‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 15 sur 51 · VISITE AU PACHA · texte numérisé non relu

VISITE AU PACHA

Le 20 au soir, j'allai remercier Yoiissouf, bey de Négrepont et d'Athènes; j'entrai dans une cour moresque; les larges galeries des deux étages étaient supportées par de petites colonnes de marbre noir. Une fontaine vide était au milieu de la cour ; — des écuries tout autour. Je remontai un escalier de bois au bas duquel étaient rangés plusieurs spahis, et Ton m'introduisit chez le bey. Au fond d'un vaste et riche appartement décoré de boiseries à petits compartiments peints en fleurs, en arabesque et en or, dans le coin d'un large divan d'étoffe des Indes, le bey était assis à la turque ; — sa tête était entre les mains de son barbier, beau jeune homme revêtu d'un costume militaire très-riche, et ayant des armes superbes dans sa ceinture ; huit ou dix esclaves, dans diverses attitudes, étaient disséminés dans la chambre. Le bey me fit demander pardon de s'être laissé surprendre dans le moment de sa toilette, et me pria de m'asseoir sur le divan non loin de lui; — je m'assis, et la conversation com" mença. Nous parlâmes de l'objet de mon voyage, de l'état de la Grèce, des nouvelles limites assignées par I9 conférence de Londres, des négociations terminées de M. Stratford-Canning, toutes choses que le bey paraissait ignorer profondément, et sur lesquelles il m'interrogeait avec le plus vif intérêt. Bientôt un esclave portant une longue pipe dont le bout était d'ambre jaune, et le tuyau revêtu de soie plissée, s'approcha de moi à pas comptés et en regardant la terre ; quand il eut calculé exactement en lui-

même la distance précise du point du parquet où rait la pipe , à ma bouche , il la plaça à terr marchant circulairement pour ne point la dérang son aplomb, il vint à moi par un demi-tour et me re»«.», en s'inclinant, le bout d'ambre entre les mains, à portée de mes lèvres. Je m'inclinai à mon tour vers le pacha, qui me rendit mon salut, et nous commençâmes à fumer. Un lévrier blanc d'Athènes, la queue et les pattes peintes en jaune, dormait aux pieds du bey. Je lui fis compliment sur la beauté de cet animal et lui demandai s'il était chasseur. Il me dit que non, mais que son fils, alors à Nègrepont, aimait passionnément cet exercice ; il ajouta qu'il m'avait vu passer dans les rues d'Athènes avec un lévrier blanc aussi, mais de plus petite race, qu'il avait trouvé incomparablement beau, et que, si j'en avais plusieurs, il serait au comble de la joie d'en posséder un pareil. Je lui promis, à mon retour dans ma patrie, de lui en faire parvenir un, en signe de souvenir et de reconnaissance de ses bontés, à Athènes. — Un autre esclave apporta alors le café dans de très-petites tasses de porcelaine de la Chine, contenues elles-mêmes dans de petits réseaux de fil d'argent doré.

La figure de ce Turc avait le caractère que j'ai reconnu depuis dans toutes les figures des musulmans que j'ai eu occasion de voir en Syrie et en Turquie : — noblesse^ douceur, et cette résignation calme et sereine que donne à ces hommes la doctrine de la prédestination et aux vrais chrétiens la foi dans la Providence ; — même culte de la volojUéÏÏivine : — l'un poussé jusqu'à l'absurde et jusç qUaQ erreur ; l'autre expression, triste et vraie, de l'uni-

verselle et miséricordieuse sagesse qui préside à la destinée de touTce qu'eUe a daigné cféêr. SI llUtf (îOU\lEtîon pouvait être une vertu , le fatalisme , ou plutôt le providentisme^ serait la mienne I Je crois à Faction compl^te^ toujours agissante, toujours présente, de la volont^^de nifliij^---jg mal ftA^^l j^'nppnsft en nous à ce^^g^^^^j^^^" lonté divine produise toujours le bien! Aussitôt que notre destinée est altérée ^ gâtée ^ pervertie , si nous refflrdons bien, jious reconnaîtrons toujours que c*est par une volonté

de nous, une volonté humame, c'est-à-dire corrompue^et perverse: si nous laissions agir la seule volonté toujours bonne, nous serions toujours bons et |:oi^'niirs l^«^ffliiY nous-mêmes ! le mal ji'existerait pas 1 Ces dogmes du Koran nejont que du christianisme altéréi mais cette altération n'a pas pu les dénaturer! Ce culte est plein de vertus^ et j'aime ce peuple, car c*est le-P*''iple ^^^^ prière!

22 août 1832.

Vives inquiétudes sur la santé de ma fille; — triste promenade au temple de Jupiter Olympien et au Stadi. Bu des eaux du ruisseau bourbeux et infect, qui est TIlissusl J'y trouvai à peine assez d'eau pour y tremper mon doigt : — aridité , nudité , couleur de mâchefer, répandue sur toute cette campagne d'Athènes! 0 campagnes de.Rome , tombeaux dorés des Scipions, fontaine verte et sombre d'Égérie! quelle différence! et que le ciel aussi surpasse à Rome le ciel tant vanté de l'Attique !

23 août 4832.

J^^cÂ^.

Partis la nuit. — Belle aurore sous le bois d'oliviers du Pirée en allant à la mer. —

Le brick de guerre le Génie^ capitaine Guneo d*Ornano, nous attendait, et nous levons Tancre. — Une belle brise du nord nous jette en trois heures devant le cap Sunium, dont nous voyons les colonnes jaunes marquer à l'horizon la trace toujours vivante du verbe de la sagesse grecque, de ce Platon dont je serais le disciple, si le Christ n'avait ni parlé , -ni vécu , ni souffert , ni pardonné en expirant.

Nuit terrible passée au milieu des Cyclades. — Le vent baisse au lever du jour, — belle et douce navigation jusqu'au soir. A la nuit, coup de vent furieux entre l'ile d'Armagos et celle de Stampalia. — Gémissement douloureux du navire, coups sourds de la lame sur la poupe. — Roulis qui nous jette tantôt sur une vague , tantôt sur une autre. Je passe la nuit à soigner l'enfant et à me promener sur le pont. Nuit douloureuse ! Combien de fois je frémis en pensant que j'ai mis tant de vies sur une seule chance ! Que je serais heureux si un esprit céleste emportait Julia sous les ombres paisibles de Saint-Point I Ma vie à moi, à moitié usée, a perdu plus de la moitié de son prix pour moi-même ! mais cette vie, encore mienne, qui brille dans ces beaux yeux, qui palpite dans cette jeune poitrine, m*est cent fois plus chère que la mienne ! c'est pour celle-là surtout que je prie avec ferveur le souille qui soulève les vagues d'épargner ce berceau que je lui ai si imprudemment confié: — il m'exauce; les

vagues s'aplanissent , le jour paraît , les îles fuient derrière nous ; Rhodes se montre à droite , dans le lointain brumeux de l'horizon d'Asie , et les hautes cimes de la oôte de Caramanie , blanches comme la neige des Alpes, s'élèvent resplendissantes au-dessus des nuages flottants de la nuit : — Voilà donc l'Asie 1 L'impression surpasse celle des horizons de la Grèce I Ton fiAnt i,|irair piiia finiiT ; [^ mer et le ciel sont teints d'un bleu p[us calme et plus pâle ; la nature se dessine en masses plus majestueuses ; je respire , et je sens mon entrée dansjine régiqrrplusjarge et plushaute ! la Grèce est petite , — tourmentée , dépouillée ; c'est le squelette d'un nain! voici celui d'un géant! De noires forêts la-

chentjes flancs des montagnes daMarmoriza, et l'oa-Yoit de loin tomber des torrents blancs d'écume dans les profonds ravins de Ja Caramanie. ^^

Rhodes sort comme un bouqilet de verdure du sein des flots ; les minarets légers et gracieux de ses blanches mosquées se dressent au-dessus de ses forêts de palmiers, de caroubiers , de sycomores , de platanes , de figuiers ; — ils attirent de loin l'œil du navigateur sur ces retraites délicieuses des cimetières turcs, où l'on voit chaque soir les musulmans, couchés sur le gazon de la tombe de leurs amis, fumer et compter tranquillement comme des sentinelles qui attendent qu'on vienne les relever, comme des hommes indolents qui aiment à se coucher sur leurs lits et à essayer le sommeil avant l'heure du dernier repos. ^ A dix heures du matin, notre brick se trouve tout à coup entouré de cinq ou six frégates turques à pleines voiles qui croisent devant Rhodes ; — l'une d'elles s'approche

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à portée de la voix et nous interroge en français» ; — on nous salue avec politesse , et nous jetons bientôt Tancre dans la rade de Rhodes, au milieu de trente-six bâtiments de guerre du capitan-p^acha, Halid-Pacha. — Deux bâtiments de guerre français, Tun à vapeur, le Sphinx^ commandé par le capitaine Sarlat , Tautre une corvette , VÂctéon^ commandé par le capitaine Vaillant, sont mouillés non loin de nous. Les officiers viennent à bord nous demander des nouvelles d'Europe. Le soir nous remercions le commandant du brick le Génie, M. d'Ornano; — il repart avec l'Jctéon. — Nous continuerons seuls notre navigation vers Chypre et la Syrie.

Deux jours passés à Rhodes à parcourir cette première ville turque : — caractère oriental des bazars , boutiques moresques en bois sculpté : — rue des Chevaliers, où chaque maison garde encore intacts , sur sa porte , les écussons des anciennes maisons de France , d'Espagne , d'Italie et d'Allemagne. — Rhodes a de beaux restes de ses fortifications antiques ; la riche végétation d'Asie qui les couronne et les enveloppe leur donne plus de grâce et de beauté que n'en ont celles de Malte : — un ordre qui put se laisser chasser d'une si magnifique possession recevait le coup mortel! Le ciel semble avoir fait cette île comme un poste avancé sur l'Asie : — une puissance européenne qui en serait maîtresse tiendrait à la fois la clef de l'Archipel , de la Grèce , de Smyrne , des Dardanelles , de la mer d'Egypte et de la mer de Syrie : — je ne connais au monde ni une plus belle position militaire maritime , ni un plus beau ciel , ni une terre plus riante et plus féconde. — L^ Turcs y ont imprimé ce caractère

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H'înanHnn tst ^'jp^^^lftnP^ q"'^^» portent partoiit ! Tnii[; y est dans Tinertie et dans une sorte de misère ; — mais ce peuple, qui ne crée rien, qui ne renouvelle rien, ne brise et ne détruitrimLjîon plus : il laisse au moins agirla nnhifP. lihrflmftnt fuytour de lui; il respecte les arbres jusqu'au milieu même des rues et des maisons qu*il habite ;'^êTea^et^eJ[ombre^^^

la fraîcheur voluptueuse, sont ses premiers^ sont^ses seuls besoins. — ^Aijssi, dès que vqus approchez^ en Europe ou en Asie , d'une terre possédée par les musulmans, vous la i^ecQnnaj^fiZjjgJoin au riche et sombre voile de yerdure qui flotte gracieusementsuinelle : — des arbres pour ft^aasftnjj à lpiir~ombre ^ "Bes fontaines jaillissantes pour rêver à leur bruit, du silence et des mosquées aux légers minarets, s'élevant JT chac[ue pas du sein d'une terre pieuse : -— voilà tout ce qu'il faut à ce peuple ; il ne sort de cette douce etphilosophique apathie que pour monter ses coursiers du désort , loo premiers— serviteurs de l'homme, et- pour voler sans peniiJi la mort pour son prophète et pour son Dieu. T^ft An^mfh du fataljgnnfl en a fait le peupleje plus brave du monde ; et, quoique la vie lui soit légère et rimuy ^ cpille gne lui promet Ifi Koran , pour prix d'ujie vie donnée pour sa cause, est tellement mieux rêvée^ncore, qu'il n*a qu'un faible effort à faire pour R*<^lanr.Pr rfp. r.ft mnnHP! {iij mondo céleste^quTf

;voit devant lui rayonnant de beauté, de repos et d'amour! -yer P'j^jit la fftigionjdesISérosT mai^ cette. reljgion pâlit dans lâlfoi du miiâuiman^ et llfeéroïsme s^éteint avec lajbi qui est son principe : à mesure que les peuples croiront moins, soitAlin dogme, ^oit^juifijdée, ilsjiourront moins vo-

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pourquoi mourir si la vie vaut mieux que la mort; s*il n*y a rien d'immortel à gagner en sMmmolant à un devoir? Aussi la guerre va diminuer et s'éteindre en Europe, jusqu'à ce qu'une foi quelconque se rauime et parle dans le cœur de l'homme plus haut que le vil instinct de la vie.

Ravissantes figures de femmes vues le soir assises sur les terrasses au clair de la lune. — C'est l'œil des femmes d'Italie, mais plus doux, plus timide, plus pénétré d^ tendresse et d'amour ; — c'est la taille des femmes grecques , mais plus arrondie , plus assouplie , avec des mou* vements plus suaves, plus gracieux. — Leur front est large, uni, blanc, poli comme celui des plus belles femmes d'Angleterre ou de Suisse ; mais la ligne régulière, droite, et large du nez , dqnne plus de majesté et de noblesse antique à la physionomie. — Les ficnlptfinrfi ^rftp.s ^}}^^nt ^té bien plus parfaits encore, s'ils eussent pris leurs mQ:i dèles de figures de feinmftf^ fin AftîpJ— Et puis il est si doux pour un Européen accoutumé aux traits fatigués, à la physionomie travaillée et contractée aes lemmes a .ku" rope*^, et surtout des femmes de salon , de voir enfin des figures aussi simples , aussi pures, aussi calmes^ que le marbre qui sort de la carrière, des figures qui n!ont qu'une seule expression, le repos et la tendresse, et dans lesmielles Tœil lit aussi vite et aussi facilement que danA les càracieres majusculesd'une^magnifique édition de luxe. ^^

La socjété et la civilisation sont évidemment ennemies de la beauté physique. Elles multiplient trop les impressions^et les sentiments; et comme la physionomie en reçoit et en garde involontairement l'empreinte , elle se

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complique et s'altère elle-même , elle a quelque chose de confus et d'incertain qui détruit sa simplicité et son \ charme ; c'est une langue qui a trop de mots et qui ne s'entend plus parce qu'elle est trop riche.

27 août 4832.

A raidi , nous mettons à la voile de Rhodes pour Chypre , par une magnifique soirée. J'ai les yeux tournés sur Rhodes, qui s'enfonce enfin dans la mer. — Je regrette cette belle île comme une apparition qu'on voudrait ranimer ; je m'y fixerais si elle était moins séparée du monde vivant avec lequel la destinée et le devoir nous imposent la loi de vivre ! Quelles délicieuses retraites aux flancs de hautes montagnes et sur ces gradins ombragés de tous les arbres de l'Asie 1 On m'v a montré une maison magnifique appartenant à l'ancien pacha, entourée de trois grands et riches jardins baignés de fontaines abon-' dantes, ornés de kiosques ravissants. — On en demande 4 6,000 piastres de capital, c'estrà-dire quatre mille francs; voilà du bonheur à bon marché !

28 août 4832.

La mer est belle, mais lourde, point de vent; d'immenses lames viennent de l'ouest rouler majestueusement sous notre poupe et nous jettent , pendant trois jours et trois nuits, tantôt sur un flanc, tantôt sur l'autre! insupportable martyre qu'un mouvement sans résultat!— c'est rouler le tonneau des enfers! Le quatrième jour nous apercevons la pointe orientale de Chypre; un jour passé

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à longer Tile ; nous ne jetons Tancre dans la rade de Larcana que le sixième jour au matin.

M. Bottu, consul de France à Chypre, reconnaît le bâtiment où il nous sait embarqués. Il envoie à bord une des personnes de son consulat pour nous engager à descendre chez lui et à accepter une hospitalité à laquelle nous n'avons d'autre droit que son obligeance et son amabilité : — j'accepte ; — nous descendons : — excellent et cordial accueil de M. et madame Bottu ; — M. Perthier et M. Guillois, attachés au consulat, nous comblent des mêmes prévenances ; nous rendons et recevons des visites ; — présents, — café, vin de Chypre envoyés par M. Mathéi, un des magnats de Chypre.

54 août.

Deux jours passés à Chypre ; charme du repos après une longue navigation ; — soins de l'hospitalité la plus inattendue et la plus aimable; voilà l'état de^ mon esprit à Chypre ; mais c'est tout. Ce pays, qu'on m'avait vanté comme une oasis des îles de la Méditerranée, ressemble entièrement à toutes les îles pelées, ternes, nues, de l'Archipel, — c'est la carcasse d'une de ces îles enchantées où l'antiquité avait placé la scène de ses cultes les plus poétiques; il est vrai que, pressé d'arriver en Asie, je n'ai visité que de l'œil les scènes éloignées et pittoresques dont cette île est, dit-on, remplie; à mon retour, je dois y faire un séjour d'un mois, et parcourir en détail les montagnes de Chypre.

L'île est fertile dans toutes ses parties : oranges, olives,

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"* raisins, figues, vignes, coton, tout y réussit, même la canne à sucre. Celte terre de promission, ce beau royaume, pour un chevalier des croisades ou pour un compagnon de Bonaparte, nourrissait autrefois jusqu'à deux millions d'hommes; il n'y reste que trente mille habitants grecs et quelques Turcs. Rien ne serait plus aisé que de s'emparer de cette souveraineté ; un aventurier y réussirait sans peine avec une poignée de soldats et quelques millions de piastres; cela en vaudrait la peine, s'il y avait chance de la conserver ; mais l'Europe, qui a tant besoin de colonies, s'oppose à ce qu'on lui en fasse ; la jalousie des puissances viendrait au secours des Turcs, sèmerait la discorde dans la nouvelle conquête, et le conquérant aurait le sort du roi Théodore. — Quel dommage ! c'est un beau rêve ; et huit jours le changeraient en réalité.

En mer, partis de l'Ile de Chypre, le 2 septembre 4832.

Nous avons mis à la voile hier à minuit. Nos amis de Chypre, MM. Bottu et Perthier, ont passé la soirée avec nous sur le pont du brick, et ne nous ont quittés qu'à minuit. Nous emportons les plus vifs sentiments de reconnaissance pour l'accueil vraiment amical que nous ont fait M. et madame Bottu. C'est une singulière destinée que celle du voyageur : il sème partout des affections, des souvenirs, des regrets ; il ne quitte jamais un rivage sans le désir et l'espérance d'y revenir retrouver ceux qu'il ne connaissait pas quelques jours auparavant. Quand il arrive, tout lui est indifférent sur la terre où il

EN ORIENT. lis

promène sa vue : quand il part, il sent que des yeux et des cœurs le suivent de ce rivage qu*il voit s'enfuir derrière lui. Il y attache lui-même ses regards ; il y laisse quelque chose de son propre cœur; puis le vent remporte vers un autre horizon où les mêmes scènes, où les mêmes impressions vont se renouveler pour lui. Voyager, c'est multiplier, par l'arrivée et le départ, par le plaisir et les adieux, les impressions que les événements d'une vie sédentaire ne donnent qu'à de rares intervalles ; c'est éprouver cent fois dans l'année un peu de ce qu'on éprouve dans la vie ordinaire, à connaître, à aimer et à perdre des êtres jetés sur notre route par la Providence. Partir, c'est comme mourir, quand on quitte ces pays lointains où la destinée ne conduit pas deux fois le voyageur. Voyager, c'est résumer une longue vie en peu d'années; c'est un des plus forts exercices que l'homme puisse donner à son cœur comme à sa pensée, ^gpliijosophe, l'homme politique, le poète, doivent avoir beau coup voyagé. Changer g nonzon moral, c'est changer pensée.

3 septembre 1832.

Nous nous réveillons en pleine mer. Nous ne voyons plus les côtes blanches de cette île, ni le sommet arrondi de l'Olympe. La mer est calme comme un vaste lac ; une brume épaisse et argentée borde de toute part l'horizon. Une faible brise paresseuse et inégale vient par moment mourir dans nos larges voiles. Un soleil de plomb brûle les planches du pont, que nous arrosons pour le rafraîchir.

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