‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 19 sur 51 · VISITE A LADY ESTHER STANHOPE · texte numérisé non relu

VISITE A LADY ESTHER STANHOPE

Lady Esther Stanhope, nièce de M. Pitt, après la mort de son oncle, quitta TAngleterre et parcourut TEurope. Jeune, belle et riche, elle fut accueillie partout avec Tempressement et l'intérêt que son rang, sa fortune, son esprit et sa beauté devaient lui attirer ; mais elle se refusa constamment à unir son sort à celui de ses plus dignes admirateurs, et, après quelques années passées dans les principales capitales de TEurope, elle s'embarqua avec une suite nombreuse pour Constantinople. On n'a jamais su le motif de cette expatriation : les uns l'ont attribuée à la mort d'un jeune général anglais, tué à cette époque en Espagne, et que d'éternels regrets devaient conserver à jamais présent dans le cœur de lady Esther ; les autres à un simple goût d'aventures que le caractère entreprenant et courageux de cette jeune personne pouvait faire présumer en elle. Quoi qu'il en soit, elle partit ; elle passa quelques années à Constantinople, et s'embarqua enfin pour la Syrie sur un bâtiment anglais qui portait aussi la plus grande partie de ses trésors et des valeurs immenses en bijoux et en présents de toute espèce.

La tempête assaillit le navire dans le golfe de Macri, vu. n

m VOYAGE

sur la route de Caramanie, en face de Tile de Rhodes : il échoua sur un écueil à quelques milles du rivage. Le vaisseau fut en peu d'instants brisé, et les trésors de lady Stanhope furent engloutis dans les flots; elle-même échappa avec peine à la mort, et fut portée sur un débris du bâtiment, à une petite ile déserte où elle passa vingt-quatre heures sans aHments et sans secours : enfin , des pécheurs de Marmoriza, qui recherchaient les débris du naufrage, la découvrirent et la conduisirent à Rhodes, où elle se fit reconnaître du consul anglais. Ce déplorable événement n'attiédit pas sa résolution. Elle se rendit à Malte, de là en Angleterre. Elle rassembla les débris de sa fortune; elle vendit à fonds perdu une partie de ses domaines; elle chargea un second navire de richesses et de présents pour les contrées qu'elle devait parcourir, et elle mit à la voile. Le voyage fut heureux, et elle débarqua à Latakie, l'ancienne Laodicée, sur la côte de Syrie, entre Tripoli et Alexandrette. Elle s'établit dans les environs, apprit l'arabe, s'entoura de toutes les personnes qui pouvaient lui faciliter des rapports avec les différentes populations arabes, druzes, maronites du pays, et se prépara, comme je le faisais alors moi-même, à des voyages de découverte dans les parties les moins accessibles de TArabie, de la Mésopotamie et du désert.

Quand elle fut bien familiarisée avec la langue, le costume, les mœurs et les usages des pays, elle organisa une nombreuse caravane, chargea des chameaux de riches présents pour les Arabes , et parcourut toutes les parties de la Syrie. Elle séjourna à Jérusalem, à Damas, à Alep, à Kcm3 , à Balbeck et à Palmyre : ce fut dans cette der-

nière station que les nombreuses tribus d'Arabes errants, qui lui avaient facilité Taccès de ces ruines, réunis autour de sa tente, au nombre de quarante ou cinquante mille, et charmés de sa beauté , de sa grâce et de sa magnificence, la proclamèrent reine de Palmyre, et lui délivrèrent des firmans par lesquels il était convenu que tout Européen protégé par elle pourrait venir en toute sûreté visiter le désert et les ruines de Balbeck et de Palmyre, pourvu qu'il s'engageât à payer un tribut de mille piastres. Ce traité existe encore et serait fidèlement exécuté par les Arabes, si on leur donnait des preuves positives de la protection de lady Stanbope.

 son retour de Palmyre, elle faillit cependant être enlevée par une tribu nombreuse d'autres Arabes, ennemis de ceux de Palmyre. Elle fut avertie à temps par un des siens, et dut son salut et celui de sa caravane à une marche forcée de nuit, et à la vitesse de ses chevaux qui franchirent un espace incroyable dans le désert en vingtquatre heures. Elle revint à Damas , où elle résida quelques mois sous la protection du pacha turc, à qui la Porte l'avait vivement recommandée.

. Après une vie errante dans toutes les contrées de l'Orient, lady Esther Stanbope se fixa enfin dans une solitude presque inaccessible, sur une des montagnes du Liban, voisine de Saïde, l'antique Sidon. Le pacha de Saint-Jean-d'Acre, Abdala-Pacha, qui avait pour elle un grand respect et un dévouement absolu, lui concéda les restes d'un» couvent et le village de Dgioun , peuplé par les Druzes. Elle y bâtit plusieurs maisons, entourées d'un mur d'enceinte semblable à nos fortifications du moyen

âge : elle y créa artificiellement un jardin charmant à la mode des Turcs ; jardin de fleurs et de fruits , berceaux de vigneSf kiosques enrichis de sculptures et de peintures arabesques ; eaux courantes dans des rigoles de marbre, jets d*eau au milieu des pavés des kiosques ; voûte d'orangers, de figuiers et de citronniers. Là, lady Stanhope vécut plusieurs années dans un luxe tout à fait oriental, entourée d'un grand nombre de drogmans européens ou arabes, d'une suite nombreuse de femmes, d'esclaves noirs, et dans des rapports d'amitié et même de politique soutenus avec la Porte , avec Abdala-Pacha , avec l'émir Beschir souverain du Liban , et surtout avec des scheiks arabes des déserts de Syrie et de Bagdad.

Bientôt sa fortune, considérable encore, diminua par le dérangement de ses affaires, qui souffraient de son abâence ; et elle se trouva réduite à trente ou quarante mille francs de rente, qui suffisent encore dans ce pays-là au train que lady Stanhope est obligée de conserver. Cependant les personnes qui l'avaient accompagnée d'Europe moururent ou s'éloignèrent; l'amitié des Arabes, qu'il faut entretenir sans cesse par des présents et des prestiges, s'attiédit : les rapports devinrent moins fréquents, et lady Esther tomba dans le complet isolement où je la trouvai moi-même ; mais c'est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie , toute la constance de résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir sur ses pas; elle ne donna pas un regret au monde et au passé; elle ne fléchit pas sous' l'abandon, sous l'infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli des vivants; elle demeura seule où elle est encore,

sans livres , sans journaux , sans lettres d'Europe , sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses et de quelques enfants esclaves noirs, et d'un certain nombre de paysans arabes pour soigner son jardin , ses chevaux et veiller à sa sûreté personnelle. On croit généralement dans le pays, et mes rapports avec elle me fondent moi-même à croire qu'elle trouve la force surnaturelle de son âme et de sa résolution, non-seulement dans son caractère, mais encore dans des idées religieuses exaltées , où l'illuminisme d'Europe se trouve confondu avec quelques croyances orientales, et surtout avec les merveilles de l'astrologie. Quoi qu'il en soit, lady Stanhope est un grand nom en Orient et un grand étonnement pour l'Europe'. Me trouvant si près d'elle , je désirais la voir : sa pensée de solitude et de méditation ^vait tant de sympathie apparente avec mes propres pensées, que j'étais bien aise de vérifier en quoi nous nous touchions peut-être. Mais rien n'est plus difficile pour un Européen que d'être admis auprès d'elle ; elle se refuse à tout« communication avec les voyageurs anglais, avec les femmes, avec les membres mêmes de sa famille. Je n'avais donc que peu d'espoir de lui être présenté , et je n'avais aucune lettre d'introduction : sachant néanmoins qu'elle conservait quelques rapports éloignés avec les Arabes de la Palestine et de la Mésopotamie, et qu'une recommandation de sa main auprès de ces tribus pourrait m'étre d'une extrême utilité pour mes courses futures, je pris le parti de lui envoyer un Arabe porteur de cette lettre :

« MlLADY,

« Voyageur comme vous , étranger comme vous dans l'Orient, n'y venant chercher comme vous que le spectacle de sa nature , de ses ruines et des oeuvres de Dieu, je viens d'arriver en Syrie avec ma famille. Je compterais au nombre des jours les plus intéressants de mon voyage celui où j'aurais connu une femme qui est ellemême une des merveilles de cet Orient que je viens visiter.

ft Si vous voulez bien me recevoir, faites-moi dire le jour qui vous conviendra , et faites-moi savoir si je dois aller seul ou si je puis vous mener quelques-uns des amis qui in 'accompagnent et qui n'attacheraient pas moins de prix que moi-même à l'honneur de vous être présentés.

« Que cette demande , Milady, ne contraingne en rien votre politesse à m'accorder ce qui répugnerait à vos habitudes de retraite absolue. Je comprends trop bien moimême le prix de la liberté et le charme de la solitude , pour ne pas comprendre votre refus et pour ne pas le respecter. Agréez, etc. »

Je n'attendis pas longtemps la réponse ; le 30, à trois heures de l'après-midi , l'écuyer de lady Stanhope , qui est en même temps son médecin , arriva chez moi avec l'ordre de m'accompagner à Dgioun , résidence de cette femme extraordinaire.

Nous partîmes à quatre heures. J'étais accompagné du docteur Léonardi , de M. Parseval, d'un domestique et d'un guide; nous étions tous à cheval. Je traversai, à une

demi-heure de Bayruth , ud bois de sapias magoifiques plantés originairement par Vémir Fakardin sur un promontoire élevé , dont la vue s*étend à droite sur la mer orageuse de Syrie , et à gauche sur la magnifique vallée du Liban, — point de vue admirable, où les richesses de la végétation de l'Occident , la vigne , le figuier, le mûrier, le peuplier pyramidal, s'unissent à quelques colonnes élevées de palmiers de l'Orient, dont le vent jetait comme un panache les larges feuilles sur le fond bleu du firmament. A quelques pas de là , on entre dans une espèce de désert de sable rouge accumulé en vagues énormes et mobiles comme celles de l'Océan. — C'était une soirée de forte brise, et le vent les sillonnait, les ridait, les cannelait , comme il ride et fait frémir les ondes de la mer.

— Ce spectacle était nouveau et triste comme une apparition du vrai et vaste désert que je devais bientôt parcourir. — Nulle trace d'hommes ou d'animaux ne subsistait sur cette arène ondoyante ; nous n'étions guidés que par le mugissement des flots d'un côté , et par les cimes transparentes des sommets du Liban de l'autre.

— Nous retrouvâmes bientôt une espèce de chemin ou de sentier semé d'énormes blocs de pierres angulaires. — Ce chemin, qui suit la mer jusqu'en Egypte, nous conduisit jusqu'à une maison ruinée , débris d'une vieille tour fortifiée , où nous passâmes les heures sombres de la nuit, couchés sur une natte de jonc, et enveloppés dans nos manteaux. — Dès que la lune fut levée , nous remontâmes à cheval. — C'était une de ces nuits où le ciel est éclatant d'étoiles, où la sérénité la plus parfaite semble régner dans ces profondeurs éthérées que nous

ÎOO VOYAGE

contemplons de si bas, mais où la nature autour de nous semble gémir et se torturer dans de sinistres convulsions. — L'aspect désolé de la côte ajoutait depuis quelques lieues à cette pénible impression. — Nous avions laissé derrière nous , avec le crépuscule , les belles pentes ombragées, les verdoyantes vallées du Liban. — D'âpres collines, semées de haut en bas de pierres noires, blanches et grises , débris des tremblements de terre , s'élevaient tout près de nous ; à notre gauche et à notre droite , la mer, soulevée depuis le matin par une sourde tempête , déroulait ses vagues lourdes et menaçantes, que nous voyions venir de loin , à l'ombre qu'elles jetaient devant elles, qui frappaient ensuite vers le rivage, en jetant chacune son coup de tonnerre, et qui prolongeaient enfin leur large et bouillonnante écume jusque sur la lisière de sable humide où nous cheminions , inondant à chaque fois les pieds de nos chevaux et menaçant de nous en« traîner nous-mêmes; —une lune, aussi brillante qu'un soleil d'hiver, répandait assez de rayons sur la mer pour nous en découvrir la fureur, et pas assez de clarté sur notre route pour rassurer l'œil sur les périls du chemin. •— Bientôt la lueur d'un incendie se fondit sur la cime des montagnes du Liban avec les brumes blanches ou sombres du matin, et répandit sur toute cette scène une teinte fausse et blafarde, qui n'est ni le jour ni la nuit, qui n'est ni l'éclat de l'un ni la sérénité de l'autre ; heure pénible à l'œil et à la pensée, lutte de deux principes contraires dont la nature offre quelquefois l'image affligeante, et que plus souvent on retrouve dans son propre cœur. ~ A sept heures dq niatin , par un soleil déjà dé-

UN OBIENT. toi

vorant, nous quittions Saïde, Tantique Sidon, qui s'avance sur les flots comme un glorieux souvenir d^une domina* tien passée, et nous gravissions des collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s'élevant insensiblement d'étage en étage , nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous en découvrait un plus élevé qu'il fallait tourner ou gravir encore; les montagnes s'enchatnaient aux montagnes, comme les anneaux d'une chaîne pressée , ne laissant entre elles que des ravins profonds sans eau, blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres. Ces montagnes sont complètement dépouillées de végétation et de terre. Ce sont des squelettes de collines que les eaux et les vents ont rongés depuis des siècles. — Ce n'était pas là que je m'attendais à trouver la demeure d'une femme qui avait visité le monde , et qui avait eu tout l'univers à choisir. — Enfin , du haut d'un de ces rochers , mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde, plus large, bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses , mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée , comme la base d'une large tour, la montagne de Dgioun prenait naissance , et s'arrondissait en bancs de rochers circulaires qui , s'amincissant en s'approchant de leurs cimes, formaient enfin une esplanade de quelques centaines de toises de largeur, et se couronnaient d'une belle , gracieuse et verte végétation. — Un mur blanc, flanqué d'un kiosque à Tun de ses angles, entourait cette masse de verdure. — C'était là le séjour de lady Esther. Nous l'atteignîmes à midi. La maison n'est pas ce qu'on appelle ainsi en Europe, ce n'est pas même ce qu'on nomme

»i VOYAGE

maison en Orient ; c*est un assemblage confus et bizarre de dii ou douze petites maisonnettes, ne contenant chacune qu'une ou deux chambres au rez-de-chaussée, sans fenêtres, et séparées les unes des autres par de petites cours ou petits jardins , assemblage tout à iait pareil à l'aspect de ces pauvres couvents qu'on rencontre en Italie ou en Espagne sur les hautes montagnes, et appartenant à des ordres mendiants. Selon son habitude , lady- Stanhope n'était pas visible avant trois ou quatre heures après midi. On nous conduisit chacun dans une espèce de cellule étroite, sans jour et sans meubles On nous servit à déjeuner, et nous nous jetâmes sur un divan en attendant le réveil de Tbôtesse invisible du romantique séjour. — Je dormais; à trois heures, on vint frapper à ma porte et m'annoncer qu'elle m'attendait ; je traversai une cour, un jardin, un kiosque à jour, à tenture de jasmin, puis deux ou trois corridors sombres, et je fus introduit par un petit enfant nègre , de six ou huit ans , dans le cabinet de lady Ësther. — Une si profonde obscurité y régnait que je pus à peine distinguer les traits nobles , graves, doux et majestueux de la figure blanche qui , en costume oriental , se leva du divan et s'avança en me tendant la main. Lady Esther parait avoir cinquante ans, elle a de ces traits que les années ne peuvent altérer; la fraîcheur, la couleur, la grâce, s'en vont avec la jeunesse; mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes , dans la dignité , dans la majesté, dans la pensée d'un visage d'homme ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe pas. *— Telle est celle de lady Stanhope. —

Elle avait sur la tête ub turban blane , sur le front une bendeiette de laine cdnleur de pourpre et retombant de chaque côté de la tète jusque sur les épaules. Un long ckùAe de cachemire jaune , une immense robe turque de soie blanche à manches iottantea , Miveloppaieat tonte n personne dans des plis simples et majestueux , et l*oo •percevait seulement, dans l'ouverture que laissait celte première tunique sur sa poitrine, une seconde robe d'étoffe de Perse à mille fleurs qui montait jusqu'au cou, et s'y nouait par uneagrafe de perl<çs.~'Des bottines lurques de nuiroquin jaune brodé en soie complétaient ce beau costume oriental , qu'elle portait avec la liberté et la grâce d'une peï^nne qui n*en a pas porté d'autres depuis sa jeunesse.

— Vous êtes venu de bien loin pour voir une ermite, me dit-elle; soyez le bienvenu ; je reçois peu d'étrangers, un ou. deux à peine par année; mais votre lettre m'a plu , et j'ai désiré connaître une personne qui aimait, comme mot, iMeu, la nature et la solitude. Quelque diose, d'ailleurs, me disait que nos étoiles étaient amies, et que nous nous conviendrions mutuellement. Je vois avec plaisir que mon pressentiment ne m'a pas trompée, et vos traits que je vois maintenant, et le seul bruit de vos pas, pendant que vous traversiez le corridor, m'en ont assez appris sur vous pour que je ne me repente pas d'avoir voulu vous voir. — Asseyons-nous et causons. ^ Nous sommes déjà amis. — Comment, lui dis-je, Milady, honorez-vous si vite du nom d'ami un homme dont le nom et la vie vous sont complètement inconnus? Vous ignorez qui je suis. — C'est vrai, reprit-elle ; je ne sais

ni ce que vous êtes selon le monde , ni ce que vous avez fait pendant que vous avez vécu parmi les hommes; mais je sais déjà ce que vous êtes devant Dieu. Ne me prenez point pour une folle, comme le monde me nomme souvent ; mais je ne puis résister au besoin de vous parler à cœur ouvert. Il est une science, perdue aujourd'hui dans votre Europe , science qui est née en Orient , qui n'y a jamais péri , qui y vit encore. — Je la possède. — Je lis dans lés astres. Nous sommes tous enfants de quelqu'un de ces feux célestes qui présidèrent à notre naissance, et dont rinfluence heureuse ou maligne est écrite dans nos yeux, sur nos fronts, dans nos traits, dans les délinéaments de notre main, dans la forme de notre pied, dans notre geste, dans notre démarche ; je ne vous vois que depuis quelques minutes; eh bien! je vous connais comme si j'avais vécu un siècle avec vous. — Voulezvous que je vous révèle à vous-même? voulez-vous que je vous prédise votre destinée? — Gardez-vous-en bien, Milady , lui répondis-je en souriant ; je ne nie pas ce que j'ignore ; je n'affirmerai pas que dans la nature visible et invisible où tout se tient, où tout s'enchaîne, des êtres d*un ordre inférieur comme l'homme, ne soient pas sous rinfluence d'êtres supérieurs, comme les astres ou les anges , mais je n'ai pas besoin de leur révélation pour me connaître moi-même, — corruption, infirmité et misère I — Et quant aux secrets de ma destinée future, je croirais profaner la Divinité qui me les cache, si je les demandais à la créature. — En fait d'avenir, je ne crois qu'à Dieu, à liberté et à la vertu. — N'importe, me ditelle, croyez ce qu'il vous plaira ; quant à moi, je vois évi-

EN ORIENT. i05

demment que vous êtes nésousTinfluence de trois étoiles heureuses, puissantes et bonnes, qui tous ont doué de qualités analogues et qui vous conduisent à un but que je pourrais, si vous vouliez, vous indiquer dès aujourd'hui. — C'est Dieu qui vous amène ici pour éclairer votre âme ; vous êtes un de ces hommes de désir et de bonne volonté dont il a besoin, comme d'instruments, pour les œuvres merveilleuses qu'il va bientôt accomplir parmi les hommes. — Croyez-vous le règne du Messie arrivé? — Je suis né chrétien ! lui dis-je, c'est vous répondre. — Chrétien! reprit-elle avec un léger signe d'humeur;— moi aussi je suis chrétienne; mais celui que vous appelez le Christ n'a t-il pas dit: «Je vous parle encore par paraboles, mais celui qui viendra après moi vous parlera en esprit et en vérité? » — Eh bien ! c'est celui-là que nous attendons ! Voilà le messie qui n'est pas venu encore, qui n'est pas loin, que nous verrons de nos yeux, et pour la venue de qui tout se prépare dans le monde ! — Que répondrez-vous? et comment pourrezvous nier ou rétorquer les paroles mêmes de votre Évangile que je viens de vous citer? quels sont vos motifs pour croire au Christ? — Permettez-moi, repris-je, Milady, de tie pas entrer avec vous dans une semblable discussion , je n'y entre pas avec moi-même. — Il y a deux lumières pour l'homme : l'une qui éclaire l'esprit, qui est sujette à la discussion, au doute, et qui souvent, ne conduit qu'à l'erreur et à l'égarement; l'autre, qui éclaire le cœur et qui ne trompe jamais ; car elle est à la fois évidence et conviction, et pour nous autres, misérables mortels , la vérité n'est qu'une conviction. Dieu vif. 18

Uê VOYAGE

seul pûfifiède la vérité autremeni et comB^e vérité ; dou» ne la possédons que comme foi 1 — ie crois au Christ, parce qu*it a apporté à la terre la doctrine la. plus sainte, la plus féconde et la plus diviae qui ait jamak rayonné sur rintelligence humaine. — Une doctrine si céleste ne peut être le fraii de la déception et du mensonge. — • Le Christ Ta dit comme le dit la raison. — Les doctriaes se connaissent à leur morale^ comme Tarbre se ceani^t à ses fruits; les fruits du christianisme, je parle de see fruits à venir plus encore que de ses fraile dé}à cueillis et corrcHBpus, soni ininis, parfaits et divins ; — donc la doctrine elle-même est divine; — deoe Tauteur est un verbe divin , comme il se nommaii lui-même. — Voilà pourquoi je suis chrétien, voilà toute ma controverse religieuse avec moi-même ; avec les autres je n'en ai point ; on ne prouve à l'homme que ce qu'il oroit déjà. — Mais enfin, reprit- elle, trouvez-vous donc le monde sodal, politique et religieux, bien ordonné? et ne sentez- vous pas ce que tout le monde sent, le besoin, la nécessité d'ua révélateur, d'un rédempteur, du messie que nous attendons et que nous voyons déjà dans nos désirs? — Oh! pour cela, lui dis-je, c'est une autre question. — *Nul pluç que moi ne souf&'e et ne gémit du gémissement universel de la natute , des hommes et des sociétés. — Nul ne confesse plus haut les énormes abus sociaux, politiques et religieux. — Nul ne désire et n'espère davantage un réparateur à ces maux intolérables de l'humanité. — — Nul n'est plus convaincu que ce réparateur ne peut être que divin ! — Si vous appelez cela attendre un messie , je l'attends comme vous, et plus que vous je sou-

pire après sa proehâ^ine apparHioii ; comme ydas et pius que vous, je vois, dans les croyances ébranlées de l'homme, dans le tumulte de ses idées , dans le vide de son cœur, dans la dépravation de son état social , dans les tremblements répétés de ses institutions poiiticpies, tous les symptiymes d'un bouleversement , et par censé* quent, d'un renouvellement prochain et imminent, le crois que Dieu se montre toujours au moment précis où tout ce qui est humain est insuffisant, où l'homme confesse qu'il ne peut rien pour Ini-méme. — Le monde en est là. Je crois donc à un messie voisin de noire époque ; mais dans ce messie, je ne vois point le Christ qui n'a rien de plus à nous donner en sagesse, en vertu et en vérité ; je vois celui que le Christ a annoncé devdr venir après loi. — Cet esprit saint toujours agissant, toujours assistant l'homme, toujours lui révélant , selon le temps et les besoins, ce qu'il doit faire et savoir. — Que cet esprit divin s'incarne dans un homme ou dans une doctrine , dans un foit ou dans une idée ; peu importe, c'est toujours lui ; homme ou doctrine, fait ou idée, je crois en lui, j'espère en lui et je l'attends , et plus que vous, Milady, je l'invoque ! Vous voyez donc que nous pouvons nous entendre et que nos étoiles ne sont pas si divergentes que cette conversation a pu vous le faire penser. -— Elle sourit ; ses yeux, quelquefois voilés d'un peu d'humeur pendant que je lui confessais mon rationalisme chr^ien, s'éclairèrent d'une tendresse de regard et d'une lumière presque surnaturelle. — Croyez ce que vous voudrez, me dit-elle, vous n'en êtes pas moins un de Ces hommes que j'attendais, que la providence m'en-

iOS VOYAGE

voie, et qui ont une grande part à accomplir dans Tœuvre qui se prépare. Bientôt vous retournerez en Europe; TEuropç est finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore ; vous y participerez, je ne sais pas encore comment, mais je puis vous le dire ce soir, si vous le désirez, quand j'aurai consulté vos étoiles. — Je ne sais pas encore le nom de toutes, j'en vois plus de trois maintenant ; j'en distingue quatre, peut-être cinq, et, qui sait! plus encore. L'une d'elles est certainement Mercure, qui donne la clarté et la couleur à l'intelligence et à la parole ; vous devez être poè'te : cela se lit dans vos yeux et dans la partie supérieure de votre figure ; plus bas, vous êtes sous l'empire d'astres tout différents, presque opposés : il y a une influence d'énergie et d'action ; il y a du soleil aussi, dit-elle tout à coup, dans la pose de votre tête et dans la manière dont vous la rejetez sur votre épaule gauche. — Remerciez Dieu : il y a peu d'hommes qui soient nés sous plus d'une étoile, peu dont l'étoile soit heureuse, moins encore dont l'étoile, même favorable, ne soit contre-balancée par l'influence maligne d'une étoile opposée. Vous, au contraire, vous en avez plusieurs, et toutes sont en harmonie pour vous servir, et toutes s'entr'aident en votre faveur. — Quel est votre nom? — Je le lui dis. — Je ne l'avais jamais entendu! repri^elle avec l'accent de la vérité. — Voilà, Milady, ce que c'est que la gloire. — J'ai composé quelques vers dans ma vie, qui ont fait répéter un million de fois mon nom par tous les échos littéraires de l'Europe ; mais cet écho est trop faible pour traverser votre mer et vos montagnes, et ici je suis un homme tout nouveau, un homme

complètement inconnu, un nom jamais prononcé! Je n'en suis que plus flatté de la bienveillance que vous me prodiguez : je ne la dois qu'à vous et à moi. — Oui, me ditelle, poète ou non, je vous aime et j'espère en vous ; nous nous reverrons, soyez-en certain I Vous retournerez dans rOccident, mais vous ne tarderez pas beaucoup à revenir en Orient : c'est votre patrie. — C'est du moins, lui dis-je, la patrie de mon imagination. — Ne riez pas, reprit^lle; c*est votre patrie véritable, c'est la patrie de vos pères. — J'en suis sûre maintenant ; regardez votre pied. — Je n'y vois , lui dis-je, que la poussière de vos sentiers qui le couvre, et dont je rougirais dans un salon de la vieille Europe. — Rien, ce n'est pas cela , repritelle encore : regardez votre pied. — Je n'y avais pas encore pris garde moi-même. — Voyez; le coude-pied est très^levé, et il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l'eau y passe sans vous mouiller. — C'est le pied de l'Arabe, c'est le pied de l'Orient; vous êtes un fils de ces climats, et nous approchons du jour où chacun rentrera dans la terre de ses pères. — Nous nous reverrons. -— Un esclave noir entra alors, et, se couchant devant elle, le front sur le tapis et les mains sur la tête, lui dit quelques mots en arabe. — Allez, me dit-elle, vous êtes servi ; dînez vite et revenez bientôt ; je vais m'occuper de vous et voir plus clair dans la confusion de mes idées sur votre personne et votre avenir. Moi, je ne mange jamais avec personne ; je vis trop sobrement ; du pain, des fruits, à l'heure où le besoin se fait sentir, me suffisent ; je ne dois pas mettre un hôte à mon régime. — Je fus conduit

ilO VOYAGE

600S un berceaa de jasmin et de laurier-roee, à la porte de ses jardins. — Le couvert était mis pour M. de Parseval et pour moi ; nous dînâmes très-vite ; mais elle n'attendit même pas que nous fussions hors de table, et elle envoya Léonardi me dire qu'elle m^attendait. — J'y courus ; je la trouvai fumant une longue pipe orientale ; elle m'en fit apporter une. J'étais déjà accoutumé à voir Aimer les femmes les plus élégantes et les plus belles de l'Orient; je ne trouvais plus rien de choquant dans cette attitude gracieuse et nonchalante, ni dans cette fumée odorante s'échappant en légères colonnes des lèvres d'une belle femme, et interrompant la conversation sans la refroidir. — Nous causâmes longtemps ainsi et toujours sur le sujet favori, sur le thème unique et mystérieux de cette famme extraordinaire , magicienne moderne, rappelant tout à fait les magiciennes fameuâes de l'antiquité l — Orcé des déserts. Il me parut que les doctrines religieuses de lady Esther étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s'est condamnée à vivre; mystérieuse comme les Druzes dont , seule peut-être au monde, elle connaît le secret mystique ; résignée comme le musulman et fataliste comme lui ; avec le Juif, attendant le messie, et avec le chrétien, professant l'adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d'une imagination teinte d'Orient et échauffée par la solitude et la méditation, quelques révélations, peut-être, des astrologues arabes , et vous aurez l'idée de ce composé sublime et bizarre qu'il est plus commode d'appeler folie que

£N OaiENT. Ui

d'analyser et de comprendre. Noa, cette femme n'est point folle. — La folie, qui s'écrit en traite trop évidents datie les yeux, n'est point écrite dans son beau et droit regard ; la folie , qui se trahit toujours dans la conversation dont elle interrompt toujours involontairement la cbatne par des écarts brusques, désordonnés et excentriques , ne s'aperçoit nullement dans la conversation élevée, mystique, nuageuse, mais soutenue, liée, enchainée et forte de lady Esther. S'il me follait prononcer, je dirais plutôt que c'est une folie volontaire, étudiée, qui se connait soi-même , et qui a ses raisons pour paraître folie. — La puissante admiration que son génie a exercée et exerce encore sur les populations arabes qui entourent les montages prouve assez que cette prétendue folie n'est qu'an moyen. Aux hommes de cette terre de prodiges, à ces hommes des rodiers et des déserts, dont Timagination est plus colorée et plus brumeuse que l'horizon de leurs sables ou de leurs mers , il fout la parole de Mahomet ou de lady Stanhope ! il faut le commerce des astres, les prophéties, les miracles, la seconde vue du génie! Lady Stanhope Ta compris d'abord par la haute portée de son inteliigenoe vraiment supérieure; puis peut-être, comme tous les êtres doués de puissantes focultés intellectuelles, a-t-elle fini par se séduire elle-même, et par être la première néophyte du symbole qu'elle s'était créé pour d'autres. — Tel est l'effet que cette femme a produit sur moi. On ne peut la juger ni la classer d'un mot; c'est une statue à immenses dimensions; on ne peut la juger qu'à son point de vue. Je ne serais pas surpris qu'un jour prochain ne réalisât une partie de la destinée

qu'elle se promet à elle-même : un empire dans TArabie, un trône dans Jérusalem! — La moindre commotion politique, dans la région de TOrient qu'elle habite, pourrait la soulever jusque-là. — Je n*ai à ce sujet, lui dis-je, qu'un reproche à faire à votre génie, c'est celui d'avoir été trop timide avec les événements, et de n'avoir pas encore poussé votre fortune jusqu'où elle pouvait vous conduire. : — Vous parlez, me dit-elle, comme un homme qui croit encore trop à la volonté humaine, et pas assez à l'irrésistible empire de la destinée seule ; ma force à moi est en elle. — Je l'attends, je ne l'appelle pas ; je vieillis, j'ai diminué de beaucoup ma fortune, je suis maintenant seule et abandonnée à moi-même sur ce rocher désert,, en proie au premier audacieux qui voudrait forcer mes portes, entourée d'une bande de domestiques infidèles et d'esclaves ingrats, qui me dépouillent tous les jours et menacent quelquefois ma vie ; dernièrement encore, je n*ai dû mon salut qu'à ce poignard, dont j'ai été forcée de me servir pour défendre ma poitrine contre celui d'un esclave noir que j'ai élevé ! Eh bien, au milieu de toutes ces tribulations, je suis heureuse ; je réponds à tout par le mot sacré des Musulmans : Allah kerim ! là volonté de Dieu ! et j'attends avec confiance l'avenir dont je vous ai parlé, et dont je voudrais vous inspirer à vous-même la certitude que vous devez en avoir !

Après avoir fumé plusieurs pipes , bu plusieurs tasses de café, que les esclaves nègres apportaient de quart d'heure en quart d'heure : Venez , dit-elle , je vais vous conduire dans un sanctuaire où je ne laisse pénétrer au-

cun profane, c'est mon jardin. Nous y descendîmes par quelques marches, et je parcourus avec elle, dans un véritable enchantement, un des plus beaux jardins turcs que j'aie encore vus en Orient.— Des treilles sombres dont les voûtes de verdure portaient, comme des milliers de lustres, les raisins étincelants de la Terre promise ; des kiosques où les arabesques sculptées s'entrelaçaient aux jasmins et aux plantes grimpantes, lianes de l'Asie ; des bassins où une eau artificielle , il est vrai , venait d'une lieue de loin murmurer et jaillir dans les jets d'eau de marbre ; des allées jalonnées de tous les arbres fruitiers de l'Angleterre, de l'Europe, de ces beaux climats ; de vertes pelouses semées d'arbustes en fleurs, et des compartiments de marbre entourant des gerbes de fleurs nouvelles pour mes yeux : — voilà ce jardin. — Nous nous reposâmes tour à tour dans plusieurs des kiosques dont il est orné, et jamais la conversation intarissable de lady Esther ne perdit le ton mystique et l'élévation de sujet qu'elle avait eus le matin. — Puisque la destinée, me dit-elle à la fin, vous a envoyé ici, et qu'une sympathie si étonnante entre nos astres me permet de vous confier ce que je cacherais à tant de profanes, venez, je veux vous faire voir de vos yeux un prodige de la nature dont la destination n'est connue que de moi et de mes adeptes , — les prophéties de l'Orient l'avaient annoncé depuis bien des siècles , et vous allez juger vous-même si ces prophéties sont accomplies. — Elle ouvrit une porte du jardin qui donnait sur une petite cour intérieure où j'aperçus deux magnifiques juments arabes de première race et d'une rare perfection de formes. Approchez, me dit-elle, et regardez cette ju-

su VOYAGE

ment baie; voyez si la nature n'a pas accompli en elle tout ce qui est écrit sur la jument qui doit porter le messie : — elle nattra toute sellée. — Je vis en effet sur ce bel animal un jeu de la nature assez rare pour servir Tillusion d'une crédulité vulgaire chez des peuples à demi barbares ; — la jument avait au défaut des épaules une cavité si large et si profonde, et imitant si bien la forme d'une selle turque, qu'on pouvait dire avec vérité qu'elle était née toute sellée, et, aux étriers près, on pouvait en effet la monter sans éprouver le besoin d'une selle artificielle ; — cette jument, magnifique du reste, semblait accoutumée à l'admiration et au respect que lady Stanhope et ses esclaves lui témoignent , et pressentir la dignité de sa future mission ; jamais personne ne l'a montée, et deux palefreniers arabes la soigneat et ht surveillent constamment sans ta perdre un seul instant de vue. Une aatre jument blanche , et , à mon avis , infiniment plus belle, partage, avec la jument du Messie, le respect et les soins de lady Stanhope ; nul ne Ta im>nlée non plus. Lady Esther ne me dit pas, mais me laissa à entendre que , quoique la destinée de la jument blanche fût moins sainie , elle en avait une cependant mystérieuse et importante aussi ; et je crus comprendre que lady Stanhope la réservait pour la monter elle-même le jour où elle ferait son entrée ) à côté du Messie, dans la Jérusalem reconquise. Après avoir Mi promener quelque temps ces deux bêtes sur une pelouse hors de l'enceinte de la forteresse, et joui de la souplesse et de la grâoe de ces superbes animaux , nous rentrâmes , et je renouvelai à lady Esther mes instances pour qu'dle me permit enfin de lui pré^

senter M. de Parseval, moA ami et mon compagnon de voyage, qui m'avait suivi, malgré moi, chez elle, et qui attendait vainement depuis 4e matin une âiveur dont elle est si avare. — Elle y consentit enfin, et nous rentrâmes tous trois pour passer la soirée ou la nuit dans le petit salon que j'ai déjà d^int. Le café et les pipes reparurent avec la profusion orientale, et le salon fut bieniôt rempli d'un tel nuage de fumée, que la figure de lady Stanhqi^e ne nous apparaissait plus qu'à travers une atmosphère semblable à l'atmosphère magique des évocations. £lle causa avec la même force, la même grâce, la même abondance, mais infiniment moins de surnaturel, sur des sujets moins sacrés pour elle , qu'elle ne l'avait fait avec moi seul dans tout le cours de la journée. — J'espère, me dit-elle tout à coup, que vous êtes aristocrate; je n'en doute pas en vous voyant. '— Vous vous trompez , Milady , lui dis-je. Je ne suis ni aristocrate ni démocrate ; j'ai assez vécu pour voir les deux revers de la médaille de l'humanité, et pour les trouver aussi creux l'un que l'autre; je ne suis ni aristocrate ni démocrate ; je suis homnte et partisan exclusif de ce qui peut amé» liorer et perfectionner l'homme tout entier , qu'il soit né an sommet ou au pied de l'échelle sociale ! Je ne suis ni pour le peuple ni pour les grands , mais pour l'humanité tout entière ; et je ne crois ni aux institutions aristocratiques ni aux institutions démocratiques la vertu exclusive de perfectionner l'humanité; cette vertu n'est que dans une morale divine, fruit d'une religion parfaite 1 la civilisation des peuples , c'est leur foi 1 — Cela est vrai, répondit-elle ; mais cependant je suis aristocrate nuilgré

moi ; et vous conviendrez, ajouta-t-elle, que, s'il y a des vices dans l'aristocratie, au moins il v a de hautes vertus à côté pour les racheter et les compenser , tandis que , dans la démocratie, je vois bien les vices, et les vices les plus bas et les plus envieux, mais je cherche en vain les hautes vertus. — Ce n'est pas cela, Milady, lui dis- je ; il y a des deux parts vices et vertus ; mais dans les hautes classes, ces vices même ont un côté brillant ; mais dans la classe inférieure, au contraire, ces vices se montrent dans toute leur nudité, et blessent davantage le sentiment moral dans le regard qui les contemple ; la différence est dans l'apparence, et non dans le fait ; mais, en réalité, le même vice est plus vice dans l'homme riche, élevé et instruit, que dans l'homme sans lumière et sans pain ; — car chez l'un le vice est de choix, chez l'autre de nécessité ; — méprisez-le donc partout , et plus encore chez l'aristocratie vicieuse , et ne jugeons pas l'humanité par classe, mais par homme ; les grands auraient les vices du peuple, s'ils étaient peuple, et les petits auraient les vices des grands, s'ils étaient grands I la balance est égale ; ne pesons pas. — Ëh bien ! passons, me dit-elle ; mais laissez-moi croire que vous êtes aristocrate comme moi ; il m'en coûtera trop de vous croire du nombre de ces jeunes Français qui soulèvent l'écume populaire contre toutes les notabilités que Dieu, la nature et la société ont faites, et qui renversent l'édifice pour se faire , de ses ruines , un piédestal à leur envieuse bassesse ! — Non, lui dis-je, tranquillisez-vous ; je ne suis pas de ces hommes ; je suis seulement de ceux qui ne méprisent pas ce qui est audessous d'eux dans l'ordre social, tout en respectant ce

qui est au-dessus , mais dont le désir ou le rêve serait d'appeler tous les hommes, indépendamment de leur degré dans les hiérarchies arbitraires de la politique, à la même lumière, à la même liberté et à la même perfection morale ! £t puisque vous êtes religieuse , que vous croyez que Dieu aime également tous ses enfants, et que vous attendez un second Messie pour redresser toutes choses, vous pensez, sans doute, comme eux et comme moi. — Oui, reprit-elle, mais je ne m'occupe plus de politique humaine, j'en ai assez, j'en ai trop vu pendant dix ans que j'ai passés dans le cabinet de M. Pitt, mon oncle, et que toutes les intrigues de l'Europe sont venues retentir autour de moi ; —j'ai méprisé, jeune, l'humanité, je n'en veux plus entendre parler ; tout ce que font les hommes pour les hommes est sans fruit 1 les formes me sont indifférentes. — Et à moi aussi, lui dis-je. — Le fond des choses, continua-t-elle, c'est Dieu et la vertu 1 — " Je pense exactement ainsi, lui répondisrje; ainsi n'en parlons plus, nous voilà d'accord.

- Passant à des sujets moins graves, et plaisantant sur l'espèce de divination qui lui faisait comprendre un homme tout entier au premier regard et à la seule inspection de son étoile, je mis sa sagesse à l'épreuve, et je l'interrogeai sur deux ou trois voyageurs de ma connaissance, qui depuis quinze ans étaient venus passer sous ses yeux. Je fus frappé de la parfaite justesse de son coup d'œil sur deux de ces hommes. Elle analysa entre autres, avec une prodigieuse perspicacité d'intelligence, le caractère>de l'un d'eux, qui m'était parfaitement connu à moimême, caractère difficile à comprendre à première vue.

grand, mais voilé sous les apparences de bonhomie les plus simples et les plus séduisantes : et ce qui mit le comble à mon étonnement, et me fit admirer le plus la mémoire inflexible de cette femme, c'est que ce voyageur n'avait passé que deux heures chez elle, et que seize années s'étaient écoulées entre la visite de cet homme et le compte que je lui demandais de ses impressions sur lui. La solitude concentre et fortifie toutes les facultés de l'âme. — Les prophètes , les saints, les grands hommes et les poètes l'ont merveilleusement compris ;**et leur nature leur fait chercher à tous le désert ou l'isolement parmi les hommes.-*

Le nom de Buonaparte tomba, comme toujours, dans le conversation. Je croyais, lui dis-je, que voire fanatisme pour cet homme mettrait une barrière entre nous. — Je n'ai été, me dit-elle, fanatique que de ses malhears et de pitié pour lui. — Et moi aussi, lui dis-je, et ainsi nous nous entendons encore.

Je ne pouvais m'expliquer comment une femme religieuse et morale adorait la force seule sans religion, sans morale et sans liberté ! Buonaparte fut un grand recon<structeur, sans doute ; il refît le monde social, mais il ne regarda pas assez aux éléments dont il le recomposait : il pétrit sa statue avec de la boue et de l'intérêt personnel, au lieu de la tailler dans les sentiments divins et moraux, la vertu etila liberté 1

La nuit s'écoula ainsi à parcourir librement et sans affectation de la part de lady Esther tous les sujets qu'un mot amène et emporte dans une conversation à tout hasard*. — Je sentais qu'aucune corde ne manquait^ à cette haute et ferme intelligence^ et que toutes les touches du

EN ORIENT. SIO

clavier rendaient un son juste, fort et plein, — excepté peut-être la corde ooétaphysique, que trq) de tension et de solitude avaient faussée ou élevée à un diapason trop haut pour Tintelligence mortelle. — Nous -nous séparâmes avec un regret sincère de ma part, avec \m regret obligeant témoigné de la sienne.

~ Point d'adieu, me dit-elle, nous nous reverrons souvent dans ce voyage et plus souvent encore dans d'autres voyages que vous ne projetez pas même encore. Allez vous reposer, et souvenez-vous que vous laissez une amie dans les solitudes du Liban. — Elle me tendit la main ; je portai la mienne sur mon cœur, à la manière des Arabes, et nous sortîmes.'

VISITE A L'ÉMIR BESCHIB.

Le lendemain , à quatre heures du matin , nous étions, M. de Parseval et moi , à cheval sur la pente escarpée qui descend de son monastère dans la profonde vallée da torrent Belus ; nous franchîmes à gué les eaux épuisées par Tété, et nous commençâmes à gravir les hautes montagnes du Liban qui séparent Dgiounde Deïr-el-Kammar, ou le couvent de la Lune , palais de Témir Beschir, {Nrince souverain des Druzes et de toutes les montagnes du Liban. Lady Esther nous avait donné son médecin pour nous servir de drogman , et un de ses palefreniers arabes pour guide. — Nous arrivâmes , après deux heures de marche, à une vallée plus profonde, plus étroite et plus pittoresque

aiO j VOYAGK

qa*aucune [que celles que nous avions déjà parcourues. A droite et à gauche s'élevaient, comme deux remparts perpendiculaires, hauts de trois à quatre cents pieds, deui chaînes de montagnes qui semblaient avoir été séparées récemment Tune de Tautre par un coup de marteau du fabricateur des mondes , ou peutrétre par le tremblement de terre qui secoua le Liban jusque dans ses fondements, quand le fils de l'homme rendant son âme à Dieu , non loin de ces mêmes montagnes , poussa ce dernier soupir qui refoula Tesprit d'erreur, d'oppression et de mensonge , et soufQa la vérité , la liberté et la vie dans un monde renouvelé. — Les blocs gigantesques, détachés des deux flancs des montagnes , semés comme des cailloux par la main des enfants dans le lit d'un ruisseau , formaient le lit horrible , profond , immense , hérissé , de ce torrent à sec ; quelques-unes de ces pierres étaient des masses plus élevées et plus longues que de hautes maisons. Les unes étaient posées d'aplomb comme des cubes solides et éternels ; les autres , suspendues sur leurs angles et soutenues par la pression d'autres roches invisibles , semblaient tomber encore , rouler toujours, et présentaient l'image d'une ruine en action , d'une chute incessante , d'un chaos de pierres , d'une avalanche intarissable de rochers ; — rochers de couleur funèbre , gris, noirs, marbrés de feu et de blanc, opaques; vagues pétrifiées d'un fleuve de granit; pas une goutte d'eau dans les profonds interstices de ce lit calciné par le soleil brûlant de la Syrie ; pas une herbe , une tige , une plante grimpante, ni dans ce torrent, ni sur les pentes crénelées et ardues des deux côtés de l'abîme : c'était un océan

EN ORIENT. 2il

de pierres , une cataracte de rochers , à laquelle la diversité de leurs formes, la variété de leurs poses, la biiarrerie de leurs chutes, le jeu des ombres ou de la lumière sur leurs flancs ou sur leur surface, semblaient prêter le mouvement et la fluidité. Si le Dante eût voulu peindre dans un des cercles de son Enfer, Tenfer des pierres, Tenfer de l'aridité, de la ruine , de la chute des choses, de la dégradation des mondes , de la caducité des âges, voilà la scène qu'il aurait dû simplement copier : — c'est un fleuve des dernières heures du monde quand le feu aura tout consumé , et que la terre , dévoilant ses entrailles , ne sera plus qu'un bloc mutilé de pierres calcinées sous les pas du terrible juge qui viendra la visiter. Nous suivîmes cette vallée des lamentations pendant deux heures, sans que la scène variât autrement que par les circuits divers que le torrent suivait lui-même entre les montagnes, et par la manière plus ou moins terrible dont les rochers se groupaient dans leur lit écumant de , pierres. — Jamais cette vallée ne s'effacera de mon imagination. Cette terre a dû être la première , la terre de la poésie terrible et des lamentations humaines ; l'accent pathétique et grandiose des prophéties s'y fait sentir dans sa sauvage , pathétique et grandiose nature. Toutes les images de la poésie biblique sont gravées en lettres majuscules sur la face sillonnée du Liban et de ses cimes dorées , et de ses vallées ruisselantes , et de ses vallées muettes et mortes. L'esprit divin, l'inspiration surhumaine qui a soufllé dans les âmes et dans les harpes du peuple poétique à qui Dieu parlait par symboles et par images, frappait ainsi plus fortement les yeux des bardes

sacrés dès leur enfance , et les noarrissail d'ua lait plus fort que nous, vieux et pAles héritiers de la harpe antique , nous qui n'avons sous les yeux^qn'une. nature gracieuse , douce et cultivée, nature civilisée et décolorée comme noas.

A midi , nous atteignîmes les plus hautes montagnes que nous avions à franchir. Nous commençâmes à redescendre par les sentiers les plus escarpés , où les pieds de nos chevaux tremblaient sur la pierre roulante qui nous séparait seule des précipices. — Après une heure de descente, nous aperçûmes, au tournant d*une colline, le palais fantastique de Dptédin , près de Deïr-el-Kammar. Nous jetâmes un cri de surprise et d'admiration , et, d*un mouvement involontaire, nous arrêtâmes nos chevaux pour contempler la scène neuve , pittoresque , orientale , qui s'ouvrait devant nos regards.

A quelques pas de nous, une immense nappe d^eau écumante sortait de Técluse d'un moulin et tombait d'une hauteur de cinquante à soixante pieds , sur des rochers qui la brisaient en lambeaux flottants; le bruit de cette chute d'eau et la fraîcheur qu'elle répandait dans l'air, et qui venait humecter nos fronts brûlants, préparait délicieusement nos sens à l'admiration dont ils aimaient à jouir. — Au-dessus de cette chute d'eau qui se perdait dans les abîmes dont nous ne pouvions apercevoir le fond , s'ouvrait en entonnoir une vaste et profonde vallée, cultivée depuis le pied jusqu'au sommet , en mûriers , en vignes , en figuiers , et où la terre était partout revêtue de la verdure la plus fraîche et la plus légère; quelques beaux villages étaient suspendus en terrasses sur les déclivités de toutes les montagnes qui entouraient la vallée

£N ORIENT. tl3

de Deïr-el-Kammar. — D'un seul côté l'horizoïi 8'entr*ouvrait et laissait voir, par-dessus des sommets moifls ^evés du Liban, la mer de Syrie. Ecce mare magnum î — dit David. — Voilà là-bas la grande mer bleue avec ses vagues et ses mugissements et ses immenses reptiles l David était là y peut-être, quand il jeta cette exclamation poétique I — En effet, on aperçoit la mer d*Ëgypte, teinte d'un bleu plus foncé que le ciel , et fondue au loin avec Fho* rizon par la brume vaporeuse et violette qui voile tous les rivages de cette partie de l'Asie. Au fond de cette immense vallée , la colline de Dptédin , qui porte le palais de l'émir, prenait naissance et s'élevait, comme une tour immense , flanquée de rochers couverts de lierre , et laissant pendre, de ses fissures et de ses créneaux, des gerbes de verdure flottante. Cette colline montait jusqu'au niveau du chemin en précipice où nous étions suspendus nous-mêmes ; un abîme étroit et mugissant nous en séparait. A son sommet , et à quelques pas de nous, le palais moresque de l'émir s'étendait majestueusement sur tout le plateau de Dptédin , avec ses tours carrées , percées d'ogives crénelées à leur sommet; les longues galeries s'élevant les unes sur les autres , et présentant de longues files d'arcades élancées et légères comme les tiges des palmiers qui les couronnaient de leurs panaches aériens ; ces vastes cours descendaient en degrés immenses depuis le sommet de la montagne jusqu'aux murs d'enceinte des fortifications; à l'extrémité de la plus vaste de ces cours, sur lesquelles nos regards plongeaient de l'élévation où nous étions placés , la façade irrégulière du palais des femmes se présentait à nous, ornée de légères et gra*

Ui VOYAGE

cieuses colonnades dont les troncs minés et eflilés, et de formes irrégulières et inégales, se dressaient jusqu'aux toits, et portaient, comme un parasol, les légères tentures de bots peint, qui servaient de portique à ce palais. — Un escalier de marbre , décoré de balustrades sculptées en arabesques , conduisait de ce portique à la porte de ce palais de femmes : cette porte, sculptée en bois de diverses couleurs , encadrée dans le marbre et surmontée d'inscriptions arabes, était entourée d'esclaves noirs, vêtus magnifiquement, armés de pistolets argentés et de sabres de Damas étincelants d'or et de ciselures; les vastes cours qui faisaient face au palais étaient remplies elles-mêmes d'une foule de serviteurs , de courtisans , de prêtres ou de soldats sous tous les costumes variés et pittoresques que les cinq populations du Liban affectent : le Druze , le Chrétien , l'Arménien , le Grec , le Maronite, le Métualis. — Cinq à six cents chevaux arabes étaient attachés par les pieds et par la tête à des cordes tendues qui traversaient les cours , sellés , bridés , et couverts de housses éclatantes de toutes les couleurs; quelques groupes de chameaux , les uns couchés , les autres debout , d^'autres à genoux pour se faire charger ou décharger ; et sur la terrasse la plus élevée de la cour intérieure, quelques jeunes pages , courant à cheval les uns sur les autres, se lançaient le dgérid , s'évitaient en se couchant sur leurs chevaux ; revenaient à toute bride sur leur adversaire désarmé, et faisaient, avec une grâce et une vigueur admirables , toutes les évolutions rapides que ce jeu militaire exige. — Après avoir contemplé quelques instants cette scène orientale si nouvelle pour nous , nous

nous approchâmes de la porte immense et massive de la première cour du palais , gardée par les Arabes armés de fusils et, de longues lances légères, semblables à la tige d'un long roseau. — Là , nous envoyâmes porter au prince les lettres que nous avions pour lui. Peu d'instants après, il nous envoya son premier médecin , M. Bertrand , né en Syrie , d*une famille française , et ayant conservé encore la langue et le souvenir de sa patrie. — Il nous conduisit dans l'appartement que l'hospitalité de Témir nous offrait, et des esclaves emmenèrent notre suite et nos chevaux dans un autre quartier du palais. Notre appartement consistait en une jolie cour décorée de pilastres arabesques avec une foataine jaillissante au milieu , coulant dans un large bassin de marbre ; autour de cette cour, trois pièces et un divan , c'est-à-dire un appartement plus large que les autres , formé par une arcade qui s'ouvre sur la cour intérieure , et qui n*a ni portes ni rideaux qui la referment : c'est une transition entre la maison et la rue qui sert de jardin aux paresseux musulmans , et dont l'ombre immobile remplace pour eux celle des arbres , qu'ils n'ont ni l'industrie de planter, ni la force d'aller chercher où la nature les a fait croître pour eux. Nos chambres, quoique dans ce magnifique palais , auraient paru trop délabrées au plus pauvre paysan de nos chaumières; les fenêtres n'avaient point de vitres, luxe inconnu dans l'Orient, malgré les rigueurs de Thiver dans ces montagnes ; ni lits , ni meubles , ni chaises; rien que les murailles nues , décrépites , percées de trous de rats et de lézards ; et pour plancher, de la terre battHO , inégale , mêlée de paille hachée. — Des esclaves apportèrent des

nattes de jonc , qu'ils étendirent sur ee plancher, et des tapis de Damas, dont ils recouvrirent les nattes; ils apportèrent ensuite une petite table de Bethléem , en bois incrusté de nacre de perles ; ces tables n'ont pas un demi-

pied de diamètre et pas davantage d'élévation ; elles ressemblent à un tronçon de colonne brisée , et ne peuvent porter qu'un plateau sur lequel les musulmans placent les cinq ou six plats dont leur repas se compose.

Notre diner , placé sur cette teble , se composait d'un pilau, d'un plat de lait aigri que Ton mêle avec de rhuile, et de quelques morceaux de mouton haché, que Ton pile avec du riz bouilli, et dont on farcit certaines courges semblables à nos concombres. — C'est le mets le plus recherché et le plus savoureux , en effet , que l'on puisse manger dans tout l'Orient ; pour boisson, de l'eau pure que l'on boit dans des jattes de terre à longs becs, qu'on passe de main en main et dont on fait couler l'eau dans sa bouche entr'ouverte , sans que le vase touche les lèvres. Ni couteaux, ni cuillères, ni fourchettes: on «dange avec les mains; mais les ablutions multipliées rendent cette coutume moins révoltante pour les musulmans.

A peine avions-nous fini de diner, que l'émir nous envoya dire qu'il nous attendait. Nous traversâmes une vaste cour ornée de fontaines , et un portique formé de hautes colonnes grêles qui partent de terre , et portent le toit du palais. — Nous fûmes introduits dans une très-belle salle dont le pavé était de marbre , et les plafonds et les mors peints de couleurs vives et d'arabeâques élégantes par desrpeintres de Constantinople. —Des jets d'eau murmu-

raient dans les angles de Tappartement, et dans le fond , derrière une colonnade dont lesentre*eolonnementsétaient grillés et vitrés, on apercevait un tigre énorme , dormant la tète appuyée sur ses pattes croisées. — La moitié de la cbambre était remplie de secrétaires avec leurs longues robes et leur écritoire d'argent , passée en guise de poignard dans leur ceinture ; d'Arabes ricbement vêtus et armés ; de nègres et de mulâtres attendant les ordres de letir maître, et de quelques officiers égyptiens revêtus de vestes européennes et coiffés du bonnet grec de drap rouge , avec une longue houppe bleue pendant jusque sur les épaules. — L'autre partie de l'appartement était plus élevée d'environ un pied, et un large divan de velours rouge régnait tout autour. L'émir était accroupi à l'angle de ce divan. — C'était un beau vieillard à l'oBti vif et pénétrant, au teint frais et animé, à la barbe grise et ondoyante; une robe blanche, serrée par une ceinture de cachemire , le couvrait tout entier , et le manche éda* tant d'un long et large poignard sortait des plis de sa robe à la hauteur de la poitrine , et portait une gerbe de diamants de la grosseur d'une orange. — Nous le saluâmes à la manière du pays, en portant notre main a« front d'abord, puis sur le cœur; il nous rendit natre salut avec grâce et en souriant, et nous fit signe de ndosap* prêcher et de nous asseoir près de lui sur le divan.-- Un interprète était à genoux entre lui et nous. — Je pris la parole et lui exprimai le plaisir que j'éprouvais à visiter l'hitéressante et belle contrée qu'il gouvernait avec tant de fermeté et de sagesse, et lui dis, entre autres choses, que leplusbel éloge que je pouvais fairede son administra-

i88 VOYAGE

tion , c'était de me trouver là ; que la sûreté des routes , la richesse de la culture, Tordre et la paix dans les villes, étaient les témoignages parlants de la vertu et de Thabileté du prince. — Il me remercia , et me fit sur l'Europe , et principalement sur la politique de TEurope dans la lutte des Turcs et des Égyptiens , une foule de demandes qui montraient à la fois tout l'intérêt que cette question avait pour lui , et les connaissances et Tintelligence des affaires , peu communes dans un prince de l'Orient. On apporta le café , les longues pipes, qu'on renouvela plusieurs fois, et la conversation continua pendant près d'une heure.

Je fus ravi de la sagesse , des lumières, des manières nobles et dignes de ce vieux prince, et je me levai , après une longue conversation , pour l'accompagner dans ses bains , qu'il voulut nous montrer lui-même. Ces bains consistent en cinq ou six salles pavées de marbre à compartiments, et dont les voûtes et les murs étaient enduits de stucs et peints à détrempe , avec beaucoup de goût et d'élégance , par des peintres de Damas. Des jets d'eau chaude, froide ou tiède, sortaient du pavé et répandaient leur température dans les salles. La dernière était un bain de vapeur où nous ne pûmes rester une minute. Plusieurs beaux esclaves blancs, le torse nu et les jambes entourées d'un châle de soie écrue , se tenaient dans ces salles^ prêts à exercer leurs fonctions de baigneurs. Le prince nous fit proposer de prendre le bain avec lui ; nous n'acceptâmes pas , et nous le laissâmes entre les mains de ses esclaves , qui s'apprêtaient à le déshabiller.

Nous allâmes de là , avec un de ses écuyers , visiter

les cours et les écuries où ses magnifiques étalons arabes étaient enchaînés. Il faut avoir visité les écuries de Damas, ou celles de Témir Beschir, pour avoir une idée du cheval arabe. Ce superbe et gracieux animal perd de sa beauté, de sa douceur et de sa forme pittoresque quand on le transplante , de son pays natal et de ses habitudes familières , dans nos climats froids et dans Tombre et la solitude de nos écuries. Il faut le voir à la porte de la tente des Arabes du désert , la tète entre les jambes , secouant sa longue crinière noire, comme un parasol mobile, et balayant ses flancs , polis comme du cuivre ou comme de l'argent , avec le fouet tournant de sa queue , dont l'extrémité est toujours teinte en pourpre avec le henné : il faut le voir vêtu de ses housses éclatantes, relevées d*or et de broderies de perles; la tète couverte d'un réseau de soie bleue ou rouge , tissé d'or ou d'argent, avec des aiguillettes sonores et flottantes qui tombent de son front sur ses naseaux , et dont il voile ou dévoile tour à tour , à chaque ondulation de son cou, le globe enflammé , immense , intelligent , doux et fier , de son œil à fleur de tête ; il faut le voir surtout en masse , comme il était là , de deux ou trois cents chevaux ; les uns couchés dans la poussière de la cour , les autres entravés par des anneaux de fer et attachés à de longues cordes qi^i traversaient ces cours; d'autres échappés sur le sable , et franchissant d'un bond les files de chameaux qui s'opposaient à leurs courses ; ceux-ci tenus à la main par de jeunes esclaves noirs , vêtus de vestes écarlates , et reposant leurs têtes caressantes sur l'épaule de ces enfants ; ceux-là jouant ensemble libres et sans vu. 20

«30 VOYAnE

laisse, comme des poulains dans une prairie, se dressant Ton contre l'autre , ou se frottant le front contre le front , ou se léchant mutuellement leur beau poil luisant et ar* genté ; tous nous regardant avec une attention inquiète et curieuse à cause de nos costumes européens et de notre langue étrangère, mais se familiarisant bientôt, el venant gracieusement tendre leur cou aux caresses et an bruit flatteur de notre main. C'est une chose incroyable que la mobHité et la transparence de la physionomie de ces chevaux quand on n'en a pas été témoin. Touteis leurs pensées se peignent dans leurs yeux et dans le mouve^ ntent convulsif de leurs joues, de ieurs lèvres , de leurs naseaux , avec autant d'évidence , avec autant de caractère et de mobilité que les impressions de l'âme sur le visage d'un enfant. Quand nous approchions d'eux pour la première fois , ils faisaient des moues et des grimaces de répugnance et de curiosité tout à fait semblables à celles qu'un homme impressionnable aurait pu faire à l'aspect d'un objet imprévu et inquiétant. Notre langue surtout les frappait et les étonnait vivement; et le mouvement de leurs^ oreilles dressées et renversées en arrière, ou tendues en avant , témoignait de leur surprise et de leur inquiétude : j'admirais surtout plusieurs ju« ments sans prix , réservées pour Témir lui-même. Je fis proposer par mon drogman à l'écuyer jusqu'à dix mille piastres d'une des plus jolies; mais à aucun prix on ne décide un Arabe à se défaire d'une jument de premier sang; et je ne pus rien acheter cette fois.

Nous rentrâmes à la fin du jour dans notre appartement, et Ton nous apporta un souper semblable au dîner.

Plu»i9urs officiers de l'émir vinrent nous rendra visite de 3a part. M. Bertrand, son premier médecin, pfissa ia soirée avec nous. Nous pûmes causeri grâce à un peu d'italien et de français qu'il avait con$orvé^ du souvenir de sa famille. Il nous donna tous les renseignements les plus intéressants sur la vie intérieure de l'émir des Druses. Ce prince, quoique âgé de soixante-douj^ans, ayant perdu récemment sa première femme à qui il devait toute sa fortune , venait de se remarier. Nous regrettâmes de n'avoir pas pu apercevoir sa nouvelle femme ; elle est, dit-on, remarquablement belle. EUe a'a que quinze ans , c'est une esclave circassienne que l'émir a envoyé acheter à Constantinople, et qu'il a faite chrétienne avant de l'épouser; car l'émir Beschir est lui-même chrétien et môme catholique, ou plutôt, il est comme la loi dans tous les pays de tolérance, il est de tous les cultes officiels de son pays; musulman pour les musulmans, druze pour les Druzes, chrétien pour les chrétiens. Il y a chez lui des mosquées et une église ; mais depuis quelques années sa religion de famille , la religion du cœur, est le catholicisme. Sa politique est telle , et la terreur de son nom ^i bien établie, que sa foi chrétienne n'inspire ni défiance ni répugnance aux Arabes musulmans, aux Druzes et aux Métualis , qui vivent aous son empire. 11 £9it justice à tous, et tous le respectent également»

Le. soir après souper, l'émir nous envoya quelques-uns de ses musiciens et de ^s chanleurs , qui improvisèrent des vers arabes en notre honneur. U a parmi ses servir teurs des Arabes uniquement consacrés à ces sortes de cérémonies. Ils sont exactement ce qu^étaient les trouba*'

33i VOYAGE

dours dans les châteaux du moyen âge, ou en Ecosse les poè'tes populaires. Debout derrière le coussin de rémir ou de ses fils pendant qu'ils prennent leur repas, ils chantent des vers à la louange des maîtres qu'ils servent ou des convives que Témir veut honorer. Nous nous fîmes traduire par M. Bertrand quelques-uns de ces toasts poétiques : ils étaient en général très-insignifiants ou d'une telle recherche d'idées, qu'il serait impossible de les rendre avec des idées et des images appropriées à nos langues d'Europe.

Voici la seule pensée un peu claire que je trouve notée sur mon album :

« Votre vaisseau avait des ailes , mais le coursier de a l'Arabe a des ailes aussi. Ses naseaux , quand il vole « sur nos montagnes, font le bruit du vent dans les voiles « du navire. Le mouvement de son galop rapide est « comme le roulis pour le cœur des faibles ; mais il ré- « jouit le cœur de l'Arabe. Puisse son dos être pour vous « un siège d'honneur et vous porter souvent au divan de a l'émir! »

Parmi les secrétaires de l'émir se trouvait alors un des plus grands poè'tes de l'Arabie. Je l'ignorais et je ne Vbï su que plus tard. Quand il apprit par d'autres Arabes de Syrie que j'étais moi-même un poè'te en Europe, il m'écrivit des vers toujours imprégnés de cette affectation et de cette recherche, toujours gâtés par ces jeux de mots qui sont le caractère des langues di)s civilisations vieillies, mais où l'on sent néanmoins une grande élévation de talent et un ordre d'idées bien supérieur à ce que nous nous figurons en Europe.

Nous dormions sur des coussins du divan étendus sur une natte, au bruit des jets d'eau murmurant de toutes parts dans les jardins, dans les cours et dans les salles de cette partie du palais. Quand il fît jour, je vis à travers les grilles plusieurs musulmans qui faisaient leur prière dans la grande cour du palais. Ils étendent un tapis par terre pour ne point toucher la poussière ; i^s se tiennent un moment debout, puis ils s'inclinent d'une seule pièce, et touchent plusieurs fois le tapis du front, le visage toujours tourné du côté de la mosquée ; ils se couchent ensuite à plat ventre sur le tapis; ils frappent la terre du front; ils se relèvent et recommencent un grand nombre de fois les mêmes cérémonies, en reprenant les mêmes attitudes et en murmurant des prières. Je n'ai pu trouver le moindre ridicule dans ces attitudes et dans ces cérémonies, quelque bizarres qu'elles semblent à notre ignorance. La physionomie des musulmans est tellement pénétrée du sentiment religieux qu'ils expriment par ces gestes, que j'ai toujours profondément respecté leur prière; le motif sanctifie tout. Partout où l'idée divine descend et agit dans l'homme, elle lui imprime une dignité surhumaine. On peut dire :

' — Je ne prie pas comme toi , mais je prie avec toi le maître commun , le maître que tu crois et que tu veux reconnaître et honorer, comme je veux le reconnaître et l'honorer moi-même sous une autre forme. Ce n'est pas à moi de rire de toi , c'est à Dieu de nous juger.

Nous passâmes la matinée à visiter les palais des fils de l'émir, qui sont à peu de distance du sien , une petite église catholique, toute semblable à nos églises modernes

t34 VOYAGE

de village en Fraoce ou en Iulie» et le» jardins du palais. L'émir Be^bir a foit bàUr un autre palais de campagoe ^ ua mille environ de Dptédin. C'est le seul but de m^ promenades à cheval, et c'est presque le seul chemin où un cheval, même arabe puisse galoper sans péril ; partout ailleurs les sentiers qui mènent à Dptédin sont tellement escarpés et suspendus sur les bords à pic de tels précipices, qu*on ne peufy passer sans frémir, même au pas. Avant de quitter Dptédin et Deïr-eUKammar, je transcris des notes véridiqueset curieuses, que j'ai recueillies sur les lieux , concernant le vieillard habile et guerrier que nous venons de voir,

Page 1