‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 44 sur 51 · VII · texte numérisé non relu

VII

Dieu s'y peiai mieux que daos les lignes d'un catéchisme r il s'y peÎDt en traits dignes de lui ; la souveraine beauté, rimmense bonté d'une qature accomplie , le révèlent , tel qu'il est , à Tàme de Tenfont ; cette beauté physique et matérielle se traduit pour elle en sentiment de beauté morale. On £ait voir à l'artiste les statues de la Grèce pour lui inspirer Tinstinct du beau; il faut faire voir à l'âme jeune les grandes et belles scènes de la nature , pour que Timage qu'elle se forme de son auteur soit digne d'elle et de lui !

Nous remontâmes â cheval au pied de la colline, dans la plaine au bord du fleuve; nous traversâmes le pont, nous gravîmes quelques coteaux boisés du Liban , jusqu'au premier monastère qui s'élevait comme un château- &rt sur un piédestal de granit. Les moines me pcmnais!aaient par les rapports de leurs Arabes , et me reçurent dans le eouvent. Je parcourus les cellules, le réfectoire, les ebapelles. Les moines, rentrant du travail, étaient occupés dans la vaste cour à dételer les bœufs et les buffles : cette cour avait l'aspect d'une cour de grande ferme; elle était encombrée de charrues, de bétail, de fumiers, de volailles, de tous les instruments de la vie rustique* Le travail se faisait sans bruit, sans cris, mais ^ns afiectation de silence et conune par des luunmes animés d'une décence naturelle , mais non commandés par une règle sévère et inflexible. Les figures de ces hommes étaient douces , sereines , respirant la paix et le |{on(entament : aspect d'une communauté de laboureurs. Quand l'heure du repas eut sonné, ils entrèrent au réfectoire^ Qou pas tous ensemble, mais un à un , ou deux à

deux , selon qu'ils avaient terminé plus tét ou plus tard leur travail du moment Ce repas consistait, comme tous les jours, en deux ou trois galettes de farine pétrie et séchée plutôt que cuite sur la pierre chaude ; de Teau , et cinq olives confites dans Thuile : on y ajoute quelquefois un peu de fromage ou de lait aigri ; voilà toute la nourriture de ces cénobites : ils la prennent debout, ou assis sur la terre. Tous les meubles de nos contrées leur sont inconnus. Après avoir assisté à leur dîner et mangé nousmêmes un morceau de galette et bu un verre d^exeellent vin du Liban que le supérieur nous fit apporter, nous visitâmes quelques-unes des cellules : elles sont toutes semblables. Une petite chambre de cinq ou six pieds carrés, avec une natte de jonc et un tapis : voilà tous les meubles ; quelques images de saints, clouées contre la muraille, une Bible arabe, quelques manuscrits syriaques : voilà toute la décoration. Une longue galerie intérieure, couverte en chaume, sert d'avenue à toutes ces chambres. La vue dont on jouit des fenêtres du monastère , et de presque tous ces monastères, est admirable ; les premières pentes du Liban sous le regard , la plaine et le fleuve de Bayruth, les dômes aériens des forêts de pins^ tranchant sur Phorizon rouge du désert de sable, puis la mer encadrée partout dans ses caps, ses golfes, ses anses, ses roehers , avec les voiles blanches qui la traversent en tous sens : voilà Thorizon sans cesse sous les yeux de ces moines. Ils nous firent plusieurs présents de fruits secs et d'outrés de vins qui furent chargés sur des ânes , et nous les quittâmes pour revenir par un autre chemin à Bayruth. Je parlerai d'eux plus tard*

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Nous descendîmes par des degrés escarpés taillés dans les blocs détachés d'un grès jaune et tendre qui couvre tous les premiers plans du Liban. Le sentier circule à travers ces blocs: dans les interstices du rocher, quelques arbustes et quelques herbes s'enracinent. Il y a des fleurs admirables, pareilles aux tulipes de nos jardins , mais infiniment plus larges. Nous fîmes lever plusieurs gazelles et quelques chacals qui s'abritent dans les creux formés par ces rochers. Une grande quantité de perdrix, de cailles et de bécasses s'envolèrent au bruit des pas de nos chevaux. Arrivés à la plaine, nous retrouvâmes la culture de la vigne, de l'orge , du palmier; nous en traversâmes la moitié à peu près, au milieu de cette riche végétation, et nous nous trouvâmes bientôt au pied d'un large mamelon , couvert d'une forêt de pins d'Italie , avec de larges clairières où nous apercevions de loin des troupeaux de chameaux et de chèvres. Ce mamelon nous cachait le Narh-Bayruth que nous voulions traverser dans sa partie méridionale. Nous nous enfonçâmes sous les voûtes élevées de ces beaux pins parasols , et après avoir marché environ un quart d'heure à leur ombre, nous entendîmes tout à coup de grands cris, le bruit des pas d'une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, qui accouraient de notre côté, les roulements de tambours, les sons de la musette et du fifre. En un instant nous fûmes cernés par cinq ou six cents Arabes d'un aspect étrange. Les chefs, revêtus de magnifiques costumes , mais sales et en lambeaux, s'avancèrent vers nous, à la tète de leur musique ; ils s'inclinèrent et nous firent des compliments, en apparence très-respectueux , mais que nous ne pûmes com-

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prendre. Leurs gestes et leurs clameurs, accompagnés des gestes et des clameurs de la tribu tout entière, nous aidèrent à interpréter leurs paroles. Us nous priaient et nous forcèrent, pour ainsi dire, de les suivre dans l'intérieur de la forêt, où leur camp était tendu : c'était une des tribus de Kurdes qui viennent, des provinces voisines de la Perse, passer l'hiver, tantôt dans les plaines de la Mésopotamie, aux environs de Damas, tantôt dans celles de la Syrie , emmenant avec eux leurs familles et leurs troupeaux. Us s'emparent d'un bois, d'une plaine, d'une colline abandonnés, et s'y établissent ainsi pour cinq ou six mois. Beaucoup plus barbares que les Arabes, on redoute en général leurs invasions et leur voisinage ; ce sont les Bohémiens armés de l'Orient.

Entourés de cette foule d'hommes, de femmes et d'enfants, nous marchâmes quelques minutes aux sons de cette musique sauvage et aiix cris de celte multitude qui nous regardait avec une curiosité, moitié rieuse, moitié féroce. Nous nous trouvâmes bientôt au milieu du camp, devant la porte de la tente d'un des scheiks de la tribu. Ils nous firent descendre de cheval, remirent nos chevaux, qu'ils admiraient beaucoup, à la garde de quelques jeunes Kurdes, et nous apportèrent des tapis de Caramanie, sur lesquels nous nous assîmes au pied d'un arbre. Les esclaves du scheik nous présentèrent les pipes et le café : les femmes de la tente apportèrent du lait de chamelle pour Julia. La vue de ce camp de barbares nomades, au milieu d'une sombre forêt de pins, mérite qu'on la dé* crive .

La forêt, dans cet endroit, était clair-semée et entre •

coupée de larges clairières. Au pied de cha(|ue arbre, une famille avait sa tente : ces tentes n'étaient^ pour la plupart, qu'un morceau de toile noire, de poil de chèvre, attaché au tronc de Tarbre par une corde, et, de Taittre côté , supporté par deux piquets plantés en terre; la toile souvent n'entourait pas tout Tespace occupé par la fomille; mais un lambeau seulement retombait du côté du vent ou du soleil, et abritait Taire de la tente et le feu du loyer. On n'y voyait aucun meuble, si ce n'est des jarres de terre noirâtres, couchées sur le flanc, dans lesquelles les femmes vont puiser l'eau ; quelques outres de peau de chèvre, des sabres et de longs fusils suspendus en faisceaux aux branches des arbres , les nattes , les tapis et quelques vêtements d'hommes Ou de femmes, jetés çà et là sur le sol. Quelques-uns de ces Arabes avaient deux ou trois coffres carrés , de bois peint en rouge , avec des dessins de clous à léte dorée, pour contenir leurs effets. Je ne vis que deux ou trois chevaux dans toute la tribu. Le plus grand nombre des familles n'avait autour de la tente qu'un chameau couché, ruminant avec sa haute tète intelligente , dressée et tendue vers la porte de la tente , quelques belles chèvres , aux longues soies noires et aux oreilles pendantes, des moutons et des buffles : presque tous avaient en outre un ou deux magniâques chiens lévriers , de grande taille et à poil blanc. Ces chiens, contre la coutume des mahométans , étaient gras et bien soignés : ils semblaient reconnaître des maîtres, d'où je présume que ces tribus s'en servaient pour la chasse. Les scheiks paraissaient jouir d'une autorité absolue, et le moindre signe de leur part rétablissait l'ordre

EN ORIENT. jm

et le silence, que le tumulle de notre arrivée avait troublés. Quelques enfants ayant commis, f>ar curiosité, de légères indiscrétions envers nous, ils les firent saisir à l'instant par les hommes qui nous entouraient, et chaâser loin de nous, vers un autre quartier du camp. Les hommes étaient généralement grands, forts «beaux et bien faits; leurs habits n'annonçaient pas la pauvreté, mais la négligence. Plusieurs avaient des vestes de soie mèiée de fils d'or ou d'argent , et des pelisses de soie bleue , doublées de riches fourrures. Leurs armes étaient également remarquables par les ciselures et les incrustations d'argent dont elles étaient ornées. Les femmes n'étaient ni renfermées , ni voilées ; elles étaient même à demi nues , surtout les jeunes filles de dix à quinze ans. Tout leur vêtement consistait en un pantalon à larges plis, qui laissait les jambes et les pieds nus ; elles avaient toutes des bracelets d'argent au-dessus de la cheville du pied. Le haut du corps était couvert d'une chemise d'étoffe de coton ou de soie, serrée par une ceinture et laissant la poitrine et le -cou découverts. Leurs cheveux, généralement trèsnoirs, étaient nattés en longues tresses pendantes jusque sur les talons, et ornés de pièces de monnaie enfilées : elles avaient aussi les reins et la gorge cuirassés d'un réseau de piastres enfilées et résonnant, à chaque pas qu'elles faisaient, comme les écailles d'un serpent. Ces femmes n'étaient ni grandes, ni blanches, ni modestes, ni gracieuses, comme les Arabes syriennes ; elles n'avaient pas non plus l'air féroce et craintif des Bédouines ; elles étaient en général petites , maigres , le teint hâlé par le soleil , mais gaies, vives, enjouées, lestes , dansant et chantant

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aux sons de leur musique, qui n'avait pas cessé un moment ses airs vifs et animés. Elles ne montraient aucun embarras de nos regards, aucune pudeur de leur presque nudité devant les hommes de la tribu : les hommes euxmêmes ne paraissaient pas exercer d'autorité sur elles ; ils se contentaient de rire de leur curiosité indiscrète à notre égard, et les repoussaient avec douceur et en plaisantant. Quelques-unes des jeunes filles étaient extrêmement jolies et piquantes ; leurs yeux noirs étaient teints avec le henné sur le bord des paupières, ce qui donne beaucoup plus de vivacité au regard. Leurs jambes et leurs mains étaient également peintes d'une couleur d'acajou : leurs dents blanches comme l'ivoire, dont leurs lèvres tatouées de bleu et leur teint hâlé faisaient ressortir l'éclat, donnaient à leurs physionomies et à leurs rires un caractère sauvage, mais non pas féroce ; elles ressemblaient à de jeunes Provençales ou à des Napolitaines, avec le front plus haut, les allures plus libres, le sourire plus franc et les manières plus naturelles. Leur figure se grave profondément dans la mémoire , parce qu'on ne voit pas deux fois des figures de ce caractère.

Il y avait autour de nous un cercle de cent ou deux cents personnes de la tribu; quand nous eûmes bien contemplé leur camp, leurs figures et leurs ouvrages, nous fîmes signe que nous désirions remonter à cheval. Aussitôt nos chevaux nous furent ramenés; comme ils étaient effrayés par l'aspect étrange, les cris de cette foule et les sons des tambourins, le scheik fit prendre Julia par deux de ses femmes qui la portèrent jusqu'au bout de la forêt : la tribu entière nous accompagna jus-

que- là. Nous remontâmes à cheval, ils nous offrirent une chèvre et un jeune chameau en présent ; nous n'accep* tâmes pas et nous leur donnâmes nous-mêmes une poignée de piastres turques <]ue les jeunes filles se partagèrent pour ajouter à celles des colliers, et deux gazzis d*or aux femmes du scheik. A peu de distance de la forêt, nous retrouvâmes le fleuve; nous le traversâmes à gué; sous les lauriers-roses qui le bordent, nous rencontrâmes encore une centaine de jeunes filles de la tribu des Kurdes qui revenaient de Bayruth où elles étaient allées acheter des jarres de terre et quelques pièces d'étoffe pour une fiancée de leur tribu : elles s'étaient arrêtées là, et dansaient à Tombre, tenant chacune à la main un des objets du ménage ou de la parure de leur compagne; elles nous suivirent longtemps en poussant des cris sauvages et en 8*attachant à la robe de Julia et à la crinière de nos chevaux pour obtenir quelques pièces de monnaie ; nous leur en jetâmes ; elles s'enfuirent et se précipitèrent toutes dans le fleuve pour regagner lé camp.

Après avoir traversé le Narh-Bayruth et Tautre moitié de la plaine cultivée et ombragée de jeunes palmiers et de pins, nous entrâmes dans les collines de sable rouge qui s'étendent à Torient de Bayruth entre la mer et la vallée du fleuve : c'est un morceau du désert d'Egypte, jeté au pied du Liban et entouré de magnifiques oasis ; le sable en est rouge comme de l'ocre, et fin comme une poussière impalpable ; les Arabes disent que ce désert de sable rouge n'est pas apporté là par les vents ni accumulé par les vagues, mais vomi par un torrent souterrain qui

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communique avec les déserts de Gaza et de El-Arish ; ils prétendent qu'il existe des sources de sable comme des sources d'eau ; ils montrent , pour confirmer leur opinion, la couleur et la forme du sable de la mer, qui se le^8emble en rien en effet à celui de ce désert. La couleur est aussi tranchée que celle d'une carrière de granit et d'une carrière de marbre. Quoi qu'il en soit, ce sable vomi par des fleuves souterrains, ou semé là par les grands venta d'hiver^ s'y déroule en nappes de cinq à six lieues de tour^ et élève des montagnes ou creuse des vallées qui changent de forme à chaque tempête; à peine a-l-on marché quelque temps dans ces labyrinthes ondoyantSf qu'il est impossible de savoir où Ton se trouve ; les collines de sable vous cachent l'horizon de toutes parts ; aucun sentier ne subsiste sur la surface de ces vagues; le cheval et le chameau y passent sans y laisser plus de traces qu'une barque n'en laisse sur l'eau ; la moindre brise efface tout; quelques-unes de ces dunes étaient si rapides que nos chevaux pouvaient à peine les gravir, et nous n'avancions qu'avec précaution, de peur d'être engloutis par les fondrières fréquentes dans ces mers de sable, on n'y découvre aucune trace de végétation, si ce n'est quelques gros oignons de plantes bulbeuses qui roulent de temps en temps sous les pieds des chevaux ; l'impression de ^es solitudes mobiles est triste et morne : c'est une tempête sans bruit, mais avec toutes ses images de mort. Quand le simoun, vent du désert, se lève, ces collines ondoient comme les lames d'une mer, et, se re^ pliant en silence sur leurs profondes vallées, engloutissent le chameau des caravanes; elles s'avancent tous les

EN OfttSirT.

ans de qi^elques pas sur les parties de terre cultivées qui les enviroonent, let vous voyez sur leurs bords des têtes de palmiers ou de figuiers qui se dressent dessécbés sur leur surface comme des mâts de navires ear gloutis sous les vagues : nous n'entendions aucun bruit qpe la cbute lointaine et lourde des lames de la mer qui brisaient à une lieue de nous contre les écueiis ; le soleil pouch^nt teignait la crête de ces montagnes de poussière rouge , d'une couleur semblable au fer ardent qui sort des fournaises ; ou, glissant dans ces vallées, il les inouidait de feux, comme les avenues d'un édifice incendié; de temps en temps, en nous retrouvant au sommet d'une colline, nous découvrions les cimes blanches du Liban, pu la mer avec sa lisière d'écume bordant les longues côtes sipueuses du golfe de Saïde ; puis nous replongions tout à coup dans les ravines de sable et nous ne voyions plus que le ciel sur nos tètes. Je suivais Julia , qui se retournait souvent vers moi avec son beau visage tout coloré d'émotions et de fatigue, et je lisais dans ses yeux, dont le regard semblait m'interroger , ses impressions, mêlées de terreur, d'enthousiasme et de plaisir. Le bruit de la mer augmentait et nous annonçait le rivage; nous le découvrîmes tout à coup, élevé, escarpé à pic sous les pieds de nos chevaux : il dominait la Méditerranée de deux cents pieds au moins ; le sol, solide et sonore sous Qos pas , quoique recouvert encore d'une légère couche de sable blanc, nous indiquait le rocher succédant aux vagues de sable : c'était le rocher en effet qui borde toutes les côtes de Syrie ; nous étions arrivés par hasard i un des points de cette côte où la lutte de la pierre et

des eaax présente à l'œil le plus étrange spectacle; le choc répété des flots ou des treniblements de terre ont détaché en cet endroit, du bloc continu de la côte, d'ini^ menses collines de roches vives, qui, roulées dans la mer et y ayant pris leur aplomb, ont été usées polies, léchées par les vagues depuis des siècles, et ont affecté les formes les plus bizarres; il y avait devant nous, à une distance d'environ cent pieds , un de ces rochers debout, sortant de la mer et dressant sa crête au-dessus* du niveau du rivage ; les vagues, en le frappant sans cesse, avaient fini par le fendre dans son milieu et par y former une arche gigantesque, semblable à l'ouverture d'un monument triomphal. Les parois intérieures de cette arche étaient polies et luisantes comme le marbre de Carrare ; les vagues, en se retirant, laissaient voir ces parois à sec, toutes ruisselantes de l'écume qui retombait avec les flots; puis au retour de la lame elles s*engloutissaient, avec un bruit de tonnerre, dans l'arche qu'elles remplis* saient jusqu'à la voûte, et, pressées par le choc, elles en jaillisaient en un torrent d'écume nouvelle qui se dressait comme des langues furieuses jusqu'au siimmet du rocher, d'où elles retombaient en chevelures et en poussière d'eau Nos chevaux frissonnaient d'horreur à chacun de ces retours de la vague, et nous ne pouvions arracher nos yeux de ce combat des deux éléments. Pendant une demi-heure de marche , la côte est inondée de ces jeux magnifiques de la nature : il y a des tours crénelées, toutes couvertes de nids d'hirondelles de mer, des ponts naturels joignant le rivage et les écueils, et sous lesquels voua entendez, en passant, mugir les lames souterraines;

EN OEIENT. 9^

il y a, dans certains endroits, des rochers percés par ie refoulement des vagues, qui laissent jaillir Técume de la mer sous nos pieds comme des tuyaux de jets d'eau ; — l'eau s'élève à quelques pieds de terre en immense co* lonne, puis rentre en murmurant dans ses abîmes, lorsque le flot s'est, retiré. La mer était forte en ce moment; elle arrivait en laides et hautes collines bleues, se dressait en crêtes transparentes en approchant des rochers, et y croulait avec un tel fracas que la rive en tremblait au loin, et que nous croyions voir vaciller Tarche marine que nous contemplions devant nous. Après les solitudes silencieuses et terribles que nous venions de traverser, l'aspect sans bornes d'une mer immense et vide de bâtiments, à l'heure du soir où les premières ombres commencent à brunir ses abîmes; ces cassures gigantesques de la côle, et ce bruit tumultueux des vagues qui roulaient des rochers énormes, comme les pattes de l'oiseau font rouler des grains de sable ; ces coups de la brise sur nos fronts, sur la crinière de nos chevaux ; ces immenses échos souterrains qui multipliaient les mugissements sourds de la tempête, tout cela frappait nos âmes d'impressions si diverses , si solennelles, si fortes, que nous ne pouvions plus parler, et que des larmes d'émotion brillaient dans les yeux de Julia !

Nous rentrâmes en silence dans le désert de Sable- Rouge ; nous le traversâmes dans sa partie la plus étroite, en nous rapprochant des collines de Bayruth , et nous nous retrouvâmes, au soleil couché, sous la grande forêt de pins de l'émir Fakar-el-Din. Là, Julia, retrouvant la voix, se tourna vers moi et me dit avec ivresse : — N'est-

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