‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 48 sur 51 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

sa VOYAGE

propage lui-même cette opinion pour intéresser à son sort les souverains de l'Europe. Après neuf ans de séjour à Florence , Témir Fakar-el-Din retourne en Syrie. Son fils Ali avait repoussé les Turcs et conservé intactes les provinces conquises par son père, fl lui remet le commandement. L'émir, corrompu par les arts et les délices de Florence, oublie qu'il règne à condition d'inspirer le respect et la terreur à ses ennemis. Il bâtit à Bayruth des palais magnifiques et ornés, comme les palais d'Italie, de statues et de peintures qui blessent les préjugés des Orientaux. Ses sujets s'aigrissent; le sultan Amurath IV s'irrite, et envoie de nouveau le pacha de Damas avec une puissante armée contre Fakar-el-Din. Pendant que le pacha descend du Liban , une flotte turque bloque le port de Bayruth. Ali, fils aîné de l'émir, et gouverneur de Sapbad, est tué en combattant l'armée du pacha de Damas. Fakarel-Din envoie son second fils implorer la paix à bord du vaisseau amiral. L'amiral retient cet enfant prisonnier, et se refuse à toute négociation. L'émir consterné s'enfuit, et se renferme avec un petit nombre d'amis dévoués dans l'inaccessible rocher de Nilka. Les Turcs , après l'avoir vainement assiégé pendant une année entière, se retirent. Fakar-el-Din est libre et reprend le chemin de sa montagne ; mais, trahi par quelques-uns des compagnons de sa fortune , il est livré aux Turcs et conduit à Constantinople. Prosterné aux pieds d' Amurath , ce prince lui témoigne d'abord de la générosité et de la bienveillance, n lui donne un palais et des esclaves ; mais peu de temps après, sur des soupçons d'Amurath, le brave et infortuné Fakar-el-Din est étranglé. Les Turcs, qui se contentent,

dans leur politique, d'écarter du pied l'ennemi qui leur £ait ombrage, mais qui respectent du reste les habitudes des peuples et les légitimités traditionnelles des familles , laissèrent régner la postérité de Fakar-el-Din ; il n'y a qu'une centaine d'années que le dernier descendant d« célèbre émir a laissé par sa mort le sceptre du Liban passer à une autre famille, la famille Chab, originaire de la Mecke et dont le cbef actuel, le vieux émir Beschir, gouverne aujourd'hui ces contrées.

La religion des Druzes est un mystère que nul voyageur n'a jamais pu percer. J'ai connu plusieurs Européens, vivant depuis de nombreuses années au milieu de ce peuple, et qui m'ont confessé leur ignorance à cet égard. Lady Stanhope elle-même, qui fait exception, par sa résidence habituelle au milieu des Arabes de cette tribu et par le dévouement qu'elle inspire à ces hommes dont elle parle la langue et suit les mœurs , m'a dit que pour elle aussi la religion des Druzes était un mystère. La plupart des voyageurs qui ont écrit sur eux prétendent que ce culte n'est qu'un schisme du mahométisme. J'ai la conviction que ces voyageurs se trompent. Un fait certain, c'est que la religion des Druzes leur permet d'affecter tous les cultes des peuples avec lesquels ils commu* niquent ; de là est venue l'opinion qu'ils étaient des mahométans schismatiques. Cela n'est point. Ils adorent le veau , c'est le seul fait constaté. Ils ont des institutions comme les peuples de l'antiquité. Ils sont divisés en deux castes , les ahkals ou ceux qui savent , les djahels ou ceux qui ignorent; et selon qu'un Druze est d'une de ces deux castes, il pratique telle ou telle forme de culte.

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Moïse, Mahomet , Jésus , sont des noms qu'ils ont en vénération. Ils s'assemblent un jour de la semaine, chacun dans le lieu consacré au degré d'initiation auquel il est parvenu, et accomplissent leurs rites. Des gardes veillent, pendant les cérémonies, à ce qu'aucun profane ne puisse approcher des initiés. La mort punit à l'instant le téméraire. Les femmes sont admises à c«s mystères. Les prêtres ou akkals sont mariés. Ils ont une hiérarchie sacerdotale. Le chef des akkals , ou le souverain pontife des Druzes, réside au village de El-Muina, Après la mort d'un Druze , on se réunit autour du tombeau , on reçoit des témoignages sur sa vie ; si ces témoignages sont favorables, l'akkal s'écrie : Que le Tout-Puissant te soit miséricordieux ! Si les témoignages sont mauvais , le prêtre et les assistants gardent le silence. Le peuple en général croit à la transmigration des âmes : si la vie du Druze a été pure, il revivra dans un homme favorisé delà fortune, brave et aimé de ses compatriotes; s'il a été vil ou lâche, il reviendra sous la forme d'un chameau ou d'un chien. Les écoles pour les enfants sont nombreuses; les akkals les dirigent. On apprend à lire dans le Koran. Quelquefois, quand les Druzes sont peu nombreux dans un village, et que les écoles manquent, ils laissent instruire leurs enfants avec ceux des chrétiens; lorsqu'ils les initient plus tard à leurs rites mystérieux , ils effacent de leur esprit les traces du christianisme. Les femmes sont admises au sacerdoce comme les hommes; le divorce est fréquent; Tadultère se rachète ; Thospitalité est sacrée , et aucune menace ou aucune promesse ne forcerait jamais un Druze à livrer, même au prince, l'hôte qui se serait confié à son

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seuil. Â l'époque de la bataille de Navarin, les Européens habitant des villes de Syrie , et redoutant la vengeance des Turcs, se retirèrent pendant plusieurs mois parmi les Druzes, et y vécurent en parfaite sûreté. Tous les hommes sont frères, est leur morale proverbiale comme celle de FËvangile , mais ils l'observent mieux que nous. Nos paroles sont évangéliques, et nos lois sont païennes. Dans mon opinion, les Druzes sont un de ces peuples dont la source s'est perdue dans la nuit des temps, mais qui remontent à l'antiquité la plus reculée ; leur race, au physique, a beaucoup de rapport avec la race juive, et l'adoration du veau me porterait à croire qu'ils descendent de ces peuples de l'Arabie Pétrée qui avaient poussé les Juifs à ce genre d'idolâtrie, ou qu'ils sont d'origine samaritaine. Accoutumés maintenant à une sorte de fraternité avec les chrétiens maronites, et détestant le joug des mahométans, nombreux , riches , disciplinables , aimant l'agriculture et le commerce, ils feront aisément corps avec le peuple maronite, et avanceront du même pas dans la civilisation, pourvu qu'on respecte leurs rites religieux.

LES MÉTUALIS. .

Les Métualis, qui forment le tiers environ de la population du bas Liban , sont des mahométans de la secte d'Ali» secte dominante en Perse ; les Turcs au contraire sont de la secte d'Omar : ce schisme s'opéra dans l'isla-

misme, la 36« année de Fhégyre; les partisans d'Âli maudissent Omar comme usurpateur du caliphat ; Hussein et Ali sont leurs saints ; comme les Persans, ils ne boivent ni ne mangent avec les sectateurs d'une autre religion que la leur, et brisent le verre ou le plat qui a servi à l'étranger ; ils se considèrent comme souillés si leurs vêtements touchent les nôtres ; cependant, comme ils sont généralement faibles et méprisés dans la Syrie, ils s'accommodent au temps ; et j'en ai eu plusieurs à mon service qui n'observaient pas rigoureusement ces préceptes de leur intolérance. Leur origine est connue : ils étaient maîtres de Balbek vers le seizième siècle; leur tribu, en grandissant, s*étendit d'abord sur les flancs de l'Anti- Liban, autour du désert de Bkâ; ils le traversèrent plus tard, et se mêlèrent aux Druzes dans cette partie de montagnes qui règne entre Tyr et Saïde ; l'émir Yousef, inquiet de leur voisinage , arma les Druzes contre eux, et les repoussa du côté de Saphadt et des montagnes de Galilée : Daher, pacha d'Acre, les accueillit et fît alliance avec eux en \ 760 ; ils étaient déjà assez nombreux pour lui fournir dix mille cavaliers ; à cette époque, ils s'emparèrent des ruines de Tyr, village au bord de la mer, appelé maintenant Sour; ils combattirent vaillamment les Druzes et défirent complètement l'armée de l'émir Yousef, for(e de vingt-cinq mille hommes; ils n'étaient eux-mêmes que cinq cents, mais la rage et la vengeance en firent autant de héros, et les querelles intestines qui divisaient les Druzes entre l'émir Mansour et l'émir Yousef contribuèrent aux succès des Métualis ; ils abandonnèrent Daher, pacha d'Acre, et leur abandon causa sa

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perte et sa mort ; Djezzar-Pacha, son successeur, s'en vengea cruellement sur eux. Depuis l'année 1T77, Djezzar-Pacha, maître de Saïde et d'Acre, travailla sans relâche à la destruction de ce peuple ; ces persécutions les contraignirent à se réconcilier avec les Druzes ; ils rentrèrent dans le parti de l'émir Yousef, et, quoique réduits à sept ou huit cents combattants, ils firent plus dans cette campagne, pour la cause commune, que les vingt mille Druzes et Maronites réunis à Deïr-el-Kamar ; ils s'emparèrent seuls de la forteresse de Mar-Djebba, et passèrent huit cents Ârnautes au fil de Tépée; chassés de Balbeck l'année suivante, après une résistance désespérée, ils se réfugièrent, au nombre de cinq à six cents familles, parmi les Druzes et les Maronites ; ils redescendirent plus tard dans cette vallée, et occupent encore aujourd'hui les magnifiques rjiiines d'HéliopoIis ; mais la plus grande partie de la nation est restée sur les pentes et dans les vallées du Liban, du côté de Sour ; la principauté de Balbeck a été dans ces derniers temps le sujet d'une lutte acharnée entre deux frères de la famille Harfousch, Djadjha et Sultan ; ils se sont dépossédés tour à tour de ce monceau de débris, et ont perdu dans cette guerre plus de quatre-vingts personnes de leur propre famille. Depuis 1840, l'émir Djadjha a régné définitivement sur Balbek.

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