‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 42 sur 51 · VII · texte numérisé non relu

VII

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pelets, reliques, crucifix, etc., et nous prenons de nouveau la route du désert de Saint-Jeao.

L'aspect général des environs de Jérusalem peut se peindre en peu de mots : montagnes sans ombre, v^lJiées sans eau , terre sans verdure , rochers sans terreur et sans grandiose ; quelques blocs de pierre grise perçant la terre friable et crevassée; de temps en teipps qn figuier auprès , ^ne gazelle ou un chjica} se glissant furtivement entre les brisures de la roche; quelques plauts de vigne rampant sur la cendre grise ou rougeâtre du sol ; de loin en loin un bouquet de pâles oliviers jetant une petite tache d'ombre sur les flancs escarpés (ïnup colline; à l'horizon) un térébii)the ou un noir caroubier se détachant triste et seul du bleu du ciel ; les murs et les tours grises des fortifications de la vjlle apparaiss^ut de loin sur la crête de Sion ; voilà la terre. Un piel élevé, pur, net, profond , où jamais le moindre nuage qç flpttp et ne se colore de la pourpre du soir et du matin. Du côté de TÂrabie, un large gouffre descendant entre les montagnes noires, et conduisant les regards jusqu'aux flots éblouissants de la mer Morte et à T^orizon viole( des cimes des montagnes de Moab. Pas un souffle de vent murmurant dans le^ pruneaux ou entre }es branches sèches des oliviers; pas un oiseau chantant ni un grilloii criant dans le sillon sans herbe : un silence coipplej, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne, Telle était Jérusalem pendant tous les jours que npqs passâmes sous ses murailles. Je n'y ai entendu que le hennissement de mes chevaux qui s'impatientaient au

EN ORIENT. i7l

soleil, autour déf ftotre camp, et qui creusaient du pied le sol en poussière, et d'heure en lieùre le chant mélancolîqtie du muetzlîri crîànit l'heure du haut des minarets, ou les lamentations^ cadencées des pleureurs turcs, acdoÈfipagnant eh longues files les pestiférés aux différents cimetières qui entourent les murs. Jérusalénl, où Ton teut visiter un séptîlcré , est bien elle-même le tombeau d'un (>euple, mais toâfibeau sans cyprès, sans inscriptions, sans Aïonuments, doiit on a brisé la pierre, et dont les cendres semblent recouvrir la terre qui l'entoure de deuil, de silence et de stérilité. Nous y jetâmes pliisieuts fois nos regards, en la quittant, du haut de chaque colline d'où nous pouvions Fapercevoîr efteore, etenfift nous Vîmes, pour la dernière fois, la couronne d'oliviers qui domine la motitafgne de ce nom, et qui surnage longtemps dans l'horizon, après qtï'on tt perdu la ville de f'œfl , s'abaisser elle-ïifiéme dans le ciel, et disparaître comme ces couronnes de fleurs pâles que l'on jette dans un sépulcre.

Nods devions cependant y revenir encore, maïs hélas ! non pf us dans les mêmes sentiments ; non plus pouf y pleurer sur les misères dés autres, mais pour y^ gémir Ètit nos propres misères, et pour y faîfe boire nos propres larmes à cette terf e qofi en à tant bu et tant ôéché.

lïîer j'avais plaùté ma tente dans un champ rocailleux, où croissaient quelques troncs d'oliviers noneux ùtx rabougris, sous les murs de Jérusalem , à quelques centaines de pas de la tour de David } un peu au-<lessus dé

la fontaine de Siloé qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte, non loin du tombeau du poë'te roi qui l'a si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à ma gauche, couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et aériennes de la mosquée d'Omar, qui plane aujourd'hui sur les ruines de la maison de Jéhova. — La ville de Jérusalem , ravagée par la peste , était tout inondée des rayons d'un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes, sur ses marbres blancs, sur ses tours de pierre dorée, sur ses murailles polies par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite ; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et morte comme la couche d'un agonisant : ses larges portes étaient ou^ vertes, et l'on apercevait de temps en temps le turban blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes abandonnées : rien ne venait , rien ne sortait; l'air du matin soulevait seul la poudre ondoyante des chemins, et^aisait un moment l'illusion d'une caravane; mais quand la bouffée de vent avait passé, quand elle était venue mourir en sifQant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la maison de Caïphe, la poussière retombait, le désert apparaissait de nouveau, et le pas d'aucun chameau, d'aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la route ; seulement, de quart d'heure en quart d'heure, les deux battants ferrés de toutes les portes de Jérusalem s'ouvraient, et nous voyions passer les morts que la peste venait d'achever, et que deux esclaves nus portaient sur un brancard, aux tombes répandues tout autour de nous. Quel-

quefois un long cortège de Turcs, d'Arabes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnait le mort et défilait en chantant, entre les troncs d'oliviers,, puis rentrait à pas lents et silencieusement dans la ville ; plus souvent les morts étaient seuls ; et quand les deux esclaves avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline , et couché le pestiféré dans son dernier lit, ils s'asseyaient sur le tertre même qu'ils venaient d'élever, se partageaient les vêtements du mort, et, allumant leurs grandes pipes, ils fumaient en silence, et regardaient la fumée de leurs chibouks monter en légère colonne bleue, et se perdre gracieusement dans Tair limpide, vif et transparent, de ces journées d'automne.

A mes pieds, la vallée de Josaphat s'étendait comme un vaste sépulcre ; le Gédron tari la sillonnait d'une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux collines qui la cernent étaient toutrblancs de tombes et de turbans sculptés, monument banal des Osmanlis : un peu sur la droite, la colline des Oliviers s'affaissait et laissait, entre les chaînes éparses des cônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho et de Saint- Saba, l'horizon s'étendre et se prolonger, comme une avenue lumineuse , entre des cimes de cyprès inégaux : le regard s'y jetait de lui-même , attiré par l'éclat azuré et plombé de la mer Morte, qui luisait aux pieds des degrés de ces montagnes ; et derrière , la chaîne bleue des montagnes de l'Arabie Pétrée bornait l'horizon. Mais borner n'est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l'on voyait ou l'on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s'étendre

iU VOtAGE

ëiicôré , et liager dàîis lés vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpre et de céruso.

C'était l'heure de midi , l'heure où le muetziin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret , et chante rheure et la prière de toutes les heures; voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, bien supérieure, à mon avis, à la voix sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné Torge, dans le sac de poil de chèvre, à mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente, les pieds enchaînés â des anneaux de fer : ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris, luisant et fumant sous les rayons d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaient rassemblés à Fombre du plus large des oliviers ; ils avaient étendu sur la terre leurs nattes de Damas, et ils fumaient, en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers d'Antar.

f^Antfl^, ce type de l'Arabe errant, à la fois pasteur, / guerrier et poète,, qui a écrit le désert tout entier dans n / ses poésies nationales, épique comme Homère, plaintif y comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomûn; ses vers, qui endorment ou exaltent rimagination de FArabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé, retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes Sais ; et quand le poète avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sauvages , mais impressionnables , on entendait un léger murmure de leurs lèvres ;^ ils joignaient leurs mains, les élevaient au-dessus de leurs oreilles, et,

inclinant la tête, ils ô'écriaïent : Allah ! Allah ! Allah !

Plus tard, le sooveflir de ces heures passées ainsi à écouter ces vers, que je ne pouvais comprendre, me fît rechercher avec soin quelques fragments de poésies arabes populaires, et surtout du poèfme héroïque d'Antar. Je parvins à m'en procurer un certain nombre, et je me les faisais traduire par mon drogtnan pendstAt les soirées d'hiver que je passai dans ïe Liban. Je commençais moiïnéme à entendre un peu dWabe, mais pas assez pour le lire ; mon interprète traduisait les morceaux du poè'me eu italien vulgaire, et je les traduisais ensuite mot à mot en français. Je conserve ces essais poétiques inconnus en Europe et je les fais insérer à la fin de ce volume. On verra que la poésie est de tous les lieux , de tous les temps et de toutes les civilisations.

Le poë'qie d'Antar est , comme je viens de le dire ^ la poésie nationale de l'Arabe errant; ce sont les livres saints de son imagination. Combien d'autres fois encore n'ai-je pas vu nés groupes de mes Arabes, accroupis le soir autour du feu de mon bivouac, tendre le cou, prêter Foreille, diriger leurs regards de feu vers un de leurs compagnons qui leur récitait quelques passages de ces admirables poésies, tandis qu'un nuage de fumée, s'élevant de leurs pipes, formait au-dessus de leurs têtes l'atmosphère fantastique des songes, et que nos chevaux, la tête penchée sur eux, semblaient eux-mêmes attentifs à la voix monotone de leurs maîtres. Je m'asseyais non loin du cercle et j'écoutais aussi, bien que je ne comprisse pas ; mais je comprenais le son de la voix, le jeu dés physionomies, les frémissements des auditeurs; je

fv

savais que c'était de la poésie, et je me figurais des redis touchants, dramatiques, merveilleux, que je me récitais à moi-même. C'est ainsi qu*en écoutant de la musique mélodieuse ou passionnée, je crois entendre les paroles, et que la poésie de la langue chantée me révèle et me parle la poésie de la langue écrite ; faut-il même tout dire : je n*ai jamais lu de poésie comparable à cette poésie que j'entendais dans la langue inintelligible pour moi de ces Arabes; l'imagination dépassant toujours la réalité, je croyais comprendre la poésie primitive et patriarcale du désert; je voyais le chameau, le cheval, la gazelle ; je voyais Toasis dressant ses télés de palmiers d'un vert jaune au-dessus des dunes immenses de sable rouge, les combats des guerriers et les jeunes beautés arabes enlevées et reprises parmi la mêlée et reconnaissant leurs amants dans leurs libérateurs. Cela me rappelle que j*ai eu toujours plus de plaisir à lire un poêle étranger dans une détestable et plaie traduction que dans Toriginal même ; c'est que l'original le plus beau laisse toujours quelque chose à désirer dans Texpression, et que la mauvaise traduction ne fait qu'indiquer la pensée, le motif poétique ; que l'imagination, brodant elle-même ce motif avec des paroles qu'elle suppose aussi transparentes que l'idée, jouit d'un plaisir complet et qu'elle se crée à elle-même. L'infini étant dans la pensée, elle le suppose dans l'expression ; le plaisir est ainsi infini. Il faut, pour se donner ce plaisir, être jusqu'à un certain point musicien ou poète, mais qui ne Test pas?

Anlar, à la fois le héros et le poète de l'Arabe errant, est peu connu de nous; nous savons mal son histoire;

nous ignorons même la date précise de son existence. Quelques savants prétendent qu'il vivait dans le sixième siècle de notre ère. Les traditions locales reportent sa vie bien plus haut- Antar, selon ces traditions empruntées en partie à son poëme, était un esclave nègre qui conquit sa liberté par ses exploits et ses vertus, et obtint sa maîtresse Abla à force d'amour et d'héroïsme. Le poë'me d'Antar n'est pas, comme celui d'Homère, écrit entièrement en vers ; il est en prose poétique, de Tarabe le plus pur et le plus classique, entrecoupée de vers. Ce qu'il y a de singulier dans ce poème, c'est que la partie du récit écrite en prose est infiniment supérieure aux fragments lyriques qui y sont intercalés. La partie poétique y sent la recherche, Taffectation et la manière des littératures en décadence ; rien au contraire n'est plus simple, plus naturel , plus véritablement passionné, que le récitatif. Tout ce que j'ai lu de poésies arabes, antiques ou modernes, participe plus ou moins de cette malheureuse recherche de la poésie d'Antar : ce sont, sinon des jeux de mots , du moins des jeux d'idées, des jeux d'images, plutôt faits pour amuser l'esprit que pour toucher le cœur. Il faut des siècles à l'art pour arriver à l'expression simple et sublime de la nature. Pour les Arabes, les vers ne sont encore qu^un ingénieux mode de badiner avec leur esprit ou avec leurs sentiments. J'excepte quelques poésies religieuses, écrites, il y a environ trente ans, par un évéque maronite du mont Liban : j'en rapporte quelques fragments dignes des lieux qui les ont inspirées et des sujets sacrés auxquels ce pieux cénobite avait exclusivement consacré son mâle génie. Ces poésies

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religieufies sont plus solennelles et plus ititifiles qu'au* cune de celles que je connaisse en Gufo^e ; il y reste quelque chose de Taccetit de Job, de la grandeur de Salomon et de la mélancolie de David.

le regrette qu*un orientaliste exercé ne traduise pas pou^Tîous Antar tout entier, cela vaudrait niieuxgu'un voy^^T^ar rien ne réfléchit autant les mœurs" qu'un

poëme; cela rajeunirait aussi nos prq^res inspirations pfiTles couleurs si neuvesjjn^A"*^'' » pnîs^^f^s dans ses aolitndftfl; raîa sftrait, de plus^ amusant comme rAriosteT touchant comme le Tasse. Je ne puis douter que, la poésfejtalienne de l'Arioste ejdu Tasse nesoit sœur des poésie^JU:abfi^ : la mAmfl^alIjanri* diflfiftaqui produisit rAmajiibiid^JÇéville, Grenade, et quelques-unes de nos

mants du poè'te de ftftggin. Antar^est plus intéressant que les Mille et une Nuits y parce qu'il est moins merveilleuîLjout l'intérêt est puisé dans le cœur de Thonime

et de sou amante. Les Anglais ont une traduction presque

CîOmpIS&"de ce délicieux poè'mft; nnna n^^n pngfiAfïnîya

que quelques^^eaux fragments disséminés dans nos fa. vues littéraires. Le lecteur pourra à peine entrevoir^ à travers lesjmperfectyns des mordeaux placés à la fin de ce voltime, les admirables beautés de l'original.

A quelques pas de moi, utie jeune fenimé turque pleurait sou mari, sur un de ces petits monuments de pierre blanche, dont toutes les collines, autour de Jérusalem, sont parsefihées : elle paraissait à peine avoir dix-huit à

y|og|; ans, et je op yis jamais une si rayiss^pte image de l^ douleuf . Son profil, que son voile rejeté en arrière me laissait entrevoir, av^it la pureté de ligpes des plus belles ^ètes du Parthé^OQ ; mais en même temps l^ mollesse, la sujavitjâ et la gracieuse langueur des femmes d^ TAsie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse, bieu plus fascinante pour le POUr que la beauté sévère et mâle des statues grecqu'es; ses cbeveux d'un blpnd bronzé e( doré comme le cuivre de^ statues UQtiques, pouleur trèsestimée dans ce pays du soleil , dont ell^ es( comme uq reflet permanent; ses cbeveu:i^ détacbés de sa télé, tombaient autour d'elle, et balayaient li(téralemeut|l^ §ol; sa poitrine était entièremen|; découverte, selou (a coutume des femmes de cette partie de TArabje, et quand elle se baissait pour embrasser la pierrp du turbin, pu pour coller son oreille à la tombe, ses deux seins nus touchaieut^ Ip terre, et creusaient leur moule daus Ifi poussière, çoname ce moule du beau sein ^^^i^tala epse.velie, que le sable du sépulcre dessjnait enmrft dans Tadmirable épopée de M. de Cbèteaubriand. Elle avait joncbé de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terr^ à Tentour ; un beau tapis de Dam^s était étendu sous se^ i genoux; sur le tapis, il y avait quelques vases de fleurs, / et une corbeille pleine de figues et de galettes d*org^; | car cette femme devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre, et qui était censé correspondre à Toreille du mort, lui servait de porte-voix vers cet autre monde où dormait celui qu'elle venait visiter. Elle se penchait de moments en moments verp cette ouverture ; elle y chantait des choses entremêlées

de sanglots, elle y collait ensuite Toreille, comme si elle eût attendu la réponse ; puis elle se remettait à chanter en pleurant encore. J'essayai de comprendre les paroles qu'elle murmurait ainsi, et qui venaient jusqu'à moi; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je les regrette I Que de secrets de Tamour ou de la douleur 1 Que de soupirs animés de toute la vie de deux âmes arrachées l'une à l'autre, ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir ! Oh ! si quelque chose pouvait jamais réveiller un mort, c'étaient de pareilles paroles, murmurées par une pareille bouche.

A deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenue par deux roseaux fichés en terre, pour servir de parasol, ses deux petits enfants jouaient avec trois esclaves noires d'Abyssinie, accroupies comme leurs maîtresses sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l'Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois statues tirées d'un seul bloc. L'une avait un genou en terre, et tenait sur l'autre genou un des enfants qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère; l'autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes, comme la Madeleine de Canova, sur son tablier de toile bleue ; la troisième était debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à gauche berçait contre son sein, à peine dessiné, le plus petit des enfants qu'elle essayait en vain d'endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve arrivaient jusqu'aux enfants , ceux-ci se prenaient à pleurer, et les trois es-

EN ORIENT. iSl

elaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse, se mettaient à clianter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leur pays, pour apaiser les deux enfants.

C'était un dimanche ; à deux cents pas de moi , derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais sortir par bouffées , de la noire coupole du couvent grec , les échos éloignés et affaiblis de l'office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David s'élevaient après trois mille ans, rapportés par des voix étrangères et dans une langue nouvelle , sur ces mêmes collines qui les avaient inspirés ; et je voyais sur les terrasses du couvent quelques figures de vieux moines de Terre-Sainte aller et venir, leur bréviaire à la main, et murmurant ces prières murmurées déjà par tant de siècles dans des langues et dans des rhythmes divers.

Et moi, j'étais là aussi pour chanter toutes ces choses ; pour étudier les siècles à leur berceau ; pour remonter , jusqu'à sa source , le cours inconnu d'une civilisation , d'une religion ; pour m'inspirer sde l'esprit des lieux et du sens caché des histoires et des monuments , sur ces bords qui furent le point de départ du monde moderne, et pour nourrir, d'une sagesse plus réelle, et d'une philosophie plus vraie, la poésie grave et pensée de l'époque où nous vivons!

rptifl aç^pft f jetée ]^ hasard sous mes yeuXyjet recueillie aans un de mes mille souvenirs de voyagea,-^e présenta les destinées et les phases presque complètes de toute poésie : les trois esclaves noires berçant les-enfants avecTés chansons naïves et sans pensée de leur yïT. ' 31 ^

411 VOYAâS PV OlIENT.

pava |a pftAii a pQfl^|r|j| ^ft ipgtnjc^ya dft r^nfeno^ <tog ftf^

tiong^ jeppe veuve turqy^ pleuraqt Sftn mtn ^" ^^^ffUîr laot ses eangloU à ia terre^ la poésie Al^iyme et ptipaiwnée, la poésie du cœur : les «^'^i>tft gt l(^ mOH V''*'" f^'^ahf^

teu? d'Antor, la m^p tejfl'lf P* y'^'-rf^'^ ^p° pnifllf^ ponaadea 04 ponquérants; |^8 rooiogi graps chasteat la»

jyrjiny dflft 4geg d^eatbQusjasme et de réDovatioa rail* g;ieygg4^t qaoi, méditaot sous ma tentei et recuaillaat dea véritéflji[i^^)riquQft OM dea P^'lS^^f SUr \m*^ Ifl t^rrfti J* poésie de philosophie et de mé4itatinnfl^ fillp (j'wnft fijf^ que eiiJ!humqpité s^étp^ia et se résuma ella>mA|[gej[iiaque 4§yi les chanta dont jlla amuse sas loisirs.

Voillt la poésie tout eqtière dans la passé; mais dan» ravenir, que sera-tpelle? . . . • , t . • « >•

GETHSEMANI,

Où La mort 6é jûlià,

Nous plaçons ici, avant que Tauleur quitte JérnsaTem et )(*8 grotlps de Gethsemani , qu'il vient de décrire, des vers qu*H écrivit quatorze mois après la porte de son unique enfant, vers dont la «celle et les images se rapportent aux lieux qu^ll tient de visiter. Ces vers, qu*il â bien toulu nous permettre â'thsérëf Ôitii Ce Volume, n*ont jamais été piifetlH^ M Wéttië fbs p»r ttii à aucun de ses amis les plus intimes. On le comprendra en les lisant.

Je fus dès la mamelle un bomme de douleur ^ Mon cœur, au lieu de sang^ ne roule que des Itrmes^ Ou plutôt, de ces pleurs Dieu m'a ravi les cbarmes, n a pétritié les larmes dans mon cœur. L'amertume est mon miel, la tilslesse est ma Joie; Un insUnct fraternel m'attache à tout cercueil, Nul chemin ne td^arfête, à itioids que je li*|r t6!« Quelque ftflHe ou quelque detiiU

Si je vois des ebamps verts qu'un ciel pur entmUftftBe^ De doux vallons s'ouvrant pour embrasser la mer» Je passe, et je me dis avec un rire amer : Place pour le bonheur^ hélas! et non la mienne! Mon esprit n'a d'éebo qu'où l'on entend gémira Partout où l'on pleura mon àme a sa patrie, Une teite dé cendre et de lafîftéis pêitié

Eét !éi Ut où j'âlme k âomit.

i8i VOYAGE

Demandez-vous pourquoi? je ne pourrais le dire; De cet abtme amer je remûrais les flots, Ma bouche pour parler n'aurait que des sanglots; Mais déchirez ce cœur si vous voulez y lire. La mon dans chaque fibre a plongé le couteau, Ses battements ne sont que lentes agonies, 11 n'est plein que de morts comme des gémonies ; Toute mou &mc est un tombeau 1

Or, quand je fus aux bords où le Christ voulut naître, Je ne demandai pas les lieui sanctiflés Où les pauvres jetaient les palmes sous ses pieds, Où le Verbe à sa voix se faisait reconnaître, Où THosanna courait sur ses pas triomphants, Où sa main , qu'arrosaient les pleurs des saintes femmes , Essuyant de son front la sueur et les flammes, Caressait les petits enfants;

Conduisez-moi, mon père, à la place où Ton pleure! A ce jardin funèbre où l'homme de salut, Abandonné du père et des hommes, voulut Suer le sang et l'eau qu'on sue avant qu'on meure; Laissez-moi seul, allez, j'y veux sentir aussi Ce qu'il tient de douleur dans une heure infinie : Homme de désespoir, mon culte est l'agonie, Mon autel à moi, c'est ici I

Il est au pied poudreux du jardin des Olives, Sous l'ombre des remparts d'où s'écroula Sion, Un lieu d'où le soleil écarte tout rayon. Où le Cédron tari filtre entre ses deux rives; Josaphat en sépulcre y creuse ses coteaux; Au lieu d'herbe, la terre y germe des ruines. Et des vieux troncs minés les traînantes racines Fendent les pierres des tombeaux.

Là, s'ouvre entre deux rocs la grotte ténébreuse Où l'homme de douleur vint savourer la mort,

Quand réveillant trois fois Tamitié qui s'endort, Il dit à ses amis : Veillez, Pbeure est affreuse! La lèvre, en frémissant, croit encore étancber Sur le pavé sanglant les gouttes du calice. Et la moite sueur du fatal sacrifice,

Sue encore aux flancs du rocher.

Le front dans mes deux mains, je m'assis sur la pierre, Pensant à ce qu'avait pensé ce front divin, Et repassant en moi, de leur source à leur fin. Ces larmes dont le cours a creusé ma carrière; Je repris mes fardeaux et je les soulevai. Je comptai mes douleurs, mort k mort, vie à vie. Puis, dans un songe enfin mon âme fut ravie. Quel rêve, grand Dieu! je rêvai!

J'avais laissé non loin, sous l'aile maternelle. Ma fille, mon enfant, mon souci, mon trésor; Son front à chaque été s'accomplissait encoi* , Mais son &me avait l'âge où le ciel les rappelle; Sou image de l'œil ne pouvait s'effacer. Partout à son ravon sa trace était suivie, Et sans se retourner pour me porter envie. Nul père ne la vit passer.

C'était le seul débris de ma longue tempête. Seul fruit de tant de fleurs, seul vestige d'amour, Une larme au départ, un baiser au retour. Pour mes foyers errants une éternelle fête; Cétait sur ma fenêtre un rayon de soleil. Un oiseau gazouillant qui buvait sur ma bouche. Un soufQe harmonieux la nuit près de ma couche, Une caresse à mon réveil !

C'était plus : de ma mère, hélas! c'était l'image; Son regard par ses yeux semblait me revenir. Par elle mon passé renaissait avenir.

Mon bonheur n'avait fait que changer de visage;

m TOtAGE

Sa Toix était Féclxj de ôH uns éë hmhetit, Son pas dan» la maison remplissait Pair de éliafliieé. Son regard dans mes ^eui faisait moirtéfr les làriâess. Son sourire éclairait mon cctfur.

Son front se nuançait à ma moindre pensée, Toujours son bel œil bleu réfléchissait le mien, Je toyat» mes sooeis teindre et motrillet le sfett. Comme dans une eau elaire unêl ombr6 est rètraeée. Mais tout ce qui montait de son coinr était dotls. Et sa lèvre jamais n'atait un pli sévère Qu'en joignant ses deni mains dans les mains ôë 9à iûète, ^odr |irier Dieu stir ses genont 1

Je-fèvais qu'en ces lieux je l'avais amenée, Et que je la tenais belle sur mon genou, L'un de mes bras portant ses pieds, rantre son coa, Ma tète sur son ttoni tendrement inclinée; Ce front se renversant sur le bras paternel^ Secouait l'air bruni de ses tresses soyeuses, Ses dents blanches brillaient sons ses lèvres rieuses Qu'entr'onvrait leur rire éternel?

Pour me darder son cœur et ponr puiser mon àme. Toujours vers moi, toujours ses regards se levuient, Et dans le doux rayon doift mes yeux la eouTraiefaf,r Dieu seul petit mesurer ce qu'il brillait de flamme; Mes lèvres ne savaient d'amotir où se posef, Elle les appelait comitie nn enfant qui joue, Et les faisait flotter de sa bouche à sa jotie Qfi'elle dérobait ati baiser!

Et je disais à Dieu dans ce cœur qu'elle enivre : Mon Dieu! tant que ces yeux luiront autour de moi, Je n'aurai qne des chants et des grâces ponr tcil, Dans cette vie en fleurs c'est assez de revivre. Va ! donne-lui ma part de tes dons les pins êmx, Effeuille sons méé pas ses jotirs eii espérance,

EN OAÏENT. 491

Prépare-lui sa coticBe, etitf ôtitrer-liil d*âVâfléé Le<â bf ad eùcHatiiés d'an épdvii !

Et tout eu m'^iVraitit d« jo^e eit dH f^éffé^ Mes regàf^ et nfou eœtt^ ne s*ai|)«feeffii1efitp«i Que ee front derr^tiait plus pesaitn èdt mM ]»ri9^ Que ies pieds me gla^fiiieni les lâninêf «foiMoie Is fiiertê. Julia! Julia ! d'dù ti«iit ({ue tû pftm? Pourquoi ce front mouillé, cette couleur qui change? Parle-molf souri&^mdî l'as dé ceà jêtix, moti kû^ët Rourt&^mfA (tes fdat àtt j^ M

Mais le bleu du trépas èerifait su lètr e rosof Le sourire j m«ttrait à peiné corameneé* Son souffle râoeourei devenait plus pressé^ i Gomme les Inittements d'utie âWe ipn se pdèe^ * L'oreille sur son coeMir, j'attendais ses élaits, Et quand le dernier soufQe eut enlevé son àme, Mon cœur mourut eh m(Â cùmifie un fhiit (fdé U fmimë Porte mort e( froid darift âes flânes !

Et sur mes bras r^iidis^ portant plits que ma tîe^ Tel qu'un homme qui maf€be après le coup norteli Je me levai debout, je marebài vers Tautel Et j'étendis l'enfant sur la pierre attiédie, Et ma lèvre à ses yeux fermés vint se coller, Et ce front déjà marbre était tout tiède encore, Comme la place au nid d'où f olseati d'une atfrCTfe Vient à peine de s'énvolei"!

Et je sentis ainsi* dans mie benre éternelle^ Passer des mers d'angoisse el des siècles d'ttorreilr^ Et la douleur combla la plaee où fnt mm eœuri Et je dis k mou Dieu : Mon Dieu I je n'avais qu'elle 1 Tous mes amours s'étaient noyés dans cet am^ar, Elle avait remplacé ceux que la mort retranche; C'était l'unique fruit demeuré su^ U brancfcê Aptes les vents d'un mauvais Jotit.

i8S VOYAGE

Cétait le seul anneau de ma chaîne brisée, Le seul coin pur et bleu dans tout mon horizon ; Pour que son nom sonnât plus doux dans la maison, D*un nom mélodieui nous Tavions baptisée. C*était mon univers, mon mouvement» mon bruit, La voix qui m*enchantait dans toutes mes demeures. Le charme ou le souci de mes yeui, de mes heures. Mon matin, mon soir et ma nuit;

Le miroir où mon cœur s'aimait dans son image, Le plus pur de mes jours sur ce front arrêté. Un rayon permanent de ma félicité, Tous tes dons rassemblés, Seigneur, sur un visage ; Doux fardeau qu'à mon cou sa mère suspendait, Yeux où brillaient mes yeux, &me à mon sein ravie, Voix où vibrait ma voix, vie où vivait ma vie, Ciel vivant qui me regardait.

Eh bien I prends ! assouvis, implacable justice, D'agonie et de mort ce besoin immortel ; Moi-même, je retends sur ton funèbre autel; Si je Tai tout vidé, brise enfin mon calice ! Ma fille! mon enfant! mon soufQe! la voilà! La voilà! j'ai coupé seulement ces deux tresses Dont elle m'encbaln it hier dans ses caresses. Et je n'ai gardé que cela !

Un sanglot m'étouffa, je m'éveillai; la pierre Suintait sous mon corps d'une sueui* de sang; Ma main froide glaçait mon front en y passant ; L^horreur avait gelé deux pleurs sous ma paupière ; Je m'enfuis; l'aigle au nid est moins prompt à courir. Des sanglots étouffés sortaient de ma demeure. L'amour seul suspendait pour moi sa dernière heure. Elle m'attendait pour mourir!

Maintenant, tout est mort dans ma maison aride, Deux yeux toujours pleurant sont toujours devant moi ;

Je vais saus savoir où, j'attends sans savoir quoi ; Mes bras s'ouvrent à rien et se ferment à vide. Tous mes joui's et mes nuits sont de même couleur, La prière en mon sein avec l'espoir est morte, Mais c'est Dieu qui t'écrase, ô mon âme! sois forte, Baise sa main sous la douleur!

4 novembre 4852.

Passé la soirée et la nuit au désert de Saint-Jean , à prendre congé de nos excellents religieux , dont la mémoire nous accompagnera toujours ; le souvenir des vertus humbles et parfaites reste dans Tâme, comme le parfum des odeurs d'un temple que Ton a traversé ; nous remîmes à ces bons pères une aumône à peine suffisante pour les indemniser des dépenses que nous leur avions occasionnées ; ils comptèrent pour rien le péril que nous leur avions fait courir ; ils me prièrent de les recommander à la protection terrible d'Abougosh , que je devais revoir à Jérémie. Nous partîmes avant le jour, pour éviter rimportunité de la poursuite des Bédouins de Bethléem et du désert de Saint-Jean , qui ne se lassaient pas de me suivre et commençaient même à me menacer. A huit heures du matin, nous avions franchi les hautes montagnes que couronne le tombeau des Machabées,.et nous étions assis sous les figuiers de Jérémie , fumant la pipe et prenant le café avec Abougosh , son oncle et ses frères. Abougosh me combla de nouvelles marques d'égards et de bienveillance ; il m'offrit un cheval que je refusai , ne voulant pas lui faire de cadeau moi-même , parce que ce cadeau aurait semblé une reconnaissance

4M YOYAGK

du tribut qu'il impotte ordifiairement aux pèleriM, trifint dont Ibrahim les a affranchis ; je mis sous sa sauvegarde les religieux de Saint-Jean, de Bethléem et de Jérusalem. J'ai su depuis qu*il était allé en effet les délivrer de l'obsession des Bédouins du désert ; il ne se doutait pas, sans doute, alors que je lui demandais sa protection pour de pauvres religieux francs exilés dans ses montagnes, que, huit mois plus tard, il enverrait implofrer la mienne pour la délivrance de son propre frère i emmené prisotinier à Damas, et que je serais assez heureux pour lui être utile à mon tour. Le café pris , nos chevaux rafraichis , nous repartîmes « escortés par l'immense population de Jéré' mie^ et nous allâmes camper au delà de Ramia , dUns on superbe bois d'olivierp qui entoure la ville Accablés de lassitude et sans vivres, nous fhnes demander rhospita«« lité aux religieux du couvent de Terre«9ainte; ils nous la refusèrent comme à des pestiférés que nous pouvions bien être en effet ; nous nous passâmes donc de Souper, et nous nous endormîmes au bruit du veut de mer jouant daAs la cime des oliviers. C'est là que la Vierge , saini Joseph et l'Enfant passèrent la nuit dans la campagne en fuyant en Egypte. Cei pensées adoucirent notre couche.

Partis de Ramla , à six heures du matin f venu» déjeu-' ner à Jaffd « <5hez M. Damiani ; — un jour passé à nous reposer et à préparer les provisions pour revenir en Syrie par la côte.

Rien de plus délicieux que ces voyages en caravauo quand le pays est beau ; que les chevaux bien reposés marchent légèrement au lever dii jour , sur un sol uni et sablonneux ; que les sites se succèdent sans monotonie )

que ]^ mer surtout, qui nous ^uvoie au visage lafratç^e onduldtiou de Fajr, produite par ses vagues souples et régulières, se déroule verte ou bleue aux pieds de votre cheval) et vou3 jette par moments les gouttes poudreuses de sou écume ; c'est le plaisir que nous éprouvions eu longeant le charmant golfe qui sépare Ka'ipba dç Saiut- Jean-d'Acre. Le désert , formé par la plaine de ^abulon , est caché à droite par les hautes touffes de roseajpx et par la cime des palmiers qui séparent la grève de la t^rre : on marche sur un lit de sable blanc et fin , contipueller ment arrosé par la vague qui s^ déplie et y répand sç9 nappe^ blanche^ et cannelées; le golfe, enfermé à Torient par la haute pointe du cap Garmel , surmontée de son monastère, à Tocpideut par les blanches murailles eu lambeaux de Saiut-Jean-d'Acre, ressemble à un vaste lap où les plu^ petites barques peuvent se faire bercer impu^ nément par les flpts ; il n'en est rien cependant; la côte de Syrie, partout dangereuse, l'est davantage encore dans le golfe de Kaïpha : les navires qui s'y réfugient et y jçtteut l'ancre , pour éviter la tempête , sur un fond de sable peu solide, sont fréquemment jetés à la cOte : de trîçtes et pittoresques débris L'attestaient trop à nos regards; la plage entière est bordée de carcasses de vais^ ^eaux naufragés à demi, ensevelis dans le sable; quelques-unes nu)ntreut encore leur haute proue fracassée où la^ oiseaux de mer font leurs nids; beaucoup ont seulement leurs mâts hors du sable : ces arbres immobiles et saos feuillage ressemblent à ces croix funèbres que nous plantona sur la cendre de ceux qui ne sont plus : il y en a gui ont encore leurs vergues et leurs cordages , rouillé^

iM V0TA6B

par la vapear saline de la mer, pendant autour des mâts. Les Arabes ne touchent pas à ces ruines de bâtiments naufragés ; il faut que le temps et les tempêtes d*hiver se chargent seuls d'accomplir leur dégradation, ou que le sable les ensevelisse jour à jour. Nous vîmes là, comme presque dans toutes les autres mers de Syrie, comment les Arabes pèchent le poisson. Un homme, tenant an petit filet replié, élevé au-dessus de sa tète et prêt à être ancé, s'avance à quelques pas dans la mer, et choisit l'heure et la place où le soleil est derrière lui, et illumine la vague sans l'éblouir. Il attend les vagues qui viennent, en s'amoncelant et en se dressant, fondre à ses pieds sur recueil ou sur le sable. Il plonge un regard perçant et exercé dans chaque écume , et s'il aperçoit qu'elle roule du poisson , il lance son filet au moment même où elle se brise et entraînerait ce qu'elle apporte avec son reflux : le filet tombe , la vague se retire et le poisson reste. Il faut un temps un peu gros pour que cette pêche ait lieu sur les côtes de Syrie ; quand la mer est calme , le pêcheur n'y découvre rien ; la vague ne devient transparente qu'en se dressant au soleil à la surface de la mer.

L'odeur infecte des champs de bataille nous annonçait le voisinage d'Acre ; nous n'étions plus qu'à un quart d'heure de ses murs. C'est un monceau de ruines; les dômes des mosquées sont percés à jour, les murailles crénelées d'immenses brèches, les tours écroulées dans le port; elle venait de subir un siège d'un an et d'être emportée d'assaut par les quarante mille héros d'Ibrahim.

On connaît mal en Europe la politique de l'Orient ; on lui suppose des desseins, elle n'a que des caprices; des

EN ORIENT. m

plans, elle n*a que des passions ; un avenir , elle n'a que le jour et le lendemain. On à vu, dans l'agression de Méhémet-Âli , la préméditation d'une longue et progressive ambition ; ce ne fut que Fentrainement de la fortune qui, d'un pas à l'autre, le mena presque involontairement jusqu'à ébranler le trône de son maître et à conquérir une moitié de l'empire : une chance nouvelle peut le conduire plus loin encore.

Voici comment la querelle naquît : Âbdalla, pacha d'Acre, jeune homme inconsidéré, passé au gouvernement d'Acre par un jeu de la faveur et du hasard, s'était révolté contre le Grand-Seigneur ; vaincu, ^ft avait imploré la protection du pacha d'Egypte , qu avait acheté sa grâce du divan. Abdalla, oubliant bientôt la reconnaissance qu'il devait à Méhémet, refusa de tenir certaines conditions jurées dans le temps de son infortune. Ibrahim marche pour l'y forcer ; il éprouve à Acre une résistance imprévue ; sa colère s'irrite ; il demande à son maître des troupes nouvelles; elles arrivent, et sont de nouveau repoussées. Méhémet-Ali se lasse et rappelle son fils de tous ses vœux ; l'amour-propre d'Ibrahim résiste : il veut mourir sous les murs d'Acre ou la soumettre à son père. Il enfonce enfin, à force d'hommes sacrifiés, les portes de cette ville. Abdalla, prisonnier, s'attend à la mort; Ibrahim le fait venir sous sa tente, lui adresse quelques sarcasmes amers, et l'expédie à Alexandrie. Au lieu du cordon ou du sabre, Méhémet-Ali lui envoie son cheval , le fait entrer en triomphe , le fait asseoir à ses côtés sur le divan, lui adresse des éloges sur sa bravoure

vu. 42

494 VOYÀQIï

et sa fidélité au sultan, lui dçnoe up palais^ de9 ç^lavea et d'immenses revenus.

Abdalla méritait ce traitement par sa bravoure : reii* fermé dans Acre avec trois mille osmanlis , il avait résisté un an à toutes les forces de TÉgypte par terre çt par mer; la fortune d'Ibrahim, comme celle de Napoléon , avait hésité devant cet écueil; si le Grand-Seigneur, ea vain sollicité par Abdalla, lui avait envoyé qgelqiies mille hommes à propos , ou avait seulement lancé sur les mers de Syrie deu^ ou trois de ces belles frégates qui dorment inutilement sur leurs ancres devant les ca'iqua» du Bosphore , c'en était fait d'Ibrahim : il rentrait eq Egypte avec la conviction de l'impuissance de sa colère ; ipais la Porte fut fidèle à son système de fatalité; elle laissa s'accomplir la ruine de son pacha.- Le boulevard de la Syrie fut renversé , et le divan ne se réveilla qu9 trop tard. Cependant Mébémet-Ali écrivait à son général de revenir; mais celui-ci , homme de courage et d'aven* tures, voulut tâter jusqu'au bout la faiblesse du sultan et sa propre destinée : il avança. Deux victoires éclatantes et mal disputées, celle de Homs en Syrie et celle de Konia en Asie mineure, le rendirent maître absolu de l'Arabie, da la Syrie , et de tous ces royaumes de Pont, de Bitbynie, de Cappadoce, qui sont aujourd'hui la Cara* manie. La Porte pouvait encore lui couper la retraite, et, débarquant des troupes sur ses derrières, reprendre pos* session des villes et des provinces où il ne pouvait laisser 4as garnisons suffisantes; un corps de six mille hommes, je(é par elle dans les défilés du Taurus et de la ëyrie , faisant dlbrahim et de son armée une proie, l'emprison-

EN OàlÊNT. 405

nait dans ses victoires. La flotte turque était infiniment plus nombreuse que celle d'Ibrahim , ou plutôt la Porte avait une flotte immense et magnifique ; Ibrahim n*avait que deui ou trois frégates; mais, dès le commencement de la campagne, Kalil-Pacha , jeune homme aux mœurs élégantes, favori du Grand-Seigneur, et nommé par lui (âpitan-pacha , s*était retiré de la mer devant les faibles forces dlbrahim ; je l'avais vti , de mes yeux , quitter la rade de Rhodes et s'enfermer dans la rade de Marmorizza sur la côte de Caramanie , au fond du golfe de Macri. Une fois avec ses vaisseaux dans ce port dont la passe est prodigieusement étroit* , Ibrahim , avec deux bâtiments, pouvait l'empêcher d'en sortir. Il n'en sortit plus en effet, et tout l'hiver, où les opérations militaires furent les plus importantes et les plus décisives sur les côtes de Syrie , les vaisseaux d'Ibrahim parurent seuls sur ces frfers , et lui transportèrent sans obstacles des renforts et des munitions, et cependant Kalil-Pacha n^était ni traître ni sans valeur; mais ainsi vont les affaires d'un peuple qui demeure immobile quand tout marche autour de lui : la fortune des dations, c'est leur génie^; le génie des musulfhans tremble maintenant devant celui du dernier de ses pachaà; oh É9Âi le reste dé cette campagne qui rappelle celle d'Alexandre; Ibrahim est incontestablement ub hérds, et Méhémet-Ali un grand homme; mais toute leur fortune repose sur leurs deux têtes ; ces deux hommes de moinâ, fl n*Y a plus d'Egypte, il n'y a plus d'empife arabe, il n'y a plus de Machabées pour l'islamisme, et rOrient revient à l'Occident par cette invincible loi des eboses qui porte l'empire là Où est la lumière.

Même date.

Le sable qui borde le golfe de Saint-Jean-d'Acre devenait de plus en plus fétide. Nous commencions à apercevoir des ossements d*hommes, de chevaux, de chameaux, roulés sur la grève et blanchissant au soleil , lavés par récume des vagues. A chaque pas, ces débris amoncelés se multipliaient à nos yeux. Bientôt toute la lisière , entre la terre et les falaises , en parut couverte , et le bruit des pas de nos chevaux faisait partir à tout moment des bandes de chiens sauvages, de hideux chacals, et d'oiseaux de proie , occupés depuis deux mois à ronger les restes d'un horrible festin que le canon d'Ibrahim et d'Abdalla leur avait fait. Les uns entraînaient en fuyant des membres d'hommes mal ensevelis, les autres des jambes de chevaux où la peau tenait encore; quelques aigles posés sur des tètes osseuses de chameaux , s'élevaient à notre approche avec des cris de colère, et revenaient planer, même à nos coups de fusil , sur leur horrible proie. Les hautes herbes , les joncs , les arbustes du rivage, étaient également jonchés de ces débris d'hommes ou d'animaux. Tout n'était pas le reste de la guerre. Le typhus, qui ravageait Acre depuis plusieurs mois, achevait ce que les armes avaient épargné ; il restait à peine douze à quinze cents hommes dans une ville de douze à quinze mille âmes, et chaque jour on jetait hors des murs ou dans la mer les cadavres nouveaux que la mer rejetait au fond du golfe ou que les chacals déterraient dans les champs. Nous arrivâmes jusqu'à la porte orien-

taie de cette malheureuse ville. L*aîr n*était plus respirable; nous n'entrâmes pas, mais tournant à droite, le long des murs écroulés où travaillaient quelques esclaves, nous traversâmes le champ de bataille dans toute son étendue , depuis les murs de la ville jusqu*à la maison de campagne des anciens pachas d'Acre , bâtie au milieu de la plaine , à une ou deux heures du bord de la mer. En approchant de celte maison de magnifique apparence et flanquée de kiosques élégants d'architecture indienne > nous vîmes de longs sillons un peu plus élevés que ceux que la charrue trace dans nos fortes terres. Ces sillons pouvaient avoir une demi-lieue de long sur à peu près autant de large ; le dos du sillon s'élevait à un ou deux pieds au-dessus du sol : c'était la place du camp d'Ibrahim et la tombe de quinze mille hommes qu'il avait fait ensevelir dans ces tranchées sépulcrales ; nous marchâmes longtemps avec difficulté sur ce sol qui recouvrait à peine tant de victimes de l'ambition et du caprice de ce qu'on appelle un héros.

Nous pressions le pas de nos chevaux dont les pieds heurtaient sans cesse contre les morts et brisaient lei ossements que les chacals avaient découverts, et nous allâmes camper a environ une heure de cet endroit funeste, dans un site charmant de cette plaine, tout arrosé d'eau courante , tout ombragé de palmes d'orangers et de limoniers doux , hors du vent de Saint-Jeand'Acre dont les émanations nous poursuivaient. Ces jardins, jetés comme une oasis dans la nudité de la plaine d'Acre , avaient été plantés par l'avant-dernier pacha , successeur du fameux Djezzar-Pacha ; quelques pauvres

iH VOYAGE

Arabes, réfugiés dans defs huttes de terre et de botie, noua fourairent des oranges , des oeufs et des poulets ; noua dormîmes là.

Le lendemain , M. de Laroyère put à peJne.9e lever de sa natte et monter à cheval ; tous ses membres engourdis par la douleur se refusaient au moindre mouvement. Il aentit lés premiers sjrmptômes du typhus que sa sdence médicale lui apprenait à distinguer mieux e|ue noua. Mais le lieu ne nous offrant ni abri ni ressources pour établir tin malade , nous nous hâtâmes de nous en éloigner avant que la fnaladie fât devenue plus grave, et nous allâmes coucher à quinze lieues delà, dans la plaine de Tyr, aux bords d'un fleuve ombragé d'immenses roseaux, et non loin d'une ruine isolée qui semble avoir appartenu à l'époque des croisés. Le mouvement et la chaleur avaient ranimé M. de Laroyère. Nous le couchâmes sous la tente, et nous allâmes tuer des canards et des des sauvages, qui s'élevaieht , comme des nuages, des roseaux aux bords du fleuve. Ces oiseaux nourrirent ce jour-là toute notre caravane.

Le jour suivant, nous rencontrâmes, sur le bord de la mer, dans un endroit délicieux , ombragé de cèdres maritimes et de magnifiques platanes, un aga turc qui revenait de hi Mecke avec une suite nombreuse d'hommes et de chevaux. Nous noua établîmes sôus uii arbre auprès de la fontaine, non loin d*un autfe arbre où Faga déjeunait. Ses esclaves promenaient ses chevaux. Je fus frappé de la perfection de formes et de la légèreté d'un jeune éttflon arabe de pur sang, le chargeai mon drogman d'entrer en pourparler avec l'aga. Nous lui entoyâmes en

EN ORÎËNT. 4^

pféâents qadqûes-Mîiés de flos provisions dé route et niïô pdirë de pistolets à piston ; il nous fit préséfnt â àon tour d'an ydtagsin de Perse. Je fisi pâsseî' mes éhevâtix devant loi potir nmettèt la convet^ation d'nne msinièfe natarelle sof* ce sujet. Nous y parvînmes , mais la difficulté était de lui proposer de me Venare le sien. Mon drogmaft lui l'ècontà qu'dn de nos compagnons de roule était si malade, qu'il tié pouvait trouvef un cheval d'une allure assez douce poui* le porter. L'aga alors dit qu'il en avait un sur le dos duquel on pouvait boire le café an galop sans qu'il en tombât une goutte de là tasse. Celait précisément le bel animal que j'avais admiré , et que je désirais ^i vivemeilt posséder pour ma fefrime. Après de longues circonvolutions de paroles , riotis finîmes paf entrer en mahîhé ; et j'emmenai le cheval , que j'appelai El Kantara , en mémoire du lieu et de la fonlâifie où je l'avais acheté. Je le mohtai à l'instant mêtîie pour achever la journée : je n'ai jâtnais monté un animal aussi léger. On ne sentait ni le moutemeilt élas^tique de ses épaules , ni la i*éaction de son sabot sur le rocher, ni le pltis léger poids de sa tête sur le mors. L'encolure courte et éiâneée, relevatit ses pieds comhie utie gtoelle, Oft oi^yafit monter un oiseau dont les ailes auraient sotiteiltt la marche insensible. Il courait aussi /nîeux qu'aucun cheval arabe avec qui je l'aie essayé. Son poil était gris perlé. Je le donnai à. ma femme, qui ne voulut plus en monter d'autre pendant tout notre séjour en Orient. Je regretterai toujours ce cheval accompli. !1 était né dans le Rhorassan et n'avait que cinq ans.

te soir ftous arrivâmes aux Puits dé Sélomôii , lé len-

demain, de bonne heure, nous entrions à Saïde, Tantique Skkm , escortés par les Francs du pays et par les fils de M. Giraudin , notre excellent vice-consul à Saïde. Nous trouvâmes aussi à Saïde M. Cattalago , que nous avions connu à Nazareth, et sa famille. Il venait de bâtir une maison dans cette ville, et s'occupait des préparatifs du mariage d*une de ses filles. L'antique Sidon n'offrant plus aucun vestige de sa grandeur passée, nous nous livrâmes tout eotiers aux soins aimables de M. Giraudin, et au plaisir de causer de l'Europe et de l'Orient avec cet intéressant vieillard. Devenu patriarche dans la terre des patriarches, il nous présentait en lui et dans sa famille l'image de toutes les vertus patriarcales dont il nous rappelait les mœurs dans ses mœurs.

Le typhus se caractérise avec tous ses symptômes dans la maladie croissante de M. de Laroyère. Ne pouvant plus se lever pour monter à cheval , nous affrétons une barque à Saïde pour le transporter par mer à Bayruth ; nous repartons avec le reste de la carstvane; j'envoie un courrier à lady Stanhope , pour la remercier des obligeantes démarches qu'elle a faites en ma faveur auprès du chef Abougosh , et la prier de saisir les occasions qui se présenteraient d'annoncer mon arrivée prochaine aux Arabes du désert de Bkâ, de Balbeck et de Palmyre.

5 novembre 4832.

Couché à une mauvaise masure antique , abandonnée sur les bords de la mer ; écrit quelques vers pendant la nuit sur les pages de ma Bible ; joie d'approcher de Bay-

ruth après un voyage si heureusement accompli ; trouvé en route un cavalier arabe porleur d*une lettre de ma femme; tout va bien, Julia est florissante de sauté; on m'attend pour aller passer quelques jours au monastère d'Antoura , dans le Liban , chez le patriarche catholique qui est venu nous y inviter. A quatre heures après midi , orage épouvantable ; la calotte des nuages semble tomber tout à coup sur les montagnes qui sont à notre droite ; le bruit du flux et du reflux de ces lourds nuages contre les pics du Liban qui les déchirent , se confond au bruit de la mer, qui ressemble elle-même à une plaine de neige remuée par un vent furieux. La pluie ne tombe pas » comme en Occident, par gouttes plus ou moins pressées, mais par ruisseaux continus et lourds qui frappent et pèsent sur l'homme et le cheval comme la main de la tempête ; le jour a complètement disparu ; nos chevaux marchent dans des torrents mêlés de pierres roulantes, et sont à chaque instant près d'être entraînés dans la mer. Quand le ciel se relève et reparaît, nous nous trouvons aux bords du plateau des pins de Facardin , à une demilieue de la ville : la patrie est quelque chose pour Ic^ animaux comme pour les hommes ; ceux de mes chevaux qui reconnaissent ce site pour nous y avoir portés souvent , quoique accablés de trois cents lieues de route , hennissent , dressent leurs oreilles et bondissent de joie sur le sable ; je laisse la caravane défiler lentement sous les pins; je lance Liban au galop, et j'arrive, le cœur tremblant d'inquiétude et de joie , dans les bras de ma femme : Julia était à s'amuser dans une maison voisine avec les filles du prince de la montagne , devenu gouver-

9M TOTAGE

neur de Bayrotb pendant mon absence; elle m'a vu acooorir du haut de la terrasse ; je l'entends qui accourt elle-même en disant : — Où est-il? Est-ce bien lui? — Bile entre , elle se précipite dans mes bras , elle me couvre de caresses, puis elle court autour de la chambre, ses beaux yeux tout brillants de larmes de joie , élevant ses bras et répétant : ~ Oh ! (}ue je suis contente ! oh ! que je suis contente! et revient s'asseoir sur mes genoux et m'embrasser encore. II y avait dans la chambre deux jlnines pères jésuites du Liban en visite chez ma femme ; je n'ai pu de longtemps leur adresser un mot de politesse : muets eux-mêmes devant cette expression naïve et passionnée de la tendresse d'âme d'un enfant pour son père, et devant l'éclat céleste (pie le bonheur ajoutait à la beauté de cette tête rayonnante , ils restaient debout , frappés de silence et d'admiration ; nos amis et notre Édite afrivetit et remplissent les champs de mûriers de nos chevaux et de nos tentes.

Plusieurs jours de repos et de bonheui* passés à rece* voi^ les visites de nos amis de Bayruth : les fils de Témir Beschff , descendus des montagnes, par Tordre d'Ibrahim, poui" occuper le pays qui tnénacede se soulever eâ faveur d08 Turds, sont campée dans( la vallée de Nar-el-Kelb , à une heure environ de chez moi.

TttoteiùbrelSSa.

Le consul de Sardaigne, M. Bianco, lié depuis lohguës aimées avec ces princes, nous invite à tin dtner qu'il leur denfie^ l\d arrivent vêtus de cafetans magnifiques, tissus

EN OftlPBÎT. 1091

çn entier de Qi d'o)?; leur turbdD e»t égi^leoient compos(i des plus riches étoffes de Cachemire. L*ainé des prjoce», qui commande l*armé@ de son père , a un poignard donit le manche est entièrement incrusté de diamants d'un prix inestimable.. Leur suite est nombreuse et singulière: au milieu d'un grand nombre de musulmans et d*esclav0s noirs, il y a un poë'te tout à fait semblable, par ses attri^ butions, aux bardes du moyen dge; ses fonctions qonsisr tent à cl^anter 1^ vertus et les exploits de son maître, à lui composer des histoires quand il rappelle pour le désennuyer, à r^ster debout derrière lui pendant les repas pour improviser des vers, espèces de toasts politiques en son honneur ou en Thonneur des convives que la prince veut distinguer. Il y a aussi un chapelain ou confesseur maronite catholique qui ne le quitte jamais, môme à table, et à qui seul l'entrée du harem est permise ; c'est un moine à figure joviale et guerrière, tout à JSiit sen> blable à ce que nous entendons par aumdnier de régi^ ment. Le chapelain, à cause de son caractère ecolésiaih tique, est assis à table, le poète reste debout. Ces princes, et surtout l'aîné, ne paraissent nullement embarrasséi de nos usages ni de la présence des femmes européennes. Us causent tour à tour avec nous , avec la même grAce de manières, le même à-propos, la même liberté d'esprit, que s'ils avaient été nourris dans la oour la plus élégante de l'Elurope. La civilisation orientale ^t toujours au niveau de notre civilisation , parce qu'elle est plus vieille , et originairement plus pure et plus parfpiite. A un CPi) ^ans préjugé, il n'y a pas de comparaison entre la m^ blesse , la décence , la grâce sévèr^ des jsusurs arab^y

turques, indiennes, persanes, et les nôtres. On sent en nous les peuples jeunes , sortant à peine de civilisations dures , grossières , incomplètes : on sent en eiîx les enfents de bonne maison , les peuples héritiers de la sagesse et de la vertu antiques. Leur noblesse , qui n'est que la 61iation des vertus primitives, est écrite sur leurs fronts et empreinte dans toutes leurs coutumes ; et puis il n*y apas de peuple parmi eux. La civilisation morale, la seule dont je tienne compte, est partout de niveau. Le pasteur et l'émir sont de même famille, parlent la même langue, ont les mêmes usages et participent à la même sagesse, à la même grandeur de traditions, qui est Tatmosphère d*un peuple.

Au dessert, les vins de Chypre et du Liban circulent à grands flots; les Arabes chrétiens et la famille de Témir Beschir, qui est chrétienne ou croit l'être , en boivent sans difficulté dans l'occasion. On porte des toasts à la victoire d*lbrahim, à l'affranchissement du Liban, à l'amitié des Francs et des Arabes ; puis enfin le prince en porte un aux dames présentes à cette fête : son barde alors se prit à improviser à Tordre du prince, et chanta, en récitatif et à gorge déployée, des vers arabes, dont voici à peu près le sens :

« Buvons le jus d'Éden qui enivre et réjouit le cœur de l'esclave et du prince. C'est du vin de ces plants que Noé a plantés lui-même quand la colombe, au lieu du rameau d'olivier, lui rapporta du ciel le cep de la vigne. Par la vertu de ce vin, le poète un instant devient prince, et le prince devient poè'te.

« Buvons-le à Thonneur de ces jeunes et belles franques qui viennent du pays où toute femme est reine. Les yeux des femmes de Syrie sont doux, mais ils sont voilés. Dans les yeux des filles d'Occident il y a plus d'ivresse que dans la coupe transparente que je bois.

a Boire le vin et contempler le visage des femmes , pour lemusnlman c'est pécher deux fois; pour l'Arabe c'est deux fois jouir et bénir Dieu de deux manières. »

Le chapelain parut lui-même enchanté de ces vers , et chantait les refrains du barde en riant et en vidant son verre ; le prince nous proposa le spectacle d'une chasse au faucon, divertissement habituel de tous les princes et scheiks de Syrie. C'est de là que les croisés rapportèrent cet usage en Europe.

9 noyembre 41139.

Le climat, à Texception de quelques coups de vent sur la mer et de quelques orages de pluie vers le milieu du jour, est aussi beau qu'au mois de mai en France. Aussitôt que les pluies ont commencé, c'est un printemps nouveau qui commence ; les murailles des terrasses qui soutiennent les pentes cultivées du Liban et les collines fertiles des environs de Bayruth se sont tellement couvertes de végétation en peu de jours, que la terre est entièrement cachée sous la mousse, l'herbe, les lianes et les fleurs; l'orge verte tapisse tous les champs qui n'étaient que poussière à notre arrivée ; les mûriers, qui poussent leurs secondes feuilles, forment, tout autour des maisons,

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