V0YA6B
partie dM éirtê que j*ai aimés le phis ou qui m'ont le plus aimé ici-bas. Ma vie aimante s'est concentrée, mon cœur n'a plus que quelques cœurs pour se réfugier ; mon souvenir n'a plus guère que des tombeaux où se poser sur la terre ; je vis plus avec les morts qu'avec les vivants ; si Dieu frappait encore deux ou trois de ses coups autour de moi, je sens que je me déCacberais entièrement de moi-même ; car je ne me contemplerais plus, je ne m'aimerais plus dans les autres; et ce n'est que par là qu'il m*est possible de m'aimer.
Très-jeune, je m'aimais en moi : l'enfance est égoïste. C'était bon alors, à seize ou dix-huit ans, quand je ne me connaissais pas encore, quand je connaissais encore moins la vie; mais à présent, j'ai trop vécu, j'ai trop connu pour tenir à cette forme d'existence qu'on appelle le moi humain. Qu'est-ce qu'^n homme, grand Dieu ! Et quelle pitié d'attacher la moindre importance à ce que je sens, à ce que je pense, à ce que j'écris! Quelle place est-ce que je tiens dans les choses? Quel vide laisserai-je dans le monde ? un vide de quelques jours dans un ou deux coMirs ; une place au soleil ; mon chien qui me cherchera; des arbres que j'ai aimés et qui s'étonneront de ne me pas voir revenir sous leur ombre : voilà tout! Bt puis tout cela passera à son tour. On ne commence à sentir l'inanité de l'existence que du jour où l'on n'est plus nécessaire à personne; que de l'heure où Ton ne peut plus être chéri : la seule réalité d'ici-bas, je l'ai toujours senti, c^est Tamour, l'amour sous toutes ses formes.
EN Oitl«l(T.
T a»ét t« B«ir, • k«iiMB.
Les côtes élevées de U Lacânie soat là, à ^[uelqueB por* tées de oaaoa de nos yeux. Nous les longeons par mm jolie brise; elles giisseni msjjeitueiiaemiait devant jmws. Accoudé sur la lisse du veissoM, mes rogards «aiaisseiiif pour s'eu aouyeiûr, ces fermes ctosaiquifty Ifia r^^^agnrfl
de pierre et de terre; elles s'élèveifctT ^**^^?illif *^* > ^
son Jme devant Teuprit d*Qflfl»p« Je passe uig^ou deux heures àjure eu siieace cette revue dm eolUneset des
noms sonores de ceû« terre morte. Les moats Uiromius, où l'Ëurotas prend â& SOurëe, lancent dans les airs leurs sommets arrondis; le globe du soleil y descend et les frappe , comme les dames de cuivre doré ; il enflamme autour de lui sa couche de nuages ; ces sommets deviennent transparents comme l'air même qui les enveloppe et dont on peut à peine les distinguer ; on jurerait que Ton voit, à travers, la lueur d'un autre soleil déjà coudié ou rimmrase réverbération d'un incendie lointain.
Une de c«s montagnes entre autres présente à nos yeux Ja forme d'un croissant renversé ; elle semble se creuser à mesure pour ouvrir un sillon aérien au disque du jour qui y roule dans la poussière d'or de la vs^ur qui monte à lui. Les créles plus rapprochées, que le soleil a déjà franchies, se teignent de violet pourpré ou de couleur Hlas pâle ; elles nagent dans une atmosphère aussi riche que la palette d'un peintre; plus près de nous ^core,
d^autres collines couvertes déjà de l'ombre du soir, semblent vêtues de noires forêts ; enfin celles qui forment le premier plan , celles que nous touchons et dont Fécume lave les falaises , sont toutes plongées dans la nuit ; Tceil n'y distingue que quelques anses où se réfugient les nom* breux pirates de ces bords, et quelques promontoires avancés qui portent , comme Napoli de Malvoisie , des villes ou des forteresses sur leur sommet escarpé. Ces montagnes , vues ainsi du pont d'un navire , à cette heure où la nuit les drape de ses mille illusions de couleur, sont peut-être les plus belles formes terrestres que mes yeux aient encore contemplées; et puis le navire flotte si doucement incliné comme un balcon mobile sur la mer qui murmure en caressant sa quille ; l'air est si tiède et si parfumé ; les voiles rendent de si beaux sons à chaque bouffée de la brise du soir 1 presque tout ce que j'aime est là , tranquille , heureux , en sûreté , regardant , jouissant avec moi. Julia et sa mère sont accoudées tout près de moi sur les haubans. La figure de l'enfant rayonne à tous les aspects, à tous les noms, à tous les faits historiques que sa mère lui raconte à mesure; ses yeux flottent avec les nôtres sur toutes ces scènes dont les drames merveilleux lui sont déjà connus ! il y a du génie dans son regard; on y voit la pensée profonde , vivante , chaude , rapide, d'une âme qui éclôt sous l'âme ardente et aimante de sa mère; elle semble jouir autant que nous, et surtout parce qu'elle nous voit intéressés et heureux ; car l'âme de cet enfant vit de la nôtre ; une larme vient dans ses yeux si elle me voit triste et rêveur ; ses traits sont un. reflet simultané des miens , et le sourire de toutes nos joies
n'attend jamais un sourire pareil sur ses lèvres; qu'elle est belle ainsi 1
J'ai vu longtemps, et sur toutes leurs faces, les montagnes de Rome et de la Sabine ; celles-ci les surpassent en variété de groupes, en majesté de formes, en splendeur éblouissante de teintes; leurs lignes sont infinies; il faudrait un volume pour décrire ce qu'un tableau dirait d'un regard , mais pour être vues dans toute leur beauté imaginaire, il faut les apercevoir ainsi au tomber du jour; alors on les voit vêtues, comme dans leur jeunesse, de forêts et de verts pâturages, et de chaumières rustiques, ^ et de troupeaux, et de pasteurs; les ombres les vêtent; elles n'ont pas d'autres vêtements, de même que l'histoire des hommes qui les ont illustrées a besoin des nuages du passé et des prestiges de la distance pour attacher et séduire nos pensées; il ne faut rien voir au grand jour du soleil , à la lumière du présent , dans ce triste monde , il n'y a de complètement beau que ce qui est idéal ; l'illu-^ sion en toutes choses est un élément du beau, excepté en vertu et en amour.
Même date, 8 henres da soir.
Le vent devient plus frais; nous voguons par une jolie mer devant l'embouchure de différents golfes ; nous approchons du cap San-Angelo, ancien cap Malia : nous y toucherons bientôt.
vir. 9
M TOTA<ÏR
8 août, le matin.
Le vent a manqué ; dohs avons passé ia mai sans avanoar, a peu de distance du oi^ Malia.
UéwM 4«to, mlA.
La brise est donoe et nous jette sur le cap. La fr^ate qui nous remorque creuse devant nous uae roule plane et murmurante où nous votons sur sa trace dans des flocons d'écume, que sa quille fait bondir mi fuyant. Le capitaine LyoBS, qui connaît ces parages, veut nous faire jouir de la vue du cap et des terres en passant à cent toises au plus de la côte.
A Textrémité du cap San-Angelo ou Malia, qui s'avance beaucoup dans la mer, commence le passage étroit que les marins timides évitent en laissant l'Ile de Cerigo sur leur gauche. Ce cap est le cap des Tempêtes pour les matelots grecs. Les pirates seuls l'affrontent, parce qu'ils savent qu'on ne les y suivra pas. Le vent tombe de ce cap avec tant de poids et de fougue sur la mer, qu'il lance souvent des pierres roulantes de la montagne jusque sur le pont des navires.
Sur la pente escarpée et inaccessible du rocher qui forme la dent du cap , dent aiguisée par les ouragans et par l'écume des flots, le hasard a suspendu trois rochers détachés du sommet , et arrêtés à mi-pente dans leur chute. Ils sont là comme un nid d'oiseaux de mer penché sur l'abime écumant des mers. Un peu de terre rou-
• EN Oai£NT. W
geâtre, arrêtée aussi par ces trois rochers inégaux, y donne racine à cinq ou six figuiers rabougris qui pendent eux-mêmes avec leurs rameaux tortueux et leurs larges feuilles grises sur le gouffire bruyant qui tournoie à leurs pieds. L'o&il ne peut discerner aucun sentier, aucun escarpement praticable par où Ton puisse parvenir à ce petit tertre de végétation. Cependant on distingue une petite maison basse sous les figuiers, maison grise et sombre comme le roô qui lui sert de base, et avec lequel on la confond au premier regard. Au-dessus du toit plat de la maison s'élève une petite ogive vide, comme audessus de la porte des couvents d'Italie : une cloche y est suspendue ; à droite, on voit des ruines antiques de fondation de briques rouges, où trois arcades sont ouvertes, elles conduisent à une petite terrasse qui s'étend devant la maison. Un aigle aurait craint de bâtir son aire dans un tel endroit , sans un tronc d'arbre, sans un buisson pour s'abriter du vent qui rugit toujours, du bruit éternel de la mer qui brise, de son écume qui lèche saftis relâche le rocher poli, sous un ciel toujours brûlant. Eh bien 1 un homme a fait ce que l'oiseau même aurait à peine osé faire ; il a choisi cet asile. 11 vit là : nous l'aperçûmes ; c'est un ermite. Nous doublions le cap de si près, que nous distinguions sa longue barbe blanche, son bâton, son chapelet, son capuchon de feutre brun, semblable à celui des matelots en hiver. Il se mit à genoux pendant que nous passions, le visage tourné vers la mer, comme s'il eût imploré le secours du ciel pour des étrangers Ineonnus dans ce périlleux passage. Le vent, qui s'échappe avec fureur des gorges de la Lacooie aussitôt
qu'on a doublé le rocher du cap , commençait à résonner dan3 nos voiles, à faire chanceler et tournoyer les deux bâtiments , et à couvrir la mer d'écume à perte de vue. Une nouvelle mer s'ouvrait devant nous. L'ermite monta pour nous suivre plus loin des yeux, sur la crête d'un des trois rochers, et nous le distinguâmes là, à genoux et immobile, tant que nous fûmes en vue du cap.
Qu'est-ce que cet homme ! II lui faut une âme trois fois trempée pour avoir choisi cet affreux séjour ; il faut un cœur et des sens avides de fortes et éternelles émotions, pour vivre dans ce nid de vautour, seul, avec Thorizon sans bornes , les ouragans et les mugissements de la mer : son unique spectacle, c*est de temps en temps un navire qui passe, le craquement des mâts, le déchirement des voiles, le canon de détresse, les clameurs des matelots en perdition.
Ces trois figuiers, ce petit champ inaccessible, ce spectacle de la lutte convulsive des éléments, ces impressions âpres, révères, méditatives dans l'âme, c'était là un des rêves de mon enfance et de ma jeunesse. Par un instinct que la connaissance des hommes confirma plus tard, je n'ai jamais placé le bonheur que dans la solitude ; seule^ ment alors j'y plaçais l'amour, j'y placerais maintenant l'amour, Dieu et la pensée : ce désert suspendu entre le ciel et la mer, ébranlé par le choc incessant des airs et des vagues, serait encore un des charmes de mon cœur. C'est l'attitude de l'oiseau des montagnes touchant encore du pied la cime aiguë du rocher, et battant déjà des ailes pour s'élancer plus haut dans les régions de la lumière* Il n'y a aucun homme bien organisé qui ne de-
EN ORIENT. lof
vint, dans un pareil séjour, un saint ou un grand poëte ; tous les deux peut-être. Mais quelle violente secousse de la vie n'a-t-il pas fallu pour me donner à moi-même de pareilles pensées et de pareils désirs ! et pour jeter là ces autres hommes que j'y vois ! Dieu le sait. Quoi qu'il en soit, ce ne peut être un homme vulgaire, que celui qui a senti la volupté et le besoin de se cramponner comme la liane pendante aux parois d'un pareil abîme , et de s'y balancer pendant toute une vie au tumulte des éléments, à la terrible harmonie des tempêtes, seul avec son idée, devant la nature et devant Dieu.
Même date.
A quelques lieues du cap la mer redevient plus belle. De légères embarcations grecques, sans pont et couvertes de voiles, passent à côté de nous dans les profondes vallées des vagues, elles sont pleines de femmes et d'enfants qui vont vendre à Hydra des corbeilles de melons et des raisins. Le moindre soufîle de vent les fait pencher sur la mer jusqu'à y baigner leurs voiles. Elles n'ont, pour se défendre de la lame , qu'une toile tendue qui élève de quelques pieds le bord exposé à la vague ; elles sont souvent cachées à nos yeux par le flot et par l'écume ; elles remontent comme un liège flottant sur l'eau. Quelle vie I C'est celle de presque tous les Grecs : leur élément, c'est la mer; ils y jouent comme l'enfant de nos hameaux sur les bruyères de nos montagnes. La destinée du pays est écrite par la nature : c'est la mer.
lOi VOYAGE
Même dite.
Voici les sommets lointains de Tile de Grèie qui s'élèvent à notre droite; voici l'Ida couvert de neiges, qui parait d'ici comme les hautes voiles d'un vaisseau sur la mer.
Nous entrons dans un vaste golfe, c'est celui d^Ârgos ; nous filons vent arrière avec la rapidité d'une volée de goélands ; les rochers, les montagnes, les îles des deux rivages, fuient comme des nuages sombres devant nous. La nuit tombe ; nous apercevons déjà le fond du golfe, qui a pourtant dix lieues de profondeur; les mâts de trois escadres mouillées devant Nauplie se dessinent comme une forêt d'hiver sur le fond du ciel et de la plaine d'Argos. Bientôt l'obscurité est complète ; les feux s'allument sur le penchant des montagnes et dans les bois où les bergers grecs gardent leurs troupeaux; les vaisseaux tirent le canon du soir. Nous voyons briller successivement tous les sabords de ces soixante bâtiments à l'ancre comme les rues d'une grande ville éclairée par ses réverbères; nous entrons dans ce dédale de navires; et nous allons niouiller en pleine nuit près d'un petit fort qui protège la rade de Nauplie en face de la ville, et sous l'ombre du château de Palamide.
t août.
Je me lève avec le soleil pour voir enfin de près le golfe d'Argos, Argos, Nauplie, la capitale actuelle de la
Grèee. Déceptioncomplète : NaupIieestuiM misérable bourgade bâtie au bord d'un golfe profond et étroit, sur une niarge de terre tombée des hautes montagnes qui couvrent toute cette côte ; les maisons n'ont aucun caractère étranger ; elles sont bâties dans la forme des habitations les plus voigaires des villages de France ou de Savoie. La plupart sont en ruines, et les pans de mura, renversés par le canon de la dernière guerre, sont encore couchés au milieu des rues. Deux ou trois maisons neuves, peintes de couleurs crues, s'élèvent sur le quai, et quelques cafés et boutiques de bois^ s'avaaceot sur les pilotis dans la mer ; ces cafés et ces balcons sur Teau sont couverts de quelques centaines de Grecs dans leur costume le plus recherché, mais le plus sale ; ils sont assis ou couchés sur les planches ou sur le sable, formant mille groupes pittoresques. Toutes les physionomies sont belles, noais tristes et féroces ; le poids de l'oisiveté pèse dans toutes leurs attitudes. La paresse des Napolitains est douce, sereine et gaie : c'est la nonchalance du bonheur; la paresse de ces Grecs est lourde, morose et sombre : c'est un vice qui se punit lui-même. Nous détournons nos yeux de Nauplie , nous admirons la belle forteresse de Paiamide, qui règne sur toute la montagne dont la ville est dominée; les murailles crénelées ressemblent aux dentelures d'un rocher naturel.
Mais où est Argos? Une vaste plaine stérile et nue, entrecoupée de marais , s'étend et s'arrondit au fond du golfe ; elle est bornée de toutes parts par des chaînes de montagnes grises. Au bout de cette plaine , à environ deux lieues dans les terres, on aperçoit un mamelon qui
m VOYAGE
porte quelques murs fortifiés sur sa cîme , et qui protège de son ombre une bourgade en ruines : c'est là Ai^os. Tout près de là est le tombeau d*Agamemnon. Mais que m'importe Agamemnon et son empire? Ces vieilleries historiques et politiques ont perdu l'intérêt de la jeunesse et de lai vérité. Je voudrais voir seulement une vallée d'Arcadie ; j'aime mieux un arbre , une source sous le rocher , un laurier rose au bord d'un fleuve, sous l'arche écroulée d'un pont tapissé de liane, que le monument d'un de ces royaumes classiques qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l'ennui qu'ils m'ont donné dans mon enfance.
40 août.
Nous avons passé deux jours à Nauplie ; Julia m'inquiète de nouveau. Je reste quelques jours encore pour attendre qu'elle soit complètement remise. Nous sommes à terre, dans la chambre d'une mauvaise auberge, en face d'une caserne de troupes grecques. Les soldats sont tout le jour couchés à l'ombre de pans de murs ruinés, au milieu des rues et des places de la ville ; leurs costumes sont riches et pittoresques; leurs traits portent Tempreinle de la misère, du désespoir et de toutes les passions féroces que la guerre civile allume et fomente dans ces âmes sauvages. L'anarchie la plus complète règne en ce moment dans la Morée. Chaque jour une faction triomphe de l'autre , et nous entendons les coups de fusil des Klephtes, des Colocotroni, qui se battent de Tautre côté du golfe contrôles troupes du gouvernement.
EN ORIENT. lOS
On agprend, à chaque courrier qui descend des monta*
gnes, l'incendie d'une ville, le pillage d'une plaine, le
massacre jj^une population par un aes partis qui rava-
gent leur propre patrie. On ne peut sortir des portes de^^__ r ' \
Nauplie sans être exposé aux ^'^lifl^fi fn^jl Le prince
Karadja~a la bonié dfi me pyopflSftr »rt^ p&x^twx^ Hp fSAg p^«
likars pour aller visiter le tombeau d'Agamemnon, et le
général Corbet, qui commande les troupes françaises,
veut bien y joindre un détachement de ses soldats; je
refuse ; je ne veux pas oxpnsfir^ pnnr l'infi^rêt d'une vaine
curiosité, la vie de quelques hommes, que je me reprp»
cherais éternellement.
42 août 4852.
J'ai assisté ce matin à une séance du parlement grec. La salle est un hangar de bois ; les murs et le toit sont formés de planches de sapin mal jointes ; les députés sont assis sur des banquettes élevées autour d'unQ aire de sable, ils parlent de leur place.
Nous nous asseyons, pour les voir arriver, sur un monceau de pierres à la porte de la salle. — Ils viennent successivement à cheval, accompagnés chacun d'une escorte plus ou moins nombreuse , suivant l'importance du chef. Le député descend de cheval, et ses palikars, chargés d'armes superbes, vont se grouper à quelque dislance, dans la petite plaine qui entoure la salle. Cette plaine présente l'image d'un campement ou d'une caravane^
L'attitude des députés est martiale et fière ; ils parlent sans confusion, sans interruption, d'un ton tle voix ému,
mais ferme, mesuré et harmonieux. Ce ae sont plus ces figures féroces qui repoussent l'œil dans les rues de Nauplie ; ce sont des chefs d*un peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre avec lequel ils viennent de combattre pour sa délivrance, et qui délibèrent ensemble sur les moyens d'assurer le triomphe de leur liberté. Leur parlement est un conseil de guerre.
On ne peut rien imaginer de plus simple et à la fois de plus imposant que le spectacle de cette nation armée, délibérant ainsi sur les ruines de sa patrie, sous une voûte de planches élevée en plein champ, tandis que les soldats polissent leurs armes à la porte de ce sénat, et que les chevaux hennissent impatients de reprendre le sentier des montagnes. Il y a des tètes admirables de beauté, d'intelligence et d'héroïsme parmi ces chefs ; ce sont les montagnards. Les Grecs marchands des îles se reconnaissent aisément à des traits plus efféminés, et à l'expression astucieuse des physionomies. Le commerce et l'oisiveté de leurs villes ont enlevé la noblesse et la force à leurs visages, pour y imprimer l'empreinte de l'habileté vulgaire et de la ruse qui les caractérisent.
45 août 4852.
Fête charmante donnée à son bord par l'amiral Hotham, qui commande la station anglaise dans la rade de Nauplie. Il nous fait visiter son vaisseau à trois ponts, le Saint-yincent, et fait exécuter pour nous le simulacre d'un combat naival. Un vaisseau monté de seize cents
boBffîtes, et vu ainsi au moment du combat, est le chefd'oBuwe de l'intelligence humaine.
Homme excellent dont la figure et les manières réunissent ce rare mélange de la noblesse du vieux guerrier et de la douceur bienveillante du philosophe, caractère commun des belles physionomies des hommes de l'aristocratie anglaise. Il nous propose un de ses bAtimmts de guerre pour nous accompagner jusqu'à Smyme. Je refuse, et je réclame cette obligeance de M. l'amiral Hugon, qui commande l'escadre française. Il veut bien nous donner le brick le Génie , commandé par M. le capitaine Cuneo d'Omano ; mais il ne nous escortera que jusqu'à Rhodes.
Je djne chez M. Rouen, ministre de France en Grèce ; j'ai dû moi-même occuper ce poste sous la restauration. 11 me félicite de ne l'avoir pas obtenu. M. Rouen, qui a passé à Nauplie tous les mauvais jours de l'anarchie grecque, soupire après sa délivrance. Il se console de la sévérité de son exil, en accueillant ses compatriotes et en représentant, avec une grâce et une cordialité parfaites, la haute protection de la France dans un pays qu'il faut aimer dans son passé et dans son avenir.
n août 4852.
Je n'écris rien : mon âme est flétrie et morne comme l'affreux pays qui m'entoure : rochers nus, terre rougeâtre ou noire, arbustes rampants ou poudreux, plaines marécageuses où le vent glacé du nord, même au mois d'août, siffle sur des moisscms de roseaux : voilà tout. Cette terre de la Grèce n'est plus que le linceul d'un peu-
lOft VOYAGE
pie; cela ressemble à un vieux sépulcre dépouillé de ses ossements, et dont les pierres mêmes sont dispersées et brunies par les siècles. Où est la beauté de cette Grèce tant vantée? Où est son ciel doré et transparent? Tout est terne et nuageux comme dans une gorge de la Savoie ou de l'Auvergne aux derniers jours de l'automne. La violence du vent du nord, qui entre avec des vagues bruyantes jusqu'au fond du golfe où nous sommes mouillés, nous empêche de partir.
48 août 4832, en mer, moolllés devant les jardins d'Hydra.
Enfin nous sommes partis dans la nuit d'hier par une jolie brise du sud-est ; nous dormions dans nos hamacs. A sept heures nous sommes hors du golfe ; la mer est belle et frappe harmonieusement les parois du brick. Nous sommes dans le. canal qui se prolonge entre la terre ferme et les lies d'Hydra et Spezzia.
Vers midi nous sommes affalés à la côte du continent en face d'Hydra. Des coups de vent terribles, et partant de tous les points du compas, rendent la manœuvre pé* rilleuse. Nos voiles sont déchirées; nous risquons de rompre nos mâts ; pendant trois heures nous luttons sans relâche contre des ouragans furieux ; les matelots sont épuisés de fatigue; le capitaine semble inquiet du sort du navire ; enfin il réussit à atteindre l'abri d'une côte élevée et un mouillage connu des marins, en face d'une charmante colline qu'on appelle les jardins d'Hydra. Nous y jetons l'ancre à un mille du rivage et non loin du brick de guerre le Génie, qui a fait la même marche.
Journée de repos sur une mer toujours agitée, et aux coups du vent qui siiïle dans nos mâts : nous descendons sur la côte ; c'est le plus joli site que nous ayons encore visité en Grèce : de hautes montagnes dominent le paysage; elles gardent encore quelques couches de terre, quelques pelouses d'un vert pâle sur leurs flancs arrondis ; elles descendent mollement et cachent leurs pieds dans quelques bois d'oliviers; plus loin, elles s'étendent en pentes douces jusqu'au canal d'Hydra, qui coule à leurs pieds comme un large fleuve plutôt que comme une mer. Là on repose ses yeux sur une ou deux maisons de campagne entourées de jardins et de vergers : des champs cultivés, des groupes de châtaigniers et de chênes verts, des troupeaux, quelques paysans grecs qui travaillent à la terre ; nous lançons nos chiens et nous chassons tout le jour sur la montagne ; nous revenons avec du gibier.
La ville d'Hydra , qui couvre toute la petite fie de ce nom, brille de l'autre côté du canal, blanche, resplendissante, éclatante comme un rocher taillé d'hier. Cette île n'ofi're pas un pouce de terre à l'œil : tout est pierre ; la ville couvre tout ; les maisons se dressent perpendiculairement les unes sur les autres, refuge de la liberté du commerce, de Topulence des Grecs pendant la domination des Turcs. On peut mesurer la civilisation croissante ou décroissante d'une nation aux sites de ses villes et de ses villages : quand la sécurité et l'indépendance augmentent, les villes descendent des montagnes dans les plaines ; quand la tyrannie et l'anarchie renaissent, elles remontent sur les rochers ou se réfugient sur les écueils de la mer. Dans le moyen âge, en Italie, sur le Rhin, en