‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 5 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

IV

18 NOUYBLLE PRÉFACE.

ici-bas , et dont la plante des pieds est trop délicate pour marcher sans douleur sur ce sol dur et froid des réalités ; les autres sont encore dans l'ingénuité des premières heures de la vie et comme enivrés de ce premier regard , qui n'est si délicieux que parce qu'il n'analyse rien. D'autres enfin sont arrivés à cet âge où l'on retrouve le calme dans le découragement accepté , où l'on congédie toutes les chimères séduisantes de la vie , où l'on s'assied sur le seuil de sa porte^ comme l'ouvrier à la fin du jour pour voir passer les autres , pensant à tous ceux qui sont déjà passés et à Dieu qui ne passe pas. Confident de tous ces états divars de l'âme, le poète, du sein de sa solitude, devient ainsi le consolateur invisible de bien des peines et le confesseur de toutes les imaginations. Je voudrais que vous pussiez assister quelquefois , Monsieur, à la réception du courrier et décacheter les lettres qui se sont accumulées quelques jours , pendant une absence ou une distraction de poète* En voici un monceau de toutes les formes, de tous les timbres , de toutes les contrées. Les adresses seules sont un indice presque infaillible de ce qu'elles contiennent. En voici dont le papier jauni par le vinaigre, et percé par le couteau du lazaret, annonce qu'elles ont traversé la peste, et qu'elles apportent quelques lointains et chers souvenirs d'Orient. Elles sont écrites en arabe , et il faut les envoyer à Paris ou à Marseille pour les faire traduire» En voila dont la forme rectiligne, et dont le caractère sérieux annonce la grave et pensive Allemagne : c'est de la philosophie

aussi éthérée que la poésie elle-^méme ; je les ouvre déjà avec recueillement. En voici de Rome, de Naples, de Florence : l'écriture en est mauvaise et indéchiffrable ; mais elles sont écrites dans cette langue sonore et musicale qui donne à la pensée ou au sentiment qu'elle exprime le retentissement éclatant et prolongé du métal. £n général ce sont des vers lyriques échappés à quelques jeunes âmes fortes qui manquent d'air dans ces pays stagnans et qui viennent respirer au-delà de nos Alpes. Celles-là viennent d'Angleterre; les suscriptions ont toutes ce caractère rapide , cursif , uniforme, qui indique la multiplicité des rapports et la régularité de hiérarchie chez ce peuple. C'est de l'économie poUtique ou du méthodisme mystique ; de la poésie point , il n'en vient plus de là depuis quelque temps. Les Anglais ont trop à faire pour rêver : ils travaillent ou ils prient. Travail du corps, travail de l'àme, même chose, mais toujours travail. Enfin, celles-ci viennent de tous les points divers de la France, aussi variées dans leur format, aussi dissemblables dans leur caractère , et même dans le papier, que les provinces , les races d'hommes et les conditions sociales de ceux qui les ont écrites. On décachette. Quel chaos sur la table ! Langues, vers , prose, chiffres, tout se confond, tout se heurte ; on jette la main au hasard dans ce péle-méle d'idiomes, de faits, de sentimensou d'idées. Les affaires d'abord, il faut se débarrasser de ce qui ennuie. Puis la politique ; elle occupe une place immense ; c'est l'œuvre de ce siècle : tout le monde y travaille ou y pense ,

même ceux qui affectent de la dédaigner. Ce sont des systèmes y des encouragemens , des enthousiasmes, des conseils, des reproches; quelquefois des injures , le plus souvent des malentendus. On n'est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris , mal jugé , calomnié même. C'est la condition de la \ie publique et de la lutte des opinions ; toute cette poussière ne retombe que quand on s'arrête. Allons toujours. La politique active c'est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué : on y déchire ses flancs ; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.

On se console de tous ces mécomptes par quelquesunes de ces voix qui vous disent : Courage ! nous vous aidons de cœur , et nous prions pour vous. On s'en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d'amis qu'on a réservées pour la fin, comme pour s'embaumer les mains et l'àme de ce doux parfum d'affection cachée qui s'est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison , dans le même cœur. Celles-là, on les savoure, et après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu'on a vus passer sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches.

Enfin on ouvre les lettres d'inconnus. C'est un délicieux moment. J'écarte tristement celles qui soUi-

citent un crédit que je n'ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Je lis celles qui sont des émanations du cœur et der^me, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles channantes choses ! que de trésors cachés ! quel abîme de sensibilités et d'émotions intimes! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature, l'art ; quelles confidences touchantes de situations , d'impresûons , d'affections , qu'on n'oserait faire à visage découvert ! quelle prodigalité de dons , de grâces, de génie même dans la nature humaine 1

Il y a bien des pages puériles^ essayées par des mains d'enfans ; mais aussi qu'il y a de pages ravissantes que Ton voudrait voir lues au grand jour! Que d'amour, de piété , de philosophie, de poésie ! que de vers, ou tendres ou sublimes , qui meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute , et qui seraient la richesse d'un livre ou la gloire d*un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures , qui ont une sorte de pudeur de leur génie , qui croiraient le perdre en le dévoilant. U y a de jeunes filles du peuple , comme celle qu'Hugo a si bien chantée , qui vivent de l'aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la pensée. Maintenant qu'elles savent lire elles s'essaient à imiter ce qu'elles ont lu ; elles n'ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il y a là des mystères de candeur et de naïveté qui n'avaient jamais été écrits. Q y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté

le bois tout le jour, s'enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec plus d'originalité que nous. Il y a des femmes exilées dans des provinces lointaines, au fond de vieux ch&teaux, dans des chaumières, dans de petites villes , dans tous les embarras , dans toutes les médiocrités d'une vie obscure et domestique, qui laissent échapper une voix d'ange, de ces voix qui font qu'on s'arrête le soir en passant sous les fenêtres d'une rue sombre, qu'on écoule longtemps en silence, et qu'on dit : il y a là un écho du ciel ! Enfin il y a des malades , de pauvres jeunes gens disgraciés de la nature et de la fortune , dont les poètes sont les seuls amis ; de jeunes prêtres à peine sortis des séminaires, relégués, comme Jocelyn, dans quelque masure, sur une montagne ou dans un désert, à qui notre livre tombe par hasard des mains du colporteur ou du voisin, et qui mêlent leurs bonnes œuvres, leurs larmes, leurs prières à celles du jeune prêtre qui les a un moment consolés. Voilà nos lecteui^ , nos amis , nos correspqndans de tous les jours ! ils ne s'épuisent pas , car chaque année les renouvelle, et quand l'un s'en va , l'autre arrive; quand l'un se tait , l'autre commence à parler : Sibi lampada tradunt. Il y a une incessante génération d'intelligences , un étemel rajeunissement d'impressions et de sentimens sur la terre. Le monde poétique finit et recommence tous les jours comme l'autre monde.

Ah ! quand on est comme moi dans la confidence de ces multitudes infmies déjeunes âmes qui arrivent

jour par jour à la vie active avec cette virginité d'émanations 9 ces élans de vertu j cette énei^ie de bons désirs, cette sainteté de volonté, cette sève de passions généreuses, dont je suis si souvent le témoin , on ne peut plus se décourager de l'espérance et de la confiance dans l'humanité. Ceux qui accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot qui arrive est plus pur que celui qui s'en va. Ne maudissez pas tant la vie et l'homme! Sans doute il y a de tristes dégradations : il y a des âmes qui se lassent et qui tombent pour se relever; il y en a qui tombent pour toujours ; il y en a qui se vautrent dans la servilité et dans la corruption ; mais à mesure qu'il en disparaît une , il en sui^t dix autres pleines de sève et toutes en fleurs , pour purifier et rajeunir l'air vital que nous avons toujours à respirer. Sans cela l'homme mourrait , et il doit vivre. Celui qui désespère des hommes ne connaît pas Dieu ; car , dans les temps de lumière , il s'appelle Foi ; et dans les temps de ténèbres , il s'appelle

Espérance.

ÉPISODE

Page 1