‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 12 sur 51 · PENSÉES EN VOYAGE · texte numérisé non relu

PENSÉES EN VOYAGE

Ami, plus qu*un ami, frère de sang et d'&me,

Dont rhumide regard me suivit sur la lame;

A travers tant de flots jetés derrière moi,

A travers tant de ciel et d'air, je pense à toi ;

Je pense à ces loisirs que nous usions ensemble

Au bord de nos ruisseaux, sous le saule ou le tremble;

A nos pas suspendus, à nos doux entretiens,

Qu'entremêlaient souvent ou tes vers ou les miens;

Tes vers, fils de Téclair, tes vers, nés d'un sourire.

Que tu n'arraches pas palpitants de ta lyre,

Hais que, de jour en jour, ta négligente main

Laisse à tout vent d'esprit tomber sur ton chemin ,

Comme ces perles d'eau que pleure chaque aurore ,

Dont toute la campagne au réveil se colore ,

Qui formeraient un fleuve en se réunissant ,

Mais qui tombent sans bruit sur le pied du passant;

Dont le soleil du jour repompe l'humble pluie ,

Et qu'aspire en parfum le vent qui les essuie I

Autres temps, autres soins ; à tout fruit sa saison.

Avant que ma pensée eût Tàge de raison.

Quand j'étais l'humble enfant qui joue avec sa mère,

Qu'on charme ou qu'on effraie avec une chimère,

J'imitais les enfanls mes égaux, dans leurs jeux,

Je partais leur langage et je faisais comme eux!

J'allais, au premier mois où le bourgeon s'élève,

Où Técorce du bois semble suer la sève,

Vers le torrent qui coule au pied de mon hameau ,

Des saules inclinés couper le frais rameau ;

Réchauffant de Thaleine une sève encor tendre,

Je détachais du bois Técorce sans la fendre,

Je ranimais d'un soufQe, et bientôt sous mes doigts

Un son plaintif et doux s*exhalait dans le bois;

Ce son, dont aucun art ne réglait la mesure,

N'était rien qu'un bruit vide, un vague et doux murmure ,

Semblable aux voix de Tonde, et des airs frémissants,

Dont on aimé le bruit sans y chercher le sens ;

Prélude d'un esprit éveillé de bonne heure.

Qui chante avant qu'il chante, et pleure avant qu'il pleure !

Hais ce n'est plus le temps ; je touche à mon midi !

J'ai sourfert, et dans moi mon esprit a grandi 1

Ces fragiles roseaux, jouets de ma jeunesse.

Ne sauraient contenir le souffle qui m'oppresse :

Il n'est point de langage ou de rhythme mortel,

Ou de clairon de guerre, ou de barpe d'autel ,

Qui ne brisât cent fois le souffle de mon &me ;

Tout faiblit à son choc et tout fond à sa flamme !

Il a, i)Our exhaler ses accords éclatant»,

Aux verbes d'ici-bas renoncé dès longtemps;

Il ferait éclater leurs fragiles symboles.

Il entre-choquerait des foudres de paroles.

Et les enfants diraient, en secouant leurs fronts:

« Qu'il nous parle plus bas, Seigneur! ou nous mourrons I »

n ne leur parle plus ; il se parle à lui-même, Dans la langue sans mots , dans le verbe suprême, Qu'aucune main de chair n'aura jamais écrit, Que l'àme parie à l'àme et l'esprit à l'esprit ! Des langages humains perdant toute habitude , Seul, il console ainsi sa morne solitude ! An dedans de moi-même, il gronde incessamment, Comme une mer de bruit toujours en mouvement; 11 &it battre à grands coups mes tempes dans ma tête,

vu. 8

\ VOVAGS

Avec le «011 perçaAl «Mi vol dâ la tompèle ;

11 retenlit en moi comne un torreat do nuit.

Dont cbaqiio flot emporlo et rapporte le bruit!

Gomme le contre-coup doi foudres de moBtagnes,

Que nllle échos tonoMits répëteut aui campagnes;

Comme la voix d'airain de ces lourds vents d'hiver^

Qui tombent comme un poids du Liban sur la mer.

Ou eomme ces grands cbocs, quand sur un cap qui ftioie

Ella monie en colline et retombe en écume :

Voilà les seules voix, voilà les seuls aceeots

Qui peuvent aujowd'bui chanter ce quia je sensi

N^attends donc plus de moi ces vers où la pensée,

Comme d'un are sonore avec gi4oe élancée,

Et sur deux mots pareils vibrant à Tunissûn,

Dansent complaisamment aux caprices du son !

Ce froid écho des vers répugne à non oreille,

Et si du ten^ passé le souvenir m'éveille,

Si du désert uMiot du limpide Orient

Mon visage 'vers vous ae tourne en souriant;

Si, pensant aux amis qui verront cette aurore,

Mon àme avec la leur veut se coufondre encore;

Cest par une autre voix que mon cœur attendri

Leur jette et leur demande un souvenir chéri.

La prière I accent fort, langue ailée et suprême.

Qui, dans un seul soupir, confond tout ce qui s'aime,

Rend visibles au cœur, rend présents devant Dieu

Mille êtres adorés, dispersés en lout lieu;

Fait entre eu\, par les biens que la vertu nous verse,

Des plus ebers dons du ciel l'invisible coouuerce,

Langage universel jusqu'au ciel répandu,

Qui s'élève plus haut pour mieux être entendu,

Inextinguible encens qui brûle et qui parfume

Celui qui le reçoit et celui qui l'allume I

C'est ainsi que mon cœur se communique à toi : Tous les mots d'ici-^bas sont néant devant moi ;

£N OAIBNT. 9$

Et si tu veux savoir t)ourquol Je les méprise , Suis ma YOile qui s'enfle et qui ftilt sous te Irrise^ Et riens sur cette scène où le monde a passé, Où le désert fleuiit sur Tempire efbcé, Sur les tombeaux des dieux, des héros et des sogen, Assister à trois ntiHs et voir trois paysages !

Je Tenais de quitter la terre dont le brait

Loin, bien loin sur les flots tous tourmente et ?o«8 suit,

Cette Europe où tout croule, où tout craque, où tout hitte ,

Où de quelques débris chaque heure attend la chute,

Où deux esprits divers, dans d'étemels combats,

Se lancent temple et lois, trône et raœnrs en éclats»

Et font, en nivelant le sol qui les dévore,

Place à Tesprft de Dieu qu'ils ne voient pas encore 1

Mon navire, poussé par l'invisible main, Glissait en soulevant l'écume du chemin; Douze fois le soleil, comme un dieu qui se couche, Avait roulé sur lui l'horizon de sa couche, Et s'était relevé bondissant dans les airs, Comme un aigle de feu, de la crête des mers; Mes mâts dorment, pliant l'aile sous les antennes ; Mon ancre mord le sable, et je suis dans Athènes !

n est l'heure où jadis cette ville de bruit.

Muette un peu de temps sous le doigt de la nuit,

S'éveillant tour à tour dans la gloire ou la honte.

Roulait ses flots vivants comme une mer qui monte ;

Chaque vent les poussait à leurs ambitions ,

Les uns à la vertu, d*autres aux factions,

Périclès au forum, Thémistocle aux rivages,

Aux armes les héros , au portique les sages,

Aristide à l'exil et Socrate à la mort ,

Et le peuple au hasard et du crime au remord !

Au pied du Parthénon, qu'Un homme en tnrbaft garde, ^

J'eolftllUii f (Mir le JilUr^ Je ÉMiroho et je regarda*

yf^

Du haut du Cithérou le rayon part : le jour

1>e cent chauves sommets va frapper le contour,

De leurs flancs à leurs pieds» des champs aux mers d'Ulysse,

Sans que rien le colore et rien le réfléchisse,

Ni cités éclatant de feu dans le lointain;

Ni fumée ondoyante au souffle du matin;

Ni hameaux suspendus au penchant des montagnes.

Ni voiles sur les eaux, ni tours dans les campagnes ;

La lumière en passant sur ce sol du trépas,

Y tombe morte à terre et n'en rejaillit pas;

Seulement le rayon le plus haut de Taurore

Effleure sur mon front le Parthénon qu'il dore ;

Puis, glissant à regret sur ses créneaux noircis

Où dort, la pipe en main, le janissaire assis,

Va, comme i)our pleurer la corniche brisée.

Mourir sur le fronton du temple de Thésée!

Deux beaux rayons jouant sur deux débris : voilà

Tout ce qui brille encore, et dit : Athène est là I

6 août 4832, en mer.

Le 6 , à midi , nous aperçûmes sous les nuages blancs de rhorizon les cimes inégales des montagnes de la Grèce ; le ciel était pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois d'octobre ; un orage déchire , au couchant, le noir rideau de brouillards qui traîne sur la mer ; le tonnerre éclate , les éclairs jaillissent , et une forte brise du sud-est nous apporte la fraîcheur et Thumidité de nos vents pluvieux d'automne.

L'ouragan nous jette hors de notre route et nous nous trouvons tout près de la côte de Navarin ; nous distinguons les deux îlots qui ferment l'entrée de son port, et

la belle montagne aux deux mamelles qui couronne Navarin. C'est là que le canon de l'Europe a crié naguère à la Grèce ressuscitée : la .Grèce a mal répondu : affranchie des Turcs par Théroïsme de ses enfantj^ «t. p.^r r^ijifitance de TEurope^ elle est maintenant en proie à ses propres ravages; elle a versé le sang de Capo^'Istria . qui avait dévoué sa vie à sa cause. L'assassinat d'un de ses premiers citoyens ouvre mal une ère de résurrection et de vertu. Il est douloureux que la pensée d'un grand crime soit une des premières qui s'élève à l'aspect de cette terre , où Ton vient chercher des images de patrie* tisme et de gloire.

A mesure que le vaisseau se rapproche du golfe de Hodon , les rivages du Péloponèse se détachent et s'articulent ; ils sortent du brouillard flottant qui les enveloppe. Ces rivages, dont les voyageurs parlent avec mépris, me semblent au contraire très-bien dessinés par la nature : grandes coupes de montagnes et gracieuses ondulations de lignes. J'ai peine à en détacher mes regards. La scène est vide , mais pleine du passé : la mémoire peuple tout ! Ce groupe noirâtre de collines, de caps, de vallées, que l'œil embrasse tout entier d'ici ^ comme une petite île sur l'Océan , et qui n'est qu'un point sur la carte , a produit à lui seul plus de bruit, plus de gloire , plus d'éclat , plus de vertus et plus de crimes , que des continents tout entiers. Ce monceau d'Iles et de montagnes , d'où sortaient presque à la fois Miltiade , Léonidas , Thrasibule, Épaminondas, Démosthène, Alcibiade, Périclès, Platon, Aristide , Socrate , Phidias ; cette terre qui dévorait les armées do deux millions d'hommes de Xercès , qui envoyait 5ÇS

9» VOYAQB

colonict à Byzance-, en Aiie, eft Afrique, qui créai! on renoQV^it les arts de l'esprit et les arts de la main , et les pottieait en on siècle et demi jusqu'à ce peint de perfection où ils deviennent types et ne sont plu» surpassés; cette terre, dont Tbistoire est notre histoire, dont rOlympe est encore le ciel de notre imagination; cette terre d'où la philosophie et la poésie ont pris leur vol vers le reste du globe, et où elles reviennent sans cesse , comme des enfants à leur berceau : la voilà. Chaque flot me porte vers elle ; >'y touche. Son apparition m'émeut profondément , bien moine pourtant que si tous ces sou* venirs n'éiaient pas flétris dans ma pensée à force d'avoir été ressassés dans ma mémcnre avant que ma pensée les comprit. La Grèce est pour moi comme un livre dont les beautés sont ternies parce qu'on nous l'a fait lire avant de pouvoir le comprendre.

Cependant tout n'est pas désenchanté. 11 y a encore à tous ces grands noms un reste d'écho dans mon coeur. Quelque chose de saint , de doux , de parfumé , monte avec ces horizons dans mon âme. Je remercie Dieu d'avoir vu, en passant sur cette terre, ce pays des faiseurs de grandes choses , comme Épaminondas appelait sa patrie.

Pendant toute ma jeunesse j'ai désiré faire ce que je fais , voir ce que je vois. Un désir enfin satisfait est un bonheur. J'éprouve à l'aspect de ces horizons tant rêvés ce que j'ai éprouvé toute ma vie dans la possession de tout ce que j'ai vivement désiré : un plaisir calme et contemplatif qui se replie sur lui-même, un repos de l'esprit et de l'âme qui s'arrêtent un moment, qui se disent : Faisons halte ici et jouissons ; mais au fond ces bonheurs

Efl ORIBNT. •!

de Vespni ei de l*ima§ioaiieii sent himk frokU. Ce a'ebt pes là du bonheur de râaie; celui-là n'eet que dane rameur humain ou divin , mais toujours dans Famour.

Même )«nr, !• s«lr.

Nous naviguons délicieusement par un v«ii favorable qui nous pousse ra(re le cap Malapan et Tite de Géri^o*

Un pirate grec s'approche de nous pendant que la frégate est à quelques lieues en mer à la poursuite d'un bâtiment suspect. Le Mck grec n'est qu'à une encablure de nous ; nous montons tous sur le pont : nous nous préparons au combat; nos canons sont chargés; le pont est jonché de fusils et de pistolets. Le capitaine somme le commandant du brick grec de se retirer. Celui-ci , voyant vingt-cinq hommes bien armés sur notre pont , se décide à ne pas risquer l'abordage. Il s'éloigne, il revient une seconde fois et touche presque à notre bâtiment. Nous allons faire feu. Il se retire et s'excuse encore , et reste pendant un quart d'heure à portée de pistolet. Il prétend qu'il est comme nous un bâtiment marchand rentrant dans l'Archipel. J'observe son équipage. Jamais je n'ai vu des figures où le crime, le meurtre et le pillage fussent écrits en plus hideux caractères. On aperçoit quinze ou vingt bandits, les uns en costume albanais, les autres avec des lambeaux d'habits européens, assis, couchés, ou manœuvrant ^ur son bord. Tous sont armés de pistolets et de poignards dont les manches étincèlent de ciselures d'argent. U y a du feu sur le pont où deux femmes âgées font cuire du poisson. Une jeune fille de quinze à

n VOYAGE

seize ans parait de temps en temps parmi ces mégères. Figure céleste, apparition angélique au milieu de ces figures infernales. Une des vieilles femmes la repousse plusieurs fois dans Tentrepont, elle descend en pleurant ; une dispute s*élève apparemment à ce sujet entre quelques hommes de l'équipage. Deux poignards sont tirés et brandis ; le capitaine, qui fume nonchalamment sa pipe, accoudé sur la barre, se jette entre les deux bandits , il en renverse un sur le pont; tout s'apaise; la jeune Grecque remonte, elle essuie ses yeux avec les longues tre.sses de ses cheveux ; elle s'assied au pied du grand mât. Une des vieilles femmes est à genoux derrière elle et peigne les longs cheveux de la jeune fille. Le vent fraîchit. Le pirate grec met le cap sur Cérigo, et en un clin d'œil il se couvre de voiles et n'est bientôt plus qu'un point blanc à l'horizon.

Nous mettons en panne pour attendre la frégate , qui tire un coup de canon pour nous avertir. En peu d'heures elle nous a rejoints. Le pirate grec qu'elle poursuivait lui a échappé. Il est entré dans une des anses inaccessibles de la côte où ils se réfugient toujours en pareille rencontre. ,

Même jour. Il heures.

Toutes les fois qu'une forte impression remue mon âme , je me sens le besoin de dire , d'écrire à qufJqu'un ce que j'éprouve, de trouver quelque part une joie de ma joie , un retentissement de ce qui m'a frappé. Le sentiment isolé n'est pas complet : l'homme a été créé double.

Hélas I quand je regarde maintenant autour de moi, il y a déjà bien du vide. Julia et Marianne * comblent tout à elles seules, mais Julia est encore si jeune que je ne lui dis que ce qui est à la portée de son âge. C'est tout Tavenir, ce sera bientôt tout le présent pour nous, mais le passé où est-il déjà?

La personne qui aurait joui le plus de mon bonheur en ce moment, c'est ma mère. Dans tout ce qui m*arrive d'heureux ou de triste, ma pensée se tourne involontairement vers elle. Je crois la voir, l'entendre, lui parler, lui écrire. Quelqu'un dont on se souvient tant n'est pas absent ; ce qui vit si complètement , si puissamment dans nous-même n'est pas mort pour nous. Je lui fais toujours sa part , comme pendant sa vie , de toutes mes impressions, qui devenaient si vite et si entièrement les siennes, qui s'embellissaient , se coloraient , s'échauffaient dans son imagination rayonnante, imagitiation qui a toujours eu seize ans ! Je la cherche en idée dans la modeste et pieuse solitude de Milly où elle nous a élevés, où elle pensait à nous pendant que les vicissitudes de ma jeunesse nous séparaient. Je la vois attendant, recevant, lisant, commentant mes lettres, s'enivrant plus que moimême de mes impressions. Vain songe ! elle n'y est plus ; elle habite le monde des réalités ; nos songes fugitifs ne sont plus rien pour elle : mais son esprit est avec nous , il nous visite, il nous suit„ il nous protège ; notre conver^ sation est avec elle dans les régions éternelles.

J'ai perdu ainsi avant l'âge de la maturité la plus grande

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