‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 43 sur 51 · TII · texte numérisé non relu

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des forêts impénétrables au soleil ; on aperçoit , çâ et là , les toits des nxaisons disséminées dans la plaine, qui sortent de cet océan de verdure , et les femmes grecques et syrienneâ dans leur riche et éclatant costume, semblables à des reines qui prennent Tair sur les pavillons de leurs jardins ; de petits sentiers encaissés dans le sable conduisent de maisons en maisons, d'une colline à Tautre, à travers ces jardins continus qui vont de la mer jusqu'au pied du Liban ; en les suivant , on trouve tout à coup , sur le seuil de ces petites maisons, les scènes les plus ravissantes de la vie patriarcale ; ce sont les femmes et les jeunes filles accroupies sous le mûrier ou le figuier, à leur porte, qui brodent les riches tapis de laines auz couleurs heurtées et éclatantes ; d'autres, attachant les bouts de fil de soie à des arbres éloignés, les dévident en marchant lentement et en chantant d'un arbre à Tautre ; des hommes marchant, au contraire, en reculant d'arbre en arbre, occupés à faire des étoffes de soie, et jetant la navette qu*un autre homme leur renvoie ; les enfants sont couchée dans des berceaux de jonc ou sur des nattes à l'ombre ; quelques-uns sont suspendus aux branches des wangers ; les gros moutons de Syrie, à la queue immense et traînante , trop lourds pour pouvoir se remuer, sont couchés dans des trous qu'on creuse exprès dans la terre fraîche devant la porte; une ou deux belles chèvres à Tongues oreilles, pendantes comme celles de nos chiens de chasse , et quelquefois une vache , complètent le tableau champêtre; le cheval du maître est toujours là aussi , couvert de son harnais magnifique , et prêt à être monté ; il feiit partie de la famille et semble prendre inté-

rét à tout ce qui se fait , à tout ce qui se dit autour de lui ; sa physionomie s'anime comme celle d'un vi^ge humain : quand l'étranger parait et lui parle , il dresse ses oreilles, il relève ses lèvres, ride, ses naseaux^ tend sa tête au vent et flaire Tinconnu qui le Oatte ; ses yeux doux, mais profonds et pensifs, brillent, comme deux charbons j sous la belle et longue crinière de son front. Les familles grecques , syriennes et arabes de cultivateurs , qui habitent ces maisons au pied du Liban, n'ont rien de sauvage ni rien de barbare ; plus instruits que les paysans de nos provinces, ils savent tous lire, entendent tous deux langues, l'arabe et le grec ; ils sont doux, paisibles, laborieux et sobres ; occupés toute la semaine des travaux de la terre ou de la soie , ils se délassent le di^ manche en assistant avec leurs familles aux longs et spectaculeux offices du culte grec ou syriaque ; ils rentrent ensuite à la maison pour prendre un repas un peu plus recherché que les jours ordinaires ; les femmes et les jeunes filles, parées de leurs plus riches habits et les cheveux tressés , et tout parsemés de fleurs d'oranger, de giroflée-ponceau et d'œillets, restent assises sur des nattes, à la porte de la maison, avec leurs voisines et leurs amies. Il serait impossible de peindre avec la plume les groupes admirables de pittoresque , de richesse de costume et de beauté que ces femmes forment alors dans la campagtie. Je vois là tous les jours des visages de jeunes femmes ou de jeunes filles que Raphaël n'avait pas entrevus, même dans ses songes d'artiste. C'est bien plus que la beauté italienne et que la beauté grecque ; c'est la pureté de formes j la délicatesse de contours, en un mot, tout ce

que l'art grec et romain nous ont laissé de plus accompli ; niais cela est rendu plus enivrant encore par une naïveté primitive et simple d'expression , par une langueur sereine et voluptueuse, par un jour céleste que le regard des yeux bleus bordés de cils noirs répand sur les traits, et par une finesse de sourire, une harmonie de proportions , une blancheur animée de la peau , une transparence indescriptible du teint , un vernis métallique des cheveux , une grâce de mouvements, une étrangeté d'attitudes et un son perlé et vibrant de la voix , qui font de la jeune Syrienne la houri du paradis des yeux. Ces beautés admirables et variées sont aussi extrêmement communes ; je ne marche jamais une. heure dans la campagne sans en rencontrer plusieurs allant aux fontaines ou revenant avec leurs urnes étrusques sur l'épaule , et leurs jambes nues entourées de bracelets d'argent; les hommes et les jeunes garçons vont le dimanche s'asseoir, pour tout délassement y sur des nattes étendues au pied de quelque grand sycomore , non loin d'une fontaine ; ils restent là immobiles tout le jour, à conter des histoires merveilleuses , buvant de temps en temps une tasse de café ou une tasse d'eau fraîche ; les autres vont sur le haut des collines , et vous les voyez là paisiblement groupés sous leurs vignes ou leurs oliviers, paraissant jouir avec délices de la vue de la mer que ces coteaux dominent, de la limpidité du ciel, du chant des oiseaux et de toutes ces voluptés instinctives de l'homme pur et simple, que nos populations ont perdues pour l'ivresse bruyante du cabaret ou les fumées de l'orgie. Jamais plus belles scènes de la création ne furent peuplées et animées de plus pures

EN ORIENT. ft09

et plus belles impressions ; la nature ici est véritablement un hymne perpétuel à la bonté du Créateur, et aucun ton feux, aucun spectacle de misère ou de vice , ne trouble, pour rétranger, la ravissante harmonie de cet hymne ; — > hommes, femmes, oiseaux, animaux, arbres, montagnes, mer, t^iel, climat', tout est beau, tout est pur, tout est splendide et religieux.

40 novembre 1832.

Ce matin , je suis allé errer de bonne heure avec Julia sur la colline que les Grecs nomment San-Dimitri, à une lieue environ de Bayruth, en se rapprochant du Liban et en suivant obliquement la courbe de la ligne de la mer. Deux de mes Arabes nous accompagnaient , Fun pour nous guider, l'autre pour se tenir à la tête du cheval de Julia et la recevoir dans ses bras si le cheval s'animait trop. Quand les sentiers devenaient trop rapides, nous laissions nos montures un moment, et nous parcourions à pied les terrasses naturelles ou artificielles qui forment des gradinâ de verdure de toute la colline de San-Dimitri. Dans mon enfance je me suis représenté souvent ce paradis terrestre, cet Éden que toutes les nations ont dans leurs souvenirs, soit comme un beau rêve, soit comme une tradition d'un temps et d'un séjour plus parfait; j'ai suivi Milton dans ses délicieuses descriptions de ce séjour enchanté de nos premiers parents ; mais ici , comme en toutes choses , la nature surpasse infiniment l'imagination. Dieu n'a pas donné à l'homme de rêver aussi beau qu'il a fait. J'avais rêvé Éden, je puis dire que je l'ai vu.

Quand nous eûmes marché une demi -heure sous les

Me V0TA6B

aroMm de nopels qoi eneaffleeiit tmie les sefttiers de le plaine , noos oommençâines à monter par de petits chemins plus étroiti et plus escarpés q&i arrhrent tons à des plateaux sucressifs, d*où Thorizon de la campagne, de la mer et dn Liban, se découvre successivement davantage. Ces plateaux, d'une médiocre largeur, sont tous entourés d'arbres forestiers inconnus à nos climats , et dont j'ignore malheureusement la nomenclature ; mais leur tronc, le port de leurs branches, les formes neuves et étranges de leurs cimes coniques, échevelées, pyramidales, ou s'étendant comme des ailes , donnent à cette bordure de végétation une grâce et une nouveauté d'aspect qui signalent assez l'Asie. Leurs feuillages aussi ont toutes les formes et toutes les teintes , depuis la noire verdure du cyprès jusqu'au vert gris de l'olivier, jusqu'au jaune du citronnier et de l'oranger ; depuis les larges feuilles du mûrier de la Chine , dont chacune suffirait pour cacher le soleil au front d'un enfant , jusqu'aux légères découpures de l'arbre à thé , du grenadier et d'autres innombrables arbustes dont les feuilles ressemblent aux feuilles du persil, et jettent comme de légères draperies de dentelles végétales entre* l'horizon et vous. Le long de ces lisières de bois règne une lisière de verdure qui se couvre de fleurs à leur ombre. L'intérieur des plateaux est semé d'orge, et, à un angle quelconque, deux ou trois têtes de palmiers, ou le dôme sombre et arrondi du caroubier colossal, indiquent la place où un cultivateur arabe a bâti sa cabane, entourée de quelques plants de vignes, d'un fossé défendu par des palissades vertes de figuiers d'Inde couverts de leurs fruits épineux, et d'uh petit jardin d'o-

rangers semé d'œiUefset de giroflées pour romement des cheveox de ses filles. Qaand par hasard le sentier nous eondoisajt à la porte de ces maisons enfoncées , comme des nids humains , dans ces vagues de verdure , nous ne voyions sur la physionomie de ses heureux et bons habitants, ni surprise, ni humeur, ni colère. Us nous saluaient, en souriant à la beauté de Julia, du salut pieux des Orientaux : Saba el Kaïr, que le jour soit béni pour vous. Quelques-uns nous priaient de nous arrêter sous leur palmier; ils apportaient, selon leur richesse, ou une natte oa un tapis, et nous offraient des fruits, du lait, ou des fleurs de leur jardin. Nous acceptions quelquefois, et nous leur promettions de revenir leur apporter à notre tour quelque chose d'Europe. Mais leur politesse et leur hospitalité n'étaient nullement intéressées. Ils aiment les Francs, qui savent guérir de toutes les maladies, qui connaissent les vertus de toutes les plantes , et qui adorent le même Dieu qu'eux.

D'un de ces plateaux nous montions à un autre ; mêmes scènes, mêmes enceintes d'arbres, même mosaïque de végétation sur le terrain qu'elles entourent; seulement, de plateairx en plateaux , le magnifique horizon s'élargissait, les plateaux inférieurs s'étendaient comme un damier de toutes couleurs où les haies d'arbustes , rapprochées et groupées par l'optique , formaient des bois et des taches sombres sous nos pieds. Nous suivîmes ces plateaux de collines en collines , redescendant de temps en temps dans les vallons qui les séparent : vallons mille Ibis plus ombragés , plus délicieux encore que les collines ; tous voilés par les rideaux d'arbres des terrasses

qui les dominent, tous ensevelis dans ces vagues de végétation odorante , mais ayant tous cependant à leur embouchure une étroite échappée de vue sur la plaine et sur la mer. Comme la plaine disparaît à cause de Télévation de ces vallées, elles semblent déboucher immédiatement sur la plage ; leurs arbres se détachent en noir sur le bleu des vagues , et nous nous amusions quelquefois, assis au pied d'un palmier , à voir les voiles des vaisseaux , qui étaient en réalité à quatre ou cinq lieoes de nous , glisser lentement d'un arbre à l'autre comme s'ils eussent navigué sur un lac, dont ces vallons étaient immédiatement le rivage.

Nous arrivâmes enfin, par le seul hasard de nos pas, au plus complet et au plus enchanté de ces paysages. Ty reviendrai souvent.

C'est une vallée supérieure , ouverte de Torient à Tocci* dent , et encaissée dans les plis de la dernière chaîne de collines qui s'avance sur la grande vallée où coule le Narh'Bayruth. Rien ne peut décrire la prodigieuse végétation qui tapisse son lit et ses flancs ; bien que des deux côtés ses parois soient de rocher , elles sont tellement re* vêtues de lichens de toute espèce , si suintantes de l'humidité qui s'y distille goutte à goutte , si revêtues de grappes de bruyères , de fougères , d^herbes odoriférantes, de lianes, de lierres, et d'arbustes enracinés dans leurs fentes imperceptibles , qu'il est impossible de se douter que ce soit la roche vive qui végète ainsi. C'est un tapis touffu d'un ou deux pieds d'épaisseur; un velours de végétation serré, nuancé de teintes et de couleurs, semé |)artout de bouquets de fleurs inconnues,

aux mille formes, aux mille odeurs, qui tantôt dorment immobiles comme les fleurs peintes sur une étoffe tendue dans nos salons, tantôt, quand la brise de la mer vient à glisser sur elles, se relèvent avec les herbes et les rameaux , d*où elles s'échappent comme la soie d'un animal qu'on caresse à rebrousse-poil , se nuancent de teintes ondoyantes , et ressemblent à un fleuve de verdure et de fleurs qui ruissellerait à vagues parfumées. Ils*en échappe alors des bouffées d'odeurs enivrantes , des multitudes d'insectes aux ailes colorées, des oiseaux innombrahloB qui vont se percher sur les arbres voisins; Tair est rem* pli de leurs voix qui se répondent, du bourdonnement des essaims de guêpes et d'abeilles, et de ce sourd murmure de la terre au printemps, que l'on prend, avec raison peut-être , pour le bruit sensible des mille végétations de sa surface. Les gouttes de rosée de la nuit tombent de chaque feuille , brillent sur chaque brin d'herbe et rafraîchissent le lit de cette petite vallée à mesure que le soleil s'élève et commence à faire glisser ses rayons au-dessus des hautes cimes d'arbres et des rochers qui l'enveloppent.

Nous déjeunâmes là , sur une pierre , au bord d'une caverne où deux gazelles s'étaient réfugiées au bruit de DOS pas. Nous nous gardâmes bien de troubler Tasile de ces charmants animaux, qui sont à ces déserts ce que l'agneau est à nos prés , ce que les colombes apprivoisées sont aux toits ou aux cours de nos cabanes.

Toute la vallée était tendue des mêmes rideaux mobiles de feuillage , de mousse , de végétation ; nous ne pouvions retenir une exclamation à chaque pas ; je ne me

su YOTAGE

«myiens pas d'avoir jamais tu tant de vie dans la nature, aecumulée et débordant daos un si petit espace. Nous suivîmes cette vallée dans toute sa longueur, nous asseyant de temps en temps là où Tombre était la plus fraîche, et donnant çà et là un coup dans l'herbe avec la main pour en faire jaillir les gouttes de rosée , lee bouffées d'odeurs et les nuages d'insectes qui s'élevaient de son sein comme de la poussière d'or. Que Dieu est grand 1 que la source d'où toutes ces vies et ces beautés et ces -bontés découlent, doit être profonde et infinie ! s'il y tant à voir , à admirer , à s'étonner, à se confondre dans un seul petit coin de la nature, que sera-ce quand le rideau des mondes sera le^é pour nous et que nous contemplerons l'ensemble de l'œuvre sans fin ! Il est im* possible de voir et de réfléchir sans être inondé de l'évidence intérieure ou se réfléchit l'idée de Dieu.- Toute la natyre est semée de fragments étincelants de ce miroir où Dieu se peint.

En arrivant vers l'embouchure occidentale de la vallée, le ciel s'élargit; ses parois s'abaiâsent , sa pente incline légèrement sous les pas ; les cimes brillantes de neige du Liban se dressent dans le ciel ondoyant de vapeurs brûlantes : on descend avec le regard , de ces neiges éternelles à ces noires taches de pins, deeyprès ou de cèdres , puis à ces ravines profondes où 1 ombre repose comme dans son oid ; puis, enfin, à ces pics de roehers couleur d'or, au pied desquels s'éteâdent les hauts Maronites, et les villages des Drdzes; tout finit par une bordure de forêts d'oliviers qui meurent sur les bords de la plaine^ La plaine 6lle^même^ qui S'étend eatre les collines où

EN 0EIBVT. ftfi

Bons étions et ces racioes du haut Libaa, peut avoir une lîeud de large. Elle est sinueuse, et nous n'embra98ieiiB de Tceil qu'enviroo deux lieues de sa loogueur ; le reste BOUS était caché par des mamelons couverts de poires forêts de pias. Le Narb-Bayruth , ou fleuve de Bayruth , qui s'échappe , à quelques milles de là , d'une des gorges les plus profomles et les plus rocheuses du Liban, partage la plaine en deux. Il court gracieusement à pleins bords , tautét resserré dans ses rives bordées de joncs , ^mblàbies a des champs de sucre , tantôt estravasé dans les pelouses verdoyantes, ou sous les lentisques, et jetant (gà et là (Domme de petits lacs brillants dans la plaine. Tous ses bords sont couverts de végétation , et nous distinguions des ânes , des chevaux , des chèvres, des buffle noirs et des vaches blanches, répandues en troupeaux le lofîg dtt fleuve , et des bergers arabes qui passaient le fleuve à g^é sur le dos de leurs chameaux. On voyait aussi plus loin, sur les premières falaises de la montagne, des moines meronites, vêtus de leur robe noipe à cepiicl^pp de m^l^lot , qui conduisaient silencieusement le charrue sous les oliviers de leur champ. On entendait le cloche des couveatsqui les rappelait de temps en temps à la prière. Alors ils arrêtaient leurs bœufs, appuyaient la perche contre le manche de la charrue , et se mettant à genoux quelques minutes , ils laissaient souffler leur attelage tandis qu'eux-mêmes aspiraient un moment au ^1. £n avançant davantage encore, en commençant à descendre vers le fleuve , nous découvrîmes tout à coup le mer que les parois de la vallée nous cachaient jusquelà , et rembPuebiire plus large du NarhrBayruth qui s'y

perdait. Non loin de cette embouchure, un pont romain presque en ruines, à arches très-éievées et sans parapets, traverse le fleuve ; une longue caravane de Damas , allant à Alep, y passait dans ce moment même; on les voyait un à un , ceux-ci sur un dromadaire , ceux-là sur un cheval , sortir des roseaux qui ombragent les culées du pont, gravir lentement le sommet des arches , se dessiner là un moment sur le bleu de la mer avec leur monture et leur costume éclatant et bizarre , puis redescendre de cette dme de ruines et disparaître avec leur longue file d'ânes et de chameaux sous les touffes de roseaux , de lauriersroses et de platanes, qui ombragent l'autre rive du fleuve. Un peu plus loin on les voyait reparaître sur la grève de sable où les hautes vagues venaient rouler leur frange d*écume jusque sous les pieds des montures. D'immenses rochers à pic d'un cap avancé les cachaient enfin , et , se prolongeant dans la mer, bornaient Thorizon de ce côté. A l'embouchure du fleuve , la mer était de deux couleurs, bleue et verte au large, et étincelante de diamants mobiles ; jaune et terne à l'endroit où les eaux du fleuve luttaient avec ses vagues et les teignaient de leur sable d'or qu'elles entraînent sans cesse dans cette rade. Dixsept navires, à l'ancre dans ce golfe, se balançaient pesamment sur les grosses lames qui le sillonnent toujours, et leurs mâts surélevaient et s'abaissaient comme de longs roseaux au souflle du vent. Les uns avaient leurs mâts nus comme des arbres d'hiver ; les autres , étendant leurs voiles pour les faire sécher au soleil , ressemblaient à ces grands oiseaux blancs de ces mers, qui planent sans qu'on voie trembler leursailes. Legolfe, plus éclatant que le

ciel qai le couvre , réfléchissait uae partie des neiges du Liban , et le» monastères aux murs crénelés , debout sur les pics avancés. Quelques barques de pécheurs passaient à pleines voiles , et venaient s'abriter dans le fleuve. La vallée sous nos pas , les pentes vers la plaine , le fleuve sous les arches pyramidales , la mer avec ses anses dans les rochers , Timmense bloc du Liban avec les innombrables accidents de sa structure ; ces pyramides de neige allant s'enfoncer , comme des cènes d'argent , dans les profondeurs du ciel où Tœil les cherchait comme des étoiles ; les bruits insensibles des insectes autour de nous; le chant des mille oiseaux sur les arbres, les mugissements des buffles ou les plaintes presque humaines du chameau des caravanes ; le retentissement sourd et périodique des larges lames brisant sur le sable à Tembouchure du fleuve, l'horizon sans fin de la Méditerranée; l'horizon serpentant et vert du lit du Narh-Bayruth à droite ; la muraille crénelée et gigantesque du Liban en face ; le dôme rayonnant et serein du ciel échancré seulement par les cimes des monts ou par les têtes aux formes coniques des grands arbres; la tiédeur, le parfum de Tair où tout cela semblait nager , comme une image dans l'eau transparente d'un lac de la Suisse : tous ces aspects, tous ces bruits, toutes ces ombres, toute cette lumière, toutes ces impressions, formaient, de cette scène, le plus sublime et le plus gracieux paysage dont mes yeux se fussent enivrés jamais. Qu'était-ce donc pour Julial Elle était tout émue, toute rayonnante, toute tremblante de saisissement et de volupté intérieure; et moi , j'aimais à graver de tels spectacles dans son imagination d'enfant !

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