‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 41 sur 51 · JÉRICHO · texte numérisé non relu

JÉRICHO

Après une heure de marche, nous nous trouvâmes, sans nous en douter, au pied des remparts de Jéricho ; ces remparts étaient de véritables murailles de vingt pieds d'élévation sur quinze à vingt pieds de largeur, formées de fagots d'épine accumulés les uns sur les autres et arrangés avec une admirable industrie pour empêcher le passage des bestiaux et des hommes, fortiGcalions qui ne se seraient pas écroulées au son de la trompette , mais que l'étincelle du feu du pasteur ou le renard de Samson auraient embrasées. Cette forteresse d'épines sèches

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avait deux ou trois larges portes toujours ouvertes, et où les sentinelles arabes veillaient sans doute pendant la nuit. En passant devant ces portes, nous vîmes sur les larges toits de quelques huttes de boue, toutes les femmes et tous les enfants de la ville du déseftt , groupés dans les attitudes les plus pittoresques , qui se pressaient et se portaient les uns les autres pour nous voir passer. Ces femmes, dont les épaules et les jambes étaient nues, avaient pour tout vêtement un morceau de toile de coton bleu , serré au milieu du corps par une ceinture de cuir, les bras et les jambes entourés de plusieurs bracelets d'or et d'argent , les cheveux crépus et flottant sur le cou ; quelques-unes les avaient tressés et nattés avec des piastres et des sequins, en immense profusion^ qui retombaient comme une cuirasse sur leur poitrine et sur leurs épaules. Il y en avait de remarquablement belles : elles n*ont point cet air de douceur, de modestie timide et de langueur voluptueuse des femmes arabes de la Syrie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont les femelles des barbares ; elles ont dans Toeil et dans l'attitude le même feu , la même audace, la même férocité que le Bédouin. Plusieurs négresses étaient au milieu d'elles, et ne semblaient point esclaves : les Bédouins épousent également les négresses ou les blanches, et la couleur n'établit pas les rangs. Ces femmes poussaient des cris sauvages et riaient en nous voyant passer; les hommes, au contraire, semblaient réprouver leur indiscrète curiosité, et ne nous montraient que gravité et respect. Non loin des murs d'épines , nous passâmes près de deux ou trois maisons de scheiks; elles sont bâties de boue desséchée au soleil ; elles n'ont que

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quelques pieds d*élévalion ; la terrasse, recouverte de nattes et de tapis, en est le principal appartement; la fomiUe s*y tient presque jour et nuit. Devant la porte est un large banc de boue séchée où Ton étend un tapis pour le chef. Il s*y établit dès le matin , entouré de ses principaux esclaves et visité par ses amis. Le café et la pipe y fument sans cesse. Une grande cour remplie de chevaux, de chameaux, de chèvres et de vaches, entoure la maison. Il y a toujours deux ou trois belles juments sellées et bridées pour les courses du maître.

Nous ne nous arrêtâmes que quelques moments près du palais de boue du scheik , qui nous offrit de l'eau , du café, la pipe, et fit égorger un veau et plusieurs moutons pour notre caravane. Nous reçûmes aussi en présent des grains de doura grillés, des poulets et des pastèques; nous repartîmes précédés du scheik et de quinze à vingt des principaux Arabes de la ville ; nous trouvâmes quel* ques champs de maïs et de doura bien cultivés aux environs de Jéricho ; quelques jardins d'orangers et de grenadiers, quelques beaux palmiers entourent aussi les maisons éparses autour de la ville ; puis tout redevient désert et sable. Ce désert est une immense plaine à plu* sieurs gradins qui vont en s'abaissant successivement jusqu'au fleuve du Jourdain par des degrés réguliers comme les marches d'un escalier naturel; l'œil ne voit qu'une plaine unie ; mais, après avoir marché une heure, on se trouve tout â coup au bord d'une de ces terrasses ; on descend par une pente rapide , on marche une heure encore , puis une nouvelle descente, et ainsi de suite. Le sol est un sable blanc, solide et recouvert d'une croûte

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concrète et saline produite , sans doute , par les brouillards de la mer Morte, qui, en s'évaporant, laissent cette croûte de sel ; il n'y a ni pierre ni terre , excepté en approchant des bords du fleuve ou des montagnes ; on a partout un horizon assez vaste , et Ton peut distinguer de très-loin un Arabe galopant dans la plaine. Comme ce désert est le théâtre de leur brigandage , du pillage et du massacre des caravanes qui vont de Jérusalem à Damas, ou de la Mésopotamie en Egypte , les Arabes ont profité de quelques mamelons formés par le sable mouvant, et en ont aussi élevé eux-mêmes de factices pour se dérober aux regards des caravanes et les observer de plus loin ; ils creusent un trou dans le sable au sommet de ces mamelons , et s*y enterrent eux et leurs chevaux. Aussitôt qu'ils aperçoivent une proie , ils s'élancent avec la rapidité du ftiucon ; ils vont avertir leur tribu et reviennent ensemble à l'attaque : c'est là leur unique industrie , leur unique gloire ; leur civilisation à eux , c'est le meurtre et le pillage , et ils attachent autant d'estime à leur succès dans ce genre d'exploits que nos conquérants à la conquête d'une province. Leurs poëtes, car ils en ont, célèbrent dans leurs vers ces scènes de barbarie, et font passer de générations en générations le souvenir honoré de leur courage et de leurs crimes. Les chevaux surtout ont leur part de gloire dans ces récits ; en voici un que le fils du scheik nous raconta chemin faisant :

« Un Arabe et sa tribu avaient attaqué dans le désert la caravane de Damas ; la victoire était complète • et les Arabe ^ étaient déjà occupés à charger leur riche butin , quand les cavaliers du pacha d'Acre , qui venaient à la

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rencontre de cette caravane , fondirent à Timproviste sur les Arabes victorieux , en tuèrent un grand nombre , firent les autres prisonniers, et les ayant attachés avec des cordes les emmenèrent à Acre pour en faire présent au pacha. Abou-el-Marsch , c'est le nom de l'Arabe dont il nous parlait , avait reçu une balle dans le bras pendant le combat; comme sa blessure n'était pas mortelle, les Turcs l'avaient attaché sur un chameau, et, s'étant emparés du cheval , emmenaient le cheval et le cavalier. Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre , ils campèrent avec leurs prisonniers dans les montagnes de Saphadt; l'Arabe blessé lavait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir, et était étendu près de la tente où couchaient les Turcs. Pendant la nuit , tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entendit hennir son cheval parmi les autres chevaux entravés autour des tentes, selon r usage des Orientaux ; il reconnut sa voix , et ne pouvant résister au désir d'aller parler encore une fois au compagnon de sa vie , il se traîna péniblement sur la terre , à l'aide de ses mains et de ses genoux , et parvint jusqu'à son coursier. « Pauvre ami, lui dit-il, que feras-tu parmi les Turcs? tu seras emprisonné sous les voûtes d'un kan avec les chevaux d'un aga ou d'un pacha ; les femmes et les enfants ne t'apporteront plus le lait ôb chameau , l'orge ou le doura dans le creux de la main ; tu ne courras plus libre dans le désert comme le vent d'Egypte ; tu ne fendras plus du poitrail l'eau du Jourdain qui rafraîchissait ton poil aussi blanc que ton écume; qu'au moins, si je suis esclave, tu restes libre! Tiens, va, retourne à la tente que tu connais, va dire à ma

femme qu'Abou-el-Marsch ne reviendra plus , et passe ta tète entre les rideaux de la lente pour lécher la main de mes petits enfants. » En parlant ainsi, Abou-el-Marsch avait rongé avec ses dents la corde de poil de chèvre qui sert d'entraves aux chevaux arabes > et Tanimal était libre ; mais voyant son maître blessé et enchaîné à ses . pieds , le fidèle et intelligent coursier comprit , avec son instinct, ce qu'aucune langue ne pouvait lui expliquer; il baissa la tête , flaira son maître , et Tempoignant avec les dents par la ceinture de cuir qu'il avait autour du corps, il partit au galop et remporta jusqu'à ses tentes. En arrivant et en jetant son maître sur le sable aux pieds de sa femme et de ses enfants, le cheval expira de fatigue ; toute la tribu l'a pleuré; les poètes l'ont chanté , et son nom est constamment dans la bouche des Arabes de Jéricho. »

Nous n'avons nous-mêmes aucune idée du degré d'intelligence et d'attachement auquel l'habitude de vivre avec la famille , d'être caressé par les enfants , nourri par les femmes, réprimandé ou encouragé par la voix du maître , peut élever Tinstinct du cheval arabe. L'animal est , par sa race même , plus intelligent et plus apprivoisé que les races de nos climats ; il en est de même de tous les animaux en Arabie. La nature ou le ciel leur ont donné plus d'instinct, plus de fraternité pour l'homme que chez nous, ils se souviennent mieux des jours d'Éden où ils étaient encore soumis volontairement à la domination du roi de la nature. J'ai vu moi-même fréquemment, en Syrie, des oiseaux, pris le matin par des enfants , et parfaitement apprivoisés le soir, n'ayant plus

befloin ni de cage ni de fil aux pattes pour )«s reti»nir avec la famille qui les adopte , mais volant libres sur les orangers et les mûriers du jardin , et revenant à la yoîs se percher d*eux-mémes sur le doigt des enfants ou sur la tète des jeunes fîlies.

Le cheval du scheik de Jéricho, que j*achetai et que je montai, me connaissait, au bout de peu de jours, pour son maître : il ne voulait plus se laisser monter par un autre, et franchissait toute la caravane pour venir à ma voix , bien que ma langue lui fût une langue étrangère. Doux et caressant pour moi , et accoutumé aux soins de mes Arabes, il marchait paisible et sage à son rang, dans la caravane, tant que nous ne rencontrions que des Turcs, des Arabes, vêtus à la turque, ou des Syriens; mais s'il venait, même un an après, à apercevoir un Bédouin, monté sur un cheval du désert, il devenait tout à corp un autre animal ; son œil s'allumait , son cou se gonflait , sa queue s'élevait et battait ses flancs comme un fouet ; H se dressait sur ses jarrets, et marchait ainsi longtemps sous le poids de sa selle et de son cavalier : il ne hennis* sait pas , mais il jetait un cri belliqueux , comme celui d'une trompette d'airain, un cri tel que tous les chevaux en étaient effrayés, et s'arrêtaient, en dressant les oreilles, pour l'écouter.

Même da(e.

Après cinq heures de marche , pendant lesquelles le fleuve semblait toujours s'éloigner de nous, nous arrivâmes au dernier plateau, au pied duquel il devait couler ; mais bien que nous n'en fussions plus qu'à deux ou trois cents

pas, nous n'apercevions toujours que la plaine et le désert devant nous, et aucune trace de vallée ni de fieuve. C'est, je pense, cette illusion du désert qui a fait dire et croire à quelques voyageurs que le Jourdain roulait ses eaux bourbeuses sur un lit de cailloux et entre des rivages de sable dans le désert de Jéricho. Ces voyageurs n'avaient pas pu parvenir jusqu'au fleuve, et voyant de loin une vaste mer de sable, ils n'ont pu imaginer qu'une oasis fraîche , profonde , ombreuse et délicieuse , était creusée entre les plateaux de ce désert monotone, et couvrait les flots à plein bord et le lit murmurant du Jourdain, ûd rideaux de verdure que la Tamise même lui envierait : c'est là pourtant la vérité. Nous en restâmes confondus et charmés quand , arrivés nous-mêmes au bord du der-^ nier plateau qui manque tout à c<mp sous les pas, et se creuse en vallée à pic , nous eûmes devant les yeux un des plus gracieux vallons oii jamais nos regards se fussent reposés. Nous nous y précipitâmes au galop de nos chevaux, attirés par la nouveauté du spectacle et par 'Fattrait de la fraîcheur, de l'humidité et de l'ombre , dont cette vallée était toute pleine : ce n'était partout que pelouses du plus beau vert, où croissaient çà et là des touffes de joncs en fleurs, et des plantes bulbeuses dont les larges et éclatantes corolles semaient d'étoiles de toutes couleurs les gazons et le pied des arbres ; des bosquets d'arbustes aux longues tiges flexibles , retombant comme des panaches tout autour de leurs troncs multipliés; de grands peupliers de Perse , aux légers feuillages , non pas s'élevant en pyramides, comme nos peupliers taillés, mais jetant librement, de tous côtés, leurs membres nerveux

comme ceux des chênes, et dont Fécorce, lisse et blanche, brillait aux ravons mobiles du soleil du matin : des forêts de saules de toute espèce ; et de grands osiers, tellement touffus, qu'il était impossible d*y pénétrer, tant les arbres étaient pressés, et tant les innombrables lianes, qui serpentaient à leurs pieds et se tressaient d'une tige à l'autre, formaient entre eux un inextricable réseau. Ces forêts s'étendaient à perte de vue , des deux côtés , et sur les deux rives du fleuve. Il nous fallut descendre de cheval, et établir notre camp dans une des clairières de la forêt, |Knir pénétrer à pied jusqu'au cours du Jourdain, que nous entendions sans le voir. Nous avançâmes avec peine, tantôt dans le fourré du bois, tantôt dans les longues herbes, tantôt à travers les tiges hautes des joncs; enfin, nous trouvâmes un endroit où le gazon seul bordait les eaux , et nous trempâmes nos pieds et nos mains dans le fleuve. Il peut avoir cent à cent vingt pieds de largeur ; sa profondeur parait considérable , son cours est rapide comme celui du Rhône à Genève ; ses eaux sont d'un bleu pâle , légèrement ternies par le mélange des terres grises qu'il traverse et qu'il creuse , et dont nous entendions , de moments en moments , d'énormes falaises qui s*écroulaient dans son cours : ses bords sont à pic, mais il les remplit jusqu'au pied des joncs et des arbres dont ils sont couverts. Ces arbres, à chaque instant minés par les eaux, y laissent pendre et traîner leurs racines; souvent déracinés eux-mêmes, et manquant d'appui dans la terre qui s'éboule , ils penchent sur les eaux avec tous leurs rameaux et toutes leurs feuilles, qui y trempent et lancent comme des arches de verdure d'un bord à l'autre.

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De temps en temps un de ces arbres est emporté avec la portion du sol qui le soutient, et vogue tout feuille sur le fleuve avec ses lianes arrachées et accrochées à ses branches , ses nids submergés , et ses oiseaux encore perchés sur ses rameaux : nous en vîmes passer plusieurs, pendant le peu d'heures que nous restâmes dans cette charmante oasis. La forêt suit toutes les sinuosités du Jourdain, et lui tresse partout une perpétuelle guirlande de rameaux et de feuilles qui trempent dans l'eau , et font murmurer ses vagues légères. Une innombrable quantité d'oiseaux habite ces forêts impénétrables. Les Arabes nous avertissent de ne pas marcher sans nos armes, et de ne nous avancer qu'avec précaution, parce que ces épais taillis sont le repaire de quelques lions , de panthères et de chats tigres. Nous n'en vîmes aucun , mais nous entendîmes souvent dans l'ombre du fourré des rugissements et des bruits semblables à ceux que font les grands animaux en perçant les profondeurs des bois. Nous parcourûmes, pendant une ou deux heures, les parties accessibles du rivage de ce beau fleuve. Dans quelques endroits, les Arabes des tribus sauvages des montagnes de i*Arabie Pétrée, au pied desquelles nous étions, avaient incendié la forêt , pour y pénétrer ou pour enlever du bois : il y restait une grande quantité de troncs, calcinés seulement par l'écorce ; mais les jets nouveaux avaient poussé autour des arbres brûlés, et les plantes grimpantes de ce sol fertile avaient déjà tellement enlacé les arbres morts et les arbres jeunes, que la forêt en était plus étrange, sans en être moins vaste et moins luxuriante. Nous cueillîmes une ample provision de branches de saules, de peu-

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pliere, d« tous les arbres à knigiie lige si à belle éooroe, doDt j'ignore les noms, pour en €ûre des présents à nos amis d'Europe, et nous rejoignfanes le camp que nos Arabes avaient changé de place pendant notre excursion au bord du fleuve.

Ils avaient découvert un site encore plus gracieux et plus propre à dresser nos tentes, que tous ceux que nous venions de parcourir : c'était une pelouse d'une heiiie fine et aussi touffue que si elle eût été broutée par lui troupeau de moutons. Çà et là, disséminés sur cette pelouse, quelques arbustes à large feuille, quelques jeunes touffes de platanes et de sycomores jetaient une tache d'ombre sur Tberbe pour nous abriter et tenir les chevaux au frais. Le Jourdain , dont le cours n'était qu'à vingt pas, avait creusé un petit golfe peu profond dans le milieu de la clairière, et ses eaux venaient y tournoyer au pied de deux ou trois grands peupliers. Une pente accessible menait jusqu'au fleuve et nous permettait d'y conduire un à un nos chevaux altérés, et d'aller nous y baigner nous-mêmes. Nous dressâmes là nos deux tentes, et nous fîmes la halte du jour.

Le jour suivant , 2 novembre , nous continuâmes notre route, tirant vers les plus hautes montagnes de l'Arabie Pétrée, quittant et retrouvant le Jourdain, selon les sinuosités de son cours, et nous rapprochant de la mer Morte. Il y a , non loin du cours du fleuve , dans un endroit du désert que je ne saurais comment désigner, les restes encore imposants d'un château des croisés, bâli par eux, apparemment pour garder cette route. Cette masure est inhabitée, et peut servir au contraire à abriter les Arabes

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6B embuscade pour dépouiller les caravâfies* Elle produit, au milieu de ces vagues de sable, Teflet d'ufie carcasse de vaisseau , abandonnée sur l'horizon de la mer« fin approchant de la mer Morte, les ondulations de terrain diminuent; la pente incline' insensiblement vers le rivage ; le sable devient spongieux , et les chevaux , enfonçant à chaque pas, avancent péniblement. Quand nous aperçûmes enfin la réverbération des flots, nous ne pûmes contenir notre impatience; nous partîmes au galop pour nous précipiter dans les premières vagues qui dormaient devant nous, brillantes comme du plomb fondu, sur le sable. Le scheik de Jéricho et ses Arabes, qui nous suivaient toujours, croyant que nous voulions courir le djérid avec eux, partirent alors en même temps en tous sens dans la plaine , et , revenant sur nous en poussant des cris, brandissaient leurs longues lances de roseaux comme s'ils eussent voulu nous percer; puis arrêtant court leurs chevaux et les renversant sur leurs jarrets, ils nous laissaient passer et repartaient de nouveau pour revenir encore. J'arrivai le premier, grâce à la vitesse de mon cheval turcoman ; mais, à trente ou quarante pas des flots, le lit de sable mêlé de terre est tellement humide et d'un fond si marécageux , que mon cheval enfonçait jusqu'au ventre, et que je craignis d'être englouti. Je revins sur mes pas; et descendant de cheval, nous nous approchâmes à pied du rivage. La mer Morte a été décrite par plusieurs voyageurs. Je n'ai noté ni son poids spécifique, ni la quantité de sel relative que ses eaux contiennent. Ce n'était pas de la science ou de la critique que je venais y chercher. J*y venais simplement parce qu'elle était sur

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ma route, parce qu'elle était au milieu d'un désert fameux, femeuse elle-même par ren.2;loutissement des villes qui s'élevèrent jadis là où je voyais s'étendre ses flots immobiles. Ses bords sont plats du côté du levant et du couchant ; au nord et au midi , les hautes montagnes de Judée et d'Arabie l'encadrent, et descendent presque jusqu'à ses flots. Celles d'Arabie cependant s'en éloignent un peu plus , surtout du côté de l'embouchure du Jourdain où nous étions alors. Ces bords sont entièrement déserts; l'air y est infect et malsain. Nous en éprouvâmes nous-mêmes l'influence pendant plusieurs jours que nous passâmes dans ce désert. Une grande pesanteur de tête et un sentiment fébrile nous atteignit tous et ne nous abandonna qu'en quittant cette atmosphère. On n'y aperçoit pas d'île. Cependant, au coucher du soleil, du haut d'un monticule de sable , je crus en distinguer deux à l'extrémité de l'horizon, du côté de l'Idumée. Les Arabes n'en savent rien. La mer a, dans cette partie, au moins trente lieues de long, et ils ne s'aventurent jamais à suivre si loin son rivage. Aucun voyageur n'a jamais pu tenter une circumnavigation de la mer Morte; elle n'a même jamais été vue par son autre extrémité , ni par ses deux rivages de Judée et d'Arabie. Nous sommes, je crois, les premiers qui ayons pu en toute liberté l'explorer sous les trois faces, et si nous avions eu à nous un peu plus de temps à dépenser, rien ne nous eût empêchés de faire venir des planches de sapin du Liban, de Jérusalem ou de Jaffa, de faire construire sur les lieux une chaloupe, et de visiter en paix toutes les côtes de cette médilerranée merveilleuse. Les Arabes, qui no laissent pas ordinaire-

ment approcher les voyageurs, et dont les préjugés s'opposent à ce que personneHente de naviguer sur cette mer, étaient alors tellement dévoués à nos moindres volontés, qu'ils n'auraient mis nul obstacle à notre tentative. Je Taurais certainement exécutée si j'avais pu prévoir l'accueil que ces Arabes nous firent.— Mais il était trop tard ; il aurait fallu renvoyer à Jérusalem, faire venir des charpentiers pour construire la barque ; tout cela nous eût pris, avec la navigation , au moins trois semaines, et nos jours étaient comptés. J'y renonçai donc, non sans peine. Un voyageur, dans les mêmes circonstances que moi , pourra facilement l'accomplir, et jeter sur ce phénomène naturel et sur cette question géographique, les lumières que la critique et la science sollicitent depuis si longtemps.

L'aspect de la mer Morte n'est ni triste ni funèbre , excepté à la pensée A Toeil, c'est un lac éblouissant, dont la nappe immense et argentée répercute la lumière et le ciel , comme une glace de Venise ; des montagnes , aux belles coupes, jettent leur ombre jusque sur ses bords. On dit qu'il n'y a ni poissons dans son sein , ni oiseaux sur ses rives. Je n'en sais rien ; je n'y vis ni procellaria , ni mouettes, ni ces beaux oiseaux blancs, semblables à des colombes marines, qui nagent tout le jour sur les vagues de la mer de Syrie , et accompagnent les ceOfques sur le Bosphore; mais à quelques centaines de pas de la mer Morte , je tirai et tuai des oiseaux semblables à des canards sauvages, qui se levaient des bords marécageux du Jourdain. Si l'air de la mer était mortel pour eux , ils ne viendraient pas si près affronter ses vapeurs méphiti-

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ques. Je n'aperçus pas non plus ces ruines de Tilles englouties que Ton voit , dit-on , à peu de profondeur sous les vagues. Les Arabes qui m*a<*conipagnaient prétendent qu'on les découvre quelquefois. Je suivis longtemps les bords de cette mer, tantôt du côté de TArabie où est l'embouchure du Jourdain (ce fleuve esi là« véritablement, coaime les voyageurs le décrivent, une mare d'eau sale dans un lit de boue) , tantôt du côté des montagnes de Judée , où les rivages s'élèvent et prennent quelquefois la forme des légères dunes de l'Océan. La nappe d'eau nous offrit partout le même aspect : éclat, azur et immobilité. Les hommes ont bien conservé la faculté que Dieu leur donna, duns la Genèse, d'appeler les choses par leur nom. Cette mer est belle ; elle étiocelle , elle inonde , de la réflexion de ses eaux , l'immense désert qu'elle couvre ; elle attire l'œil , elle émeut la pensée ; mais elle est morte ; le mouvement et le bruit n'y sont plus : ses ondes» trop lourdes pour le vent , ne se déroulent pas en vagues sonores, et jamais la blanche ceinture de son écume ne joue sur les cailloux de ses bords : c'est une mer pétrifiée* Comment s'eàt«elle formée ? Apparemment, comme dit la Bible et comme dit la vraisemblance , vaste centre de chaînes volcaniques qui s'étendeut de Jérusalem en Mésopotamie , et du Liban à l'Idumée , un cratère se sera ouvert dans so*n sein , au temps où sept villes peuplaient sa plaine. Les villes auront été secouées par le tremblement de terre : le Jourdain qui , selon toute probabilité » courait alors à travers ces plaines , et allait se jeter dans la mer Rouge, arrêté tout à coup par les monticules volcaniques sortis de la terre , et s'engouffrant dans les cra-

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tères de Sodome et de Gomorre , aura formé eeite mex corrompue par le iel , le soufre et le bitume , aliments ou produits ordinaires des volcans : voilà le fait et la vrai* semblance. Cela n'ajoute ni ne retranche rien à Faction de cette souveraine et éternelle volonté , que les uns ap* pellent miracle et que les autres appellent nature; nature et mirade n'esé^ee pas tout un ? et l'univers estril autre chose que miracfe étemel et de tous les moments? %

Uèmê date.

Nous revenons par le côté septentrional de la mer Morte , du côté de la vallée de Saint-Sabba. Le désert est beaucoup plus accentué dans cette partie : il est labouré de vagues de terre et de sable énormes , qu'il nous faut à (Dut moment tourner ou franchir. La file de notre caravane se dessine onduleusement sur le dos de ses vagues , comme une longue flotte sur une grosse mer, dont on aperçoit tour à tour et dont on perd les différents bâtiments dans les plis de la vague. Après trois heures de route , quelquefois sur de petites plaines unies , où nous courons au galop, quelquefois sur le bord de profonds ravins de sable , où roulent quelques-uns de nos chevaux, nous apercevons devant nous la fumée des maisons de Jéricho. Les Arabes se détachent et s'enfuient vers cette fumée. Deux seulement restent avec nous pour nous montrer la route. En approchant de Jéricho, les principaux d'entre les Arabes reviennent au-devant de nous. Nous campons au milieu d'un champ ombragé de quelques palmiers , et où coule une petite rivière. Nos tentes sont

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promplement dressées, et nous trouvons un souper pré^ paré y grâce aux présents de tout genre que les Arabes ont apportés à notre camp L'Arabe qui montait le beau cheval que je désirais emmener , avait paru admirer luimême le cheval turcoman que j'avais monté la veille. La conversation amenée habilement sur nos chevaux mutuels, il fait réloge de plusieurs des miens. Je lui propose de changer le sien contre le cheval turcoman ; nous débattons toute la soirée sur le surplus à donner par moi : rien ne se décide encore. A chaque fois que j'arrive à son prix , il témoigne une si grande douleur de se détacher de son cheval , que nous allons nous coucher sans conclure. Le lendemain, au moment du départ, tous les chevaux déjà bridés et montés, je luis fais encore quelques avances. Il se détermine enfin à monter lui-même mon cheval turcoman , il le galope à travers la plaine : séduit par les brillantes qualités de l'animal , il m'envoie le sien par son fils. Je lui remets neuf cents piastres, je monte le cheval , et je pars Toute la tribu semblait- le voir partir avec regret : les enfants lui parlaient , les femmes le montraient du doigt , le scheik revenait sans cesse le regarder et lui faire certains signes cabalistiques, que les Arabes ont toujours la précaution de faire aux chevaux qu'ils vendent ou qu'ils achètent. L'animal luimême semblait comprendre la séparation, et baissait tristement sa tête ombragée d'une superbe crinière , en regardant à droite et à gauche le désert , d'un œil triste et inquiet. L'œil des chevaux arabes est une langue tout entière. Par leur bel œil, dont la prunelle de feu se détache du blanc large et marbré de sang de l'orbite , ils disent et comprennent tout.

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J'avais cessé depuis quelques jours de monter celui de mes chevaux que je préférais à tous les autres. Par suite des innombrables superstitions arabes, il y a soixante et dix signes bons ou mauvais pour Thoroscope d'un cheval, et c'est une science que possèdent presque tous les hommes du désert. Le cheval dont je parle , et que j'avais appelé Liban , parce que je Tavais acheté dans ces montagnes, était un jeune et superbe étalon , grand, fort, courageux, infatigable et sage, et à qui je n'ai jamais reconnu Tombre d'un vice pendant quinze mois que je Tai monté ; mais il avait sur le poitrail , dans la disposition accidentelle de son beau poil gris cendré , un de ces épis que les Arabes ont mis au nombre des signes funestes. J'en avais été prévenu en l'achetant , mais je l'avais acquis par ce raisonnement bien simple et à leur portée, qu'un signe funeste pour un mahomélan était un signe favorable pour un chrétien. Ils n'avaient rien trouvé à répondre, et je montais Liban toutes les fois quej'avais à faire des journées de route plus longues ou plus mauvaises que les autres. Lorsque nous approchions d'une ville ou d'une tribu, et que l'on venait au-devant de la caravane, les Arabes ou les Turcs, frappés de la beauté et de la vigueur de Liban , commençaient par me faire compliment et par l'admirer avec l'œil de l'envie ; mais , après quelques moments d'admiration , le signe fatal, qui était cependant un peu couvert par le collier de soie et l'amulette suspendus au cou , que tout cheval porte toujours , venait à,se découvrir , et les Arabes , s'approchant de moi , changeaient de figure , prenaient l'air grave et affligé , et me faisaient signe de ne plus monter ce cheval. Cela était vu. 39

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pea important en Syrie ; nais dans la Judée et dans les tribus du désert , je craignais que cela ne portât atteinte à ma considération et ne détruisit le respect et le prestige d'obéissance qui nous entouraient. Je cessai donc de le monter, et on le menait en main a ma suite. Je ne doute pas que nous n*ayons dû une grande part de la déférence et de la crainte dont nous fûmes environnés , à la beauté des douze ou quinze chevaui arabes que nous montions ou qui nous suivaient. Un cheval en Arabie, c'est la fortune d'un homme : cela suppose tout, cela tient lien de tout : ils prenaient une haute idée d'un Franc qui possédait tant de chevaux , aussi beaux que, ceux de leur scfaeik et que les chevaux du pacha.

Nous revenons à Jérusalem par cette même vallée que nous avons traversée de nuit -en arrivant. Avant d'entrer dans k première gorge des montagnes, sur un beau et large plateau qui domine la plaine , nous voyons des traces évidentes d'antiques constructions , et nous suppo* sons que c'est là le véritable emplacement de l'ancienne Jéricho. Il a fallu de grands progrès de civilisation pour bâtir les villes dans les plaines. On ne se trompe jamais en cherchant les villes antiques sur les hauteurs.

C'est dans cette gorge que la parabole touchante du Samaritain place la gcène du meurtre et de la charité. Il parait que , dès le temps de l'Évangile , ces vallées étaient en mauvaise renommée.

Journée fatigante par la monotonie de quatorze heures de route et par l'excessive ardeur du soleil réverbéré par les flancs escarpés des vallées ; nous ne reAControns personne dans ces quatorze heures, qu'un berger arabe qui

EN OaiISMT. 4M

paissait uo innombrable troupeau de chèvres noires, sur la croupe d'une colline*

2 novembre 4832, campé auprès de la piscine de Salomoa,

sons les murs de Jérusalem.

Nous voulions consacrer une journée à la prière dans ce lieu vers lequel tous les chrétiens se tournent en priant, comme les mahométans se tournent vers la Mecke» Nous engageâmes le religieux qui faisait seul les fonctions de curé à Jérusalem , à célébrer, pour nos parents vivants et morts , pour nos amis de tous les temps et de tous les lieux , pour nous-mêmes enfin , la commémoration du grand et douloureux sacrifice qui avait arrosé cette terre du sang du juste pour y faire germer la charité et Tespé*rance ; nous y assistâmes tous dans les sentiments que nos souvenirs, nos douleurs, nos pertes, nos désirs et nos mesures diverses de piété et de croyance, nous inspiraient à chacun ; nous choisîmes pour temple et pour autel la grotte de Gethsemani , dans le creux de la vallée de Josaphat ; c'est dans cette caverne du pied du mont des Olives ) que le. Christ se retirait , suivant les traditions , pour échapper quelquefois à la persécution de ses enne^ mis et à l'importunité de ses disciples ; c'est là qu'il s'entretenait avec ses pensées célestes et qu'il demandait a son Père que le calice trop amer qu'il avait rempli lui-» même, comme nous remplissons tous le nôtre, passât loin de ses lèvres; c'est là qu'il dit à ses trois amis , la veille de sa mort , de rester à l'écart et de ne pas s'endormir, et qu'il fut obligé de les réveiller trois fois, tant le zèle de la charité humaine est prompt à s'assoupir ; c'est là enfin

i«0 VOYAGE

qu'il passa ces heures terribles de Fagonie, lutte ineffable entre la vie et la mort, entre la volonté et Tinstinct, entre rame qui veut s'affranchir et la matière qui résiste parce qu'elle est aveugle ! c'est là qu'il sua le sang et l'eau, et que, las de combattre avec lui-même sans que la victoire de l'intelligence donnât la paix à ses pensées , il dit ces paroles finales, ces paroles qui résument tout l'homme et tout Dieu , ces paroles qui sont devenues la sagesse de tous lés sages, et qui devraient être l'épitaphe de toutes les vies et l'inscription unique de toutes les choses créées : Mon père ! que votre volonté soit faite, et non la mienne ! Le site de cette grotte , creusée dans le rocher du Cédron, est un des sites les plus probables et les mieux justifiés par l'aspect des lieux , de tous ceux que la pieuse crédulité populaire a assignés à chacune des scènes du drame évangélique; c'est bien là la vallée assise à l'ombre de la mort , l'abîme caché sous les murs de la ville , le creux le plus profond et vraisemblablement alors le plus fui des hommes , où le Christ , qui devait avoir tous les hommes pour ennemis , parce qu'il venait attaquer tous leurs mensonges , dut chercher quelquefois un abri et se recueillir en lui-même pour méditer, pour prier et pour souffrir 1 Le torrent impur de Cédron coule à quelques pas. Ce n'était alors qu'un égout de Jérusalem ; la colline des Oliviers s'y replie pour se joindre avec les col* Unes qui portent le tombeau des rois, et forme là comme un coude enfoncé , où des masses d'oliviers, de térébinthes et de figuiers , et ces arbres fruitiers que le pauvre peuple cultive toujours , dans la poussière même du rocher, aux alentours d'une grande ville, devaient cacher

rentrée de la grotte ; de plus ce site ne fut pas remué et rendu méconnaissable par les ruines qui ensevelirent Jérusalem. Des disciples qui avaient veillé et prié avec le Christ purent revenir' et dire, en marquant le rocher et les arbres : C'était là I Une vallée ne 8*efface pas comme une rue, et le moindre rocher dure plus que le plus magnifique des temples.

La grotte de Gethsemani et le rocher qui la couvre sont entourés maintenant des murs d'une petite chapelle fermée à clef, et dont la clef reste entre les mains des religieux latins de Jérusalem. Cette grotte et les sept oliviers du champ voisin leur appartiennent ; la porte, taillée dans le roc, ouvre sur la cour d'un autre pieux sanctuaire, que l'on appelle le Tombeau de la Vierge; celle-ci appartient aux Grecs ; la grotte est profonde et haute, et divisée en deux cavités qui communiquent par une espèce de portique souterrain. Il y a plusieurs autels taillés aussi dans la roche vive ; on n'a pas défiguré ce sanctuaire donné par la nature, par autant d'ornements artificiels que tous les autres sanctuaires du Saint-Sépulcre ; la voûte , le sol et les parois sont le rocher même , suintant encore, comme des larmes, l'humidité caverneuse de la terre qui Tenveloppe ; on a seulement appliqué , au-dessus de chaque autel, une mauvaise représentation, en lames de cuivre peint de couleur chair, et de grandeur naturelle, de la scène de l'agonie du Christ, avec les anges qui lui présentent le calice de la mort; si l'on arrachait ces mauvaises figures qui détruisent celles que l'imagition pieuse aime à se créer dans l'ombre de cette grotte vide ; si on laissait les regards mouillés de larmes monter

46f YOYAOE

librement et sans images sensibles vers la pensée dont cette nuit est pleine , cette grotte serait la plus intacte et la plus religieuse relique des collines de Sion ; mais il faut que les hommes gâtent toujours un peu tout ce qu'ils touchent I Hélas 1 s'ils avaient altéré et gâté seulement les pierres et les ruines de ces scènes visibles ! Mais qpie n'ont-ils pas fait des dogmes , des doctrines , des exem» pies, de cette religion de raison, de simplicité, d'amour et d'humilité, que le Fils de l'homme leur avait enseignée

• au prix de son sang? Quand Dieu permet qu'une vérité tombe sur la terre , les hommes COmmeutent-panfiau-

■^ dire iTpar lapider celui qm l'apporte^ pujs ils s'emparent

^ de cette vérité qu'ils n'ont pu tuer avec lui parce qu'elle

est immortelle ; c'est sa dépouille , c'est leur héritage ;

niHSiDomnïéTir pierre précieuse que les malfaiteurs enlèvent au pèlerin céleste, ils ï'enchâssent dans tantd'er»

— -4^>uf» qu'elle Qevleht.méconrial^l)le , jusqu'à ce que le ^jour brille de nouveau sur elle , et que , séparant après

dSs siècWle diamant de sonlÊIntoiifàge, la sagesse dise :

Voilà le vrai, voilà le faux ; ceci est larvêHlé , ceci est l'erreûFl Voilà*poùrquoi toutes les religions ohTdeûx nafùrês dont l'association étonne les esprits; une nature populaire : miracles, légendes, superstitions honteuses, alliage impur dont les siècles d'ignorance et de ténèbres mêlent et ternissent la pensée du ciel ; une nature ra«^ tionnelle et philosophique que Ton découvre éclatante et immuable en effaçant de la main la rouille humaine , et qui, présentée au jour éternel et incorruptible, qui est la raison, la réfléchit pure et entière , et éclaire toute chose et toute intelligence de cette lumière de vérité et d*amour

au fond de laquelle on voit et l'on aime VÉtre évident^ Dieul

Même date.

Il reste, non loin de la grotte de Gtothflemani, un petit coin de terre ombragé encore par sept oliviers , que les traditions populaires assignent comme les mêmes arbres sous lesquels Jésus se coucha et pleura. Ces oliviers , en effet, portent réellement sur leurs troncs et sur leurs \m* menses racines la date des dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis cette grande nuit. Ces troncs sont énormes et formés, comme tous ceux des vieux oliviers, d*un grand nombre de tiges qui semblent s'être incorporées à l!apbre, sous la même écorce, et forment comme un faisceau de colonnes accouplées. Leurs rameaux sont pres^ que desséchés , mais portent cependant encore quelques olives. Nous cueillîmes celles qui jonchaient le sol sous les arbres; nous en fîmes tomber quelques-unes avec une pieuse discrétion, et nous en remplîmes nos poches pour les apporter en reliques , de cette terre , à nos amis. Je conçois qu'il est doux pour Tâme chrétienne de prier, en roulant dans ses doigts les noyaux d'olives de ces arbres dont Jésus arrosa et féconda peut-être les racines de ses larmes, quand il pria lui-même, pour la dernière fois, sur la terre. Si ce ne sont pas les mêmes troncs, ce sont probablement les rejetons de ces arbres sacrés. Mais rien ne prouve que ce ne soient pas identiquement les mêmes souches. J'ai parcouru toutes les parties du monde où croit l'olivier ; cet arbre vit des siècles , et nulle part je n'en ai trouvé de plus gros , quoique plantés dans un

4«i VOTAGE

sol rocailleux et aride. J*ai bien vu, sur le sommet du Liban, des cèdres que les traditions arabes reportent aux années de Salomon. Il n*y a là rien d'impossible; la nature a donné à certains végétaux plus de durée qu'aux empires; certains chênes ont vu passer bien des dynasties , et le gland que nous foulons aux pieds , le noyau d'olive que je roule dans mes doigts, la pomme de cèdre que le vent balaie, se reproduiront, fleuriront et couvriront encore la terre de leur ombre, quand les centaines de générations qui nous suivent auront rendu à la terre cette poignée de poussière qu'elles lui empruntent tour à tour. Ceci n*est pas une marque de mépris de la création pour nous. L'importance relative des êtres ne se mesure pas à la durée, mais à l'intensité de leur existence. Il y a plus de vie dans une heure de pensée , de contemplation , de prière ou d'amour , que dans une existence tout entière d'homme purement physique. II y a plus de vie dans une pensée qui parcourt le monde et monte au ciel dans un espace de temps inappréciable , dans le millionième d'une seconde, que danS les dix-huit siècles de végétation des oliviers que je touche, ou dans les deux mille cinq cents ans des cèdres de Salomon.

Même date.

Déjeuné , assis sur les marches de la fontaine de Siloé. Écrit quelques vers, déchiré et jeté les lambeaux dans la source. La parole est une arme ébréchée. Les plus beaux vers sont ceux qu'on ne peut pas écrire. Les mots de toute langue sont incomplets , et chaque jour le cœur de

rhomme trouve, dans les nuances de ses sentiments, et l'imagination dans les impressions de la nature visible, des choses que la bouche ne peut exprimer, faute de mots. Le cœur et la pensée de l'homme sont un musicien forcé de jouer une musique infinie sur un clavier qui n'a que quelques notes. Il vaut mieux se taire. Le silence est une belle poésie dans certains moments. L'esprit l'entend et Dieu la comprend : c'est assez.

Même date.

En remontant la vallée de Josaphat, je passe auprès du sépulcre d'Âbsalon. C'est un bloc de rocher taillé dans le bloc même de la montagne de Silhoa, et qui n'est pas détaché du roc primitif qui lui sert de base. 11 a environ trente pieds d'élévation , et vingt de large sur toutes ses faces. Je le dis au hasard, car je ne mesure rien : la toise ne sert qu'à l'architecture. La forme est une base carrée avec une porte grecque au milieu, corniche corinthienne, portant pyramide au sommet. Nul caractère romain ni grec. — Apparence grave, bizarre, monumentale et neuve comme les nK)numents égyptiens. Les Juifs n'eurent pas d'architecture propre. Ils empruntèrent à l'Egypte , à la Grèce, mais, je crois, surtout aux Indes; la clef de tout est aux Indes ; la génération des pensées et des arts me semble remonter là. Elles ont enfanté l'Assyrie, la Ghaldée, la Mésopotamie, la Syrie, les grandes villes du dé* sert, comme Balbeck, puis l'Éj^ypte, puis les fies, comme Crète et Chypre, puis TÉtrurie , puis Rome; puis la nuit est venue , et le christianisme , couvé d'abord par la philosophie platonicienne , ensuite par la barbare ignorance

4M VUÏAGE

du moyen âgo, a enfanté notre civiiiflation et nos arts modernes. Nous sommes jeunes, et nous passons à peine rage de la virilité. Un monde nouveau dans la pensée , dans les formes sociales et dans les arts, sortira, probablement avant peu de siècles, de la grande ruine du moyen âge à laquelle nous assistons. On sent que le monde moral porte son fruit , dont Tenfantement se fera dans les convulsions et la douleur; la parole écrite et multipliée par la presse, en portant la discussion, la critique et l'examen sur tout, en appelant la lumière de toutes les intelligences sur chaque point de fiiit ou de contestation dans le monde , amène invinciblement Tâge de raison pour rbumanité. La révélation à tous par tous. ^ La réverbération de la lumière divine, qui est raison et religion, par tous les centres de Thumanité. -<- On ferait un beau livre de Thistoire de Tesprit divin dans les différentes phases de l'humanité ; de Thistoire de la divinité dans l'homme , où Ton trouverait ce principe religieux agissant d'abord dans les premiers temps connus de l'humanité par les instincts et par les impulsions aveugles ; puis chantant par la voix des poè'tes , mens divinior; puis se manifestant sur les tables des législateurs , ou dans les initiations mystérieuses des théocraties indiennes, égyptiennes, hébraïques. Lorsque ces formes mythologiques s'évanouissent de l'esprit humain, usées par le temps, épuisées par la crédulité des hommes, on le verrait disséminé et^pars dans les grandes écoles philosophiques de la Grèce et de TAsie-mineure et dans les sectes pythagoriciennes , chercher en vain des symboles universels jusqu'à ce que le christianisme résumât

EN ORIENT. 4fiT

toute vérité spéculative et contestée eu ces deux grandes vérités pratiques et incontestable» : adoration d*un Dieu unique ; charité et fraternité entre tous les hommes. Le christianisme lui-même, obscurci et mêlé d'erreurs comme toute doctrine devenue populaire, par les crédulités des siècles qu'il a traversés , paraît destiné à se transformer lui-même, à ressortir -plus rationnel et plus pur des mystères surabondants dont on Ta enveloppé , et à confondre ses divines clartés avec celle de la religieuse raison qu'il a fait éclore le premier, et élevée si haut sur l'horizon de rhumanité.

Même date.

Un peu au-dessus de la naissance de la vallée du Gédron, au nord de Jérusalem, nous traversâmes quelques champs 4'une terre rougeâtre et plus fertile, couverte d'un bois d'oliviers. A environ cinq cents pas de là ville; nous nous trouvâmes aux bords d'une profonde carrière , nous y descendîmes. A gauche, un bloc de roche, richement sculpté , s'étendait dans toute la largeur de la carrière , et laissait voir au-dessous une étroite ouverture â demi fermée par la terre et les pierres éboulées. Un homme pouvait à peine s'y glisser en rampant. Nous y pénétrâmes; mais comme nous n'avions ni briquets ni torches, nous ressorttmes aussitôt, et ne visitâmes paB les chambres intérieures: c'étaient les sépulcres des rois. La frise, magnifiquement sculj)tée et du plus beau travail grec, qui règne sur le rocher extérieur, assigne à cette décoration des momiments Tépoque la plus florissante des arts dans la Grèce; cependant elle date peut*ètre de

Salomon, car qui peut savoir ce qae ce grand prince avait emprunté au génie des Indes et de l'Egypte?

8 noTembre 1832.

La peste, qui ravage de plus en plus Jérusalem et les environs , ne nous permet pas d'entrer dans Bethléem, dont le couvent et le sanctuaire sont fermés. Nous montons cependant achevai dans la soirée, et après avoir traversé un plateau d*enviroo deux lieues qui règne à l'orient de Jérusalem, nous arrivons sur une hauteur à peu de distance de Bethléem et d'où l'on découvre parfaitement toute cette petite ville. Â peine y étions- nous assis, qu'une nombreuse calvatcade d'Arabes bethléémiles arrive et demande à m'étre présentée. Après les compliments d'usage , ils me disent qu'ils sont députés auprès de moi par la population de Bethléem pour me prier de faire diminuer l'impôt dont Ibrahim-Pacha a frappé leur ville; qu'ils savent, par la renommée et par les Arabes d'Abougosh, leur chef, qu'Ibrahim-Pacha est mon ami, et ne me refusera certainement pas, si je sollicite son indulgence pour eux. Comme les Arabes bethléémites sont la plus détestable race de ces contrées, toujours en guerre avec leurs voisins, toujours rançonnant le couvent latin de Bethléem , je leur réponds avec gravité , en leur faisant de sévères reproches sur leurs rapines , que j'aurai égard à leur requête et que je la présenterai au pacha, mais à condition qu'ils respecteront les Européens, les pèlerins , et surtout les couvents de Bethléem et du désert de Saint-Jean ; et que s'ils se permettent la moindre

violation de domicile à l'égard de ces pauvres religieux , la résolution d'Ibrahim est de les exterminer jusqu'au dernier, ou de les* chasser dans les déserts de TArabie Pétrée. J'ajoute , et ceci semble leur faire une vive impression, que si les forces d'Ibrahim-Pacha ne suffisent pas, les pachas de l'Europe sont décidés à venir eux-mêmes, et à les mettre à la raison. En attendant, je les engage à payer le tribut. Depuis ce jour-là jusqu'au jour de mon départ , j'ai eu constamment à ma suite , malgré toutes mes instances pour les congédier, un certain nombre de scheiks bédouins de Bethléem, d'Hébron et du désert de Saint-Jean, qui ne cessaient de m'implorer pour la réduction du tribut. Rentré au camp dans la vallée de la piscine de Salomon , sous les murs de Sion , je reçois la visite d'Abougosh , qui vient avec son oncle et son frère s'informer de nos nouvelles. Je lui donne le café et la pipe, et nous causons une heure à la porte de ma tente, assis chacun sous un olivier.

Même date.

Un courrier de Jatfa m'apporte des lettres d'Europe et de Bayruth , et me les remet sous les remparts de Jérusalem. Ces lettres me rassurent sur la santé de ma fîlle ; mais comme elle ajoute au bas de la lettre de sa mère qu'elle ne veut pas absolument que j'aille en Egypte en ce moment, je change ma marche; je contremande ma caravane de chameaux à El-Arisch, et je me détermine à revenir par la côte de Syrie. Nous levons nos tentes ; j'envoie un présent de cinq cents piastres au couvent , en outre de quinze cents piastres que j'ai payées pour cha-

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