort un brigand tout armé qui répond à cet appel , et qui vient lui offrir son bras et sa vie. Dans ce monde charmant de l'intelligence et de l'amour que nous habitons jusqu'à trente ou quarante ans , le poète chante, et des foules d'àmes sympathiques, des milliers de cœurs sonores , répondent à sa voix et viennent lui révéler leurs impressions. Les uns sont déjà graves et tristes comme des natures déplacées