‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 6 sur 51 · VU · texte numérisé non relu

VU

Ce nVst pas que de l'or rardente soif s'allume uans un ccrur qui s'est fait un plus noble trésor ; Ni que de son flambeau la gloire me consume De la soif d'un vain nom plus fugitif encor; Ce n'est pas qu'en nos jours la fortune du Dante Me fasse de l'exil amer manger le sel , Ni que des factions la colère inconstante Me brise le seuil paternel.

Non, je laisse en pleurant » aux flancs d'une vallée, Des arbres chargés d'ombre , un champ, une maison De tièdes souvenirs encor loute peuplée , Que maint regard ami salue à Thorizon.

rai sous l'abri des bois de paisibles asiles Où ne retentit pas le bruit des factions, Où je n'entends, au lieu des tempêtes civiles, Que joie et bénédictions.

Un vieux père, entouré de nos douces images, Y tressaille au bruit sourd du vent dans les créneaux , Et prie, en se levant, le maître des orages De mesurer la brise à l'aile des vaisseaux ; De pieux laboureurs, des serviteurs sans maître. Cherchent du pied nos pas absents sur le gazon , Et mes chiens au soleil, couchés sous ma fenêtre, Hurlent de tendresse à mon nom.

J'ai des sœurs qu'allaita le même sein de femme , Rameaux qu'au môme tronc le vent devait bercer; J'ai des amis dont l'àme est du sang de mon ânio , Qui lisent dans mon œil et m'entendent penser ; J'ai des cœurs inconnus, où la muse m'écoute , Mysté lieux amis, à qui parlent mes vers. Invisibles échos répandus sur ma route Pour me renvoyer des concerts.

Mais l'àme a des instincts qu'ignore la nature , Semblables à l'instinct de ces hardis oiseaux

Qui leur fait, pour chercher une autre nourriture, Traverser d'un seul toI Tablme aux grandes eaux. Que vont-ils demander aux climats de Taurore? N'ont-ils pas sous nos toits de la mousse et des nids? Et des gerbes du champ que notre soleil dore, L'épi tombé pour leurs petits?

Moi , j'ai comme eux le pain que chaque jour demande , J'ai comme eux la colline et le fleuve écumcux : De mes humbles désirs la soif n'est pas plus grande, Et cependant je pars et je reviens comme eux ; Mais, comme eux , vers l'aurore une force m'attire , Mais je n'ai pas touché de l'œil et de la main Cette terre de Cham , notre premier empire, Dont Dieu pétrit le cœur humain.

Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable , Au branle assoupissant du vaisseau du désert ; Je n'ai pas étanché ma soif intarissable , Le soir, au puits d'Hébron de trois palmiers couvert ; Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes, Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job , Ni la nuit , au doux bruit d'étoiles palpitantes, Rêvé les rêves de Jacob.

Des sept pages du monde une me reste à lire : Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux cieux , Sous quel poids de néant la poitrine respire, Gomment le cœur palpite en approchant des dieux ! Je ne sais pas comment , au pied d'une colonne , D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend , L'herbe parle à l'oreille , ou la terre bourdonne Ou la brise pleure en passant.

Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques Les cris des nations monter et retentir, Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr ;

Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre Où Palmire n'a plus que Técho de son nom, Ni fait sonner au loin , sous mon pied solilaire , L'empire vide de Mcmnon.

Je n'ai pas entendu du fond de se^ abîmes, Le Jourdain lamentable élever ses sanglots , Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes Que ceux dont Jérémie épouvanta ses 0ots; Je n'ai p&s écouté chanter en moi mon âme Dans la grotte sonore où le barde des rois Sentait au sein des nuits l'hymne à la main de flamme Arracher la harpe à ses doigts.

Et je n'ai pas marché sur des traces divines Dans ce champ où le Christ pleura sous l'olivier ; Et je n'ai pas cherché ses pleurs sur les r. cines D'où les anges jaloux n'ont pu les essuyer I Ft je n'ai pas veillé pendant des nuits sublimes Au jardin où , suant sa sanglante sueur, L'écho de nos douleurs et l'écho de nos crimes Retentirent dans un seul cœur.

Et je n'ai pas couché mon front dans la poussière Où le pied du Sauveur en parlant s'imprima; Et je n'ai pas usé sous mes lèvres la pierre Où , de pleurs embaumé , sa mère l'enferma ! Et je n'ai point frappé ma poitrine profonde Aux lieux où, par sa mort conquérant l'avenir, Il ouvrit ses deux bras pour embrasser le monde , Et se pencha pour le bénir.

Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue Quelque reste de jours inutile ici-bas.

Qu'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue L'arbre stérile et sec et qui n'ombrage pas ! L'insensé ! dit la foule. — Elle-même insensée ! Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu ;

Du barde voyageur le {Kiin c'est la peusée , Son cœur vit des œuvres de Dieu!

Adieu donc , mon vieux père , adieu, mes sœurs chéries, Adieu, ma maison blanche à Tombre du noyer, Adieu, mes beaux coursiers oisifs dans mes prairies, Adieu, mon chien ûdèle , hélas I seul au foyer ! Yolre image me trouble , et me suit comme Tombre De mon bonheur passé qui veut me retenir : Ah ! puisse se lever moins douteuse et moins sombre L'heure qui doit nous réunir I

El toi , terre , livrée à plus de vents et d'onde Que le frêle navire où flotte mon destin I Terre qui porte en toi la fortune du monde ! Adieu! ton bord échappe à mou œil incertain! Puisse un rayon du ciel déchirer le nuage Qui couvre trône et temple, et peuple et liberté , Et rallumer plus pur sur ton sacré rivage Ton phare d'immortalité !

Et toi , Marseille , assise aux i>ortes de la Franco Comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux , Dont le port sur ces mers, rayonnant d'espérance , S'ouvre comme un nid d'aigle aux ailes des vaisseaux ; Où ma main presse encor plus d'une main chérie , Où mon pied suspendu s'attache avec amour, Reçois mes derniers vœux en quittant la patrie , Mon premier salut au retour I

15 juin.

Nous avons été visiter notre navire, notre maison pour tant de mois! Il est distribué en petites cabines où nous avons place pour un hamac et pour une malle. Le capitaine a fait percer de petites fenêtres qui donnent un peu

de lumière et d*air aux cabines, que nous pourrons ouvrir lorsque la vague ne sera pas haute ou que le brick ne se couchera pas sur le flanc. La grande chambre est réser* vée pour madame de Lamartine et pour Julia. Les femmes de chambre coucheront dans la petite chambre du capitaine, qu'il a bien voulu nous céder. Comme la saison est belle , on mangera sur le pont , sous une tente dressée au pied du grand mât. Le brick est encombré de provisions de tout genre que nécessite un voyage de deux ans dans des pays sans ressources. Une bibliothèque de cinq cents volumes, tous choisis dans les livres d'histoire, de poésie ou de voyages , c*est le plus bel ornement de la plus grande chambre. Des faisceaux d'armes sont groupés dans les coins , et j'ai acheté , en outre , un arsenal particulier de fusils , de pistolets et de sabres pour armer nous et nos gens. Les pirates grecs infestent les mers de l'Archipel ; nous sommes déterminés à combattre à outrance et à ne les laisser aborder qu'après avoir perdu la vie. J'ai à défendre deux vies qui me sont plus chères , que la mienne. Quatre canons sont sur le pont, et l'équipage , qui connaît le sort réservé par les Grecs aux malheureux matelots qu'ils surprennent , est décidé à mourir plutôt que de se rendre à eux.

47 juin 1832.

J'emmène avec moi trois amis. Le premier est un de ces hommes que la Providence attache à nos pas quand elle prévoit que nous aurons besoin d'un appui qui ne fléchisse pas sous le malheur ou sous le péril : Amédée

de Parsevai. Nous avons été liés dès notre plus tendre jeunesse par une affection qu'aucune époque de noire vie n'a trouvée en défaut. Ma mère Taimait comme un fils ; je l'ai aimé comme un frère. Toutes les fois que j'ai été frappé d'un coup du sort , je l'ai trouvé là , ou ]e l'ai vu arriver pour en prendre sa part , la part principale , le malheur tout entier, s'il l'avait pu. C'est un cœur qui ne vit que du bonheur ou qui no souffre que du malheur des autres. Quand j'étais, il y a quinze ans, à Paris, seul, malade , ruiné , désespéré et mourant , il passait les nuits à veiller auprès de ma lampe d'agonie. Quand j'ai perdu quelque être adoré, c'est lui toujours qui est venu me porter le coup pour me l'adoucir. A la mort de ma mère, il arriva auprès de moi aussitôt que la fatale nouvelle , et me conduisit de deux cents lieues jusqu'au tombeau où j'allai vainement chercher le suprême adieu qu'elle m'avait adressé, mais que je n'avais pas entendu! Plus tard... Mais mes malheurs ne sont pas finis, et je retrouverai son amitié tant qu'il y aura du désespoir à étancher dans mon cœur, des larmes à mêler aux miennes.

Deux hommes bons , spirituels , instruits , deux hommes d'élite , sont arrivés aussi pour nous accompagner dans ce pèlerinage. L'un est M. de Capmas, sous-préfet, privé de sa carrière par la révolution de juillet, et qui a préféré les chances précaires d'un avenir pénible et incertain à la conservation de sa place. Un serment aurait répugné à sa loyauté, par là même qu'il eût semblé intéressé. C'est un de ces hommes qui ne calculent rien devant un scrupule de l'honneur, et chez qui les sympathies politiques ont toute la chaleur et la virginité d'un sentiment.

iO VOYAGE

L'autre de nos compagnons est un médecin d'Hondscboole , M. de la Royère. Je l'ai connu chez ma sœur, à l'époque où je méditais ce départ. La pureté de son âme , la grâce originale et naïve de son esprit , l'élévation de ses sentiments politiques et religieux , me frappèrent. Je désirai l'emmener avec moi , bien plus comniie ressource morale que comme providence de santé. Je m'en suis félicité depuis. Je mets bien plus de prix à son caractère et à son esprit qu'à ses talents, quoiqu'il en ait de très-constatés. Nous causons ensemble de politique < bien plus que de médecine. Ses vues et ses idées sur le présent et l'avenir de la France sont larges et nullement bornées par des affections ou des répugnances de personnes. Il sait que la Providence ne fait point acception de parti dans son Oeuvre , et il voit , comme moi , dans la politique humaine , des idées et non pas des noms propres. Sa pensée va au but , sans s'inquiéter par qui ou par où il faut passer, et son esprit n'a aucun préjugé, aucune prévention , pas même ceux de sa foi religieuse , qui est sincère et fervente.

Six domestiques , presque tous anciens ou nés dans la maison paternelle , complètent notre équipage. Tous partent avec joie et mettent à ce voyage un intérêt personnel. Chacun d'eux croit voyager pour lui-même , et brave gaiement les fatigues et les périls que je ne leur ai point dissimulés.

EN ORIENT. It

En rade , mouillé devant le petit golfe de Montredon

le 10 juillet I85i.

Je suis parli : les flots ont maintenant toute notre destinée. Je ne tiens plus à la terre natale que par la pensée des êtres chéris que j'y laisse encore , par la pensée surtout de mon père et de mes sœurs.

Pour m'expliquer à moi-même comment, touchant déjà à la fin de ma jeunesse , à cette époque de la vie où rhomme se retire du monde idéal pour entrer dans le monde des intérêts matériels , j'ai quitté ma belle et paisible existence de Saint-Point, et toutes les innocentes délices du foyer domestique charmé par une femme, embelli par un enfant ; pour m'expliquer, dis-je , à moimême comment je vogue à présent sur la vaste mer vers des bords et un avenir inconnus, je suis obligé de remonter à la source de toutes mes pensées, et d'y chercher les causes de mes sympathies et de mes goûts voyageurs. — C'est que l'imagination a aussi ses besoins et ses passions! Je ^uis né poêle , c'est-à-dire plus ou moins intelligent de cette belle langue que Dieu parle à tous les hommes, mais plus clairement à quelques-uns, par la voie de ses œuvres. Jeune, j'avais entendu ce verbe de la nature , cette parole formée d'images et non de sons , dans les montagnes , 'dans les forêts , sur les lacs , aux bords des abîmes et des torrents de mon pays et des

Alp<>a • j*av^ift mArrifl traHnif Hai^f; la lanq;iift écrite Quel-

ques-uns de ses accents qui m'avaient remué, et qui à leur tour remuaient d'antres Amftfi! mais ces accents ne me^sûffîsaient plus; j'avais épuisé ce peu de paroles

Éi VOYAGE

divines que notre terre d'Europe jette à Thomme ; j'avais soif d'en entendre d'autres sur des rivages plus sonores et plus éclatants. Mf>ji ima(:inatiftn étail amniirpinn dR Ja mer, des déserts, des montages, des mœurs, et des traces lie Dieu dans l'Orient. Tn^]tft yifia via ^ rOriAnr s^y^it^u le rêve de mes jours de ténèbres dans les brumaad'au-

t Oipne et d'hiver ^« ma V^^^^** nnlalft HfAn^^rp^ ^ oummtk

mon âme , est fils du soleil ; il Inj fput la lnmiÀr^; il lui faut ce rayon de vie que cet astre darde . ppn pa^^ du aftin déctiiré de nos nuages d'Occident ^ mais du fond de ce ciel de pourpre qui ressemble à la gueule de la fournaise ; ces rayons qui ne sont ppg «ftiil^^ftnr. nn^ lueur, mais qui pleuyent tout chauds , qui calcinent en tombant les roches blanches , les dents étincelantes des pics des montagnes , et qui viennent teindre l'Océan de rou^e comme un incendie flottant sur ses lames I J'avais besoin de^remuer, de pétrir dans mes mains un peu de cette terre gnjjnt la terre de notre première fmnill^ , la tgrrg dfift prodigfts ; de voïFTSeparcburir cettfe.scène éyangéligîî5^ûà.se passa le grand drpme d'iinft sf^gftssft divine aux prises avec l'erreur et la perversité humaines 1 où la vérité morale se fit martyre pour féconder de son sang une civilisation plus parfeite] Et puis j'étais, j'avais été, presque toujours , chrétien par le cœur et par l'imagination; ma mère m'avait fait tel : j'avais quelquefois cessé de l'être, dans les jours les moins bons et les moins purs de ma première jeûnëssëTlé^ malheur et i'amoarj'amqur complet qui purifie tout ce xpi'il irûle » ia!a.vaient^également repoussé plus tard daaS-Ce„premier asile de mes pensées, dans ces consolations du cœur qu'on redemande à ses

souvenirs et à ses espérances, quand tout le bruii du ccBur tombe au dedans dé nous , quândlout te vidé de la vie nous apparaît après une passion éteinte ou une mort qui ne nous lâlssèTien à aimer! de christianisme de sen-

timent'était reiSévenu une douce habitude de ma pensée ; je m'étais dit souvent à moi-méme : Où est la vérité parfaite, évidente, incontestable? Si elle est quelque part, c'est dans le coBur, c'est dans Tévidence sentie contre laquelle il n'y a pas de raisonnement qui prévale. Mais la vérité de l'esprit n'est complète nulle part ; elle est avec Dieu et non avec nous ; notre œil est trop étroit pour en abs(Mi)er un seul rayon ; toute vérité , pour nous, n'est que relative ; ce qui sera le plus utile aux hommes sera donc le plus vrai aussi ; la doctrine la plus féconde en vertus divines sera donc celle qui contiendra le plus de vérités divines , car ce qui est bon est vrai ; toute ma logique religieuse jetait là; ma philosophie ne montait pas plus haut; elle m'interdisait les doutes, les dialogues interminables de la raison avec elle-même ; elle me laissait cette religion du cœur qui s'associe si bien avec tous les sentiments infinis de la vie de Târae; qui ne résout nen , mais qui apaise tout.

40 jaiUet, 7 heures da soir.

Je me dis : Ce pèlerinage , sinon de chrétien, au moins d'homme et de poète , aurait tant plu à ma mère 1 Son âme était si ardente et se colorait si vite et si complètement de l'impression des lieux et des choses ! c'est elle dont l'âme se serait exaltée devant ce théâtre vide et

sacré du grand drame de l^Évangile , de ce drame corn* plet où la partie humaine et la partie divine de Thumanité jouent chacune leur rôle, Tune crucifiant, Vautre crucifiée 1 Ce voyage du fils qu'elle aimait tant doit lui sourire encore dans le séjour céleste où je la vois : elle veillera sur nous; elle.se placera comme une seconde providence entre nous et les tempêtes , entre nous et le simoun , entre nous et TArabe du désert ! Elle protégera contre tous les périls son fils , sa fille d'adoption , et sa petite-fille , ange visible de notre destinée , que nous emmenons avec nous partout. Elle l'aimait tant 1 elle reposait son regard avec une si ineffable tendresse , avec une volupté si pénétrante , sur le visage charmant de cette enfant, la dernière et la plus belle espérance dé ses nombreuses générations! et s'il y a imprudence dans cette entreprise que nous avions souvent rêvée ensemble , elle me la fera pardonner là-haut en faveur des motifs, qui sont : Amour, Poésie et Religion.

Même Jour, le soir.

La politique revient nous assaillir jusqu'ici ; la France est belle à voir dans un prochain avenir ; une génération grandit qui aura , par la vertu de son âge , un détachement complet de nos rancunes et de nos récriminations de quarante ans. Peu lui importe qu'on ait appartenu à telle ou telle dénomination haineuse de nos vieux partis ; elle ne fut pour rien dans les querelles ; elle n'a ni préjugés ni vengeances dans l'esprit. Elle se présente pure <ît pleine de force à l'entrée d'une nouvelle carrière , avec

KN ORIENT. S&

Tenlhousiasme d'une idée ; mais celle carrière , dous la remplissons encore de nos haines , de nos passions , de nos vieilles dispules. Faisons-lui place ; que j'aurais aimé à y entrer en son nom ! à mêler ma voix à la sienne à celle tribune qui ne relenlit encore que de redites sans écho dans l'avenir ! où l'on se bat avec desnoms d'hommes 1 L'heure serait venue d'allumer le phare de la raison et de la morale sur nos tempêtes politiques , de formuler le nouveau symbole social que le monde commence à pressentir et à comprendre : le symbole d'amour et de charité entre les hommes , la politique évangélique 1 Je ne me reproche du moins pour ma part aucun égoïsme à cet égard ; j'aurais sacrifié à ce devoir mon voyage même , ce rêve de mon imagination de seize ans ! Que le ciel suscite des hommes, car notre politique fait honte à l'homme , fait pleurer les anges. La destinée donne une heure par siècle à l'humanité pour se régénérer; celle heure c'est une révolution , et les hommes la perdent à s'entre-déchirer ; ils donnent à la vengeance l'heure donnée par Dieu à la régénération et au progrès !

Môme jour, toujoars à l'ancre.

La révolution de juillet , qui m'a profondément affligé, parce que j'aimais de race la vieille et vénérable famille des Bourbons , parce qu'ils avaient eu l'amour et le sang de mon père, de mon grand-père , de tous mes parents, parce qu'ils auraient eu le mien s'ils l'avaient voulu , cette révolution ne m'a cependant pas aigri , parce qu'elle ne m'a pas étonné. Je l'ai vue venir de loin ; neuf mois

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avant le jour fatal , la chute de la monarchie nouvelle a été écrite pour moi dans les noms des hommes qu'elle chargeait de la conduire. Ces hommes étaient dévoués et fidèles, mais étaient d'un autre siècle, d'une autre pensée ; tandis que l'idée du siècle marchait dans un sens , ils allaient marcher dans un autre , la séparation était consommée dans Tesprit, elle ne pouvait tarder dans les faits ; c'était une affaire de jours et d'heures. J'ai pleuré cette famille , qui semblait condamnée à la destinée et à la cécité d'CEdipel J'ai déploré surtout ce divorce sans nécessité entre le passé et l'avenir ! L'un pouvait être si utile à l'autre I La liberté , le progrés social , auraient emprunté tant de force de cette adoption que les anciennes maisons royales, les vieilles familles, les vieilles vertus, auraient faite d'eux ! Il eût été si politique et si doux de ne pas séparer la France en deux camps , en deux affections ; de marcher ensemble, les uns pressant le pas, les autres le ralentissant pour ne pas se désunir en route! Tout cela n'est plus qu'un rêve ! Il faut le regretter, mais il ne faut pas perdre le jour à le repasser inutilement ! Il faut agir et marcher ; c'est la loi des choses , c'est la loi de Dieu ! Je regrette que ce qu'on nomme le parti royaliste, qui renferme tant de capacités, d'influence et de vertus , veuille faire une halte dans la question de juillet. Il n'était pas compromis dans cette affaire, affaire de palais, d'intrigue, de coterie, où la grande majorité royaliste n'avait eu aucune part. Il est toujours permis , toujours honorable de prendre sa part du malheur d'autrui ; mais il ne faut pas prendre gratuitement sa part d'une faute que Ton n'a pas commise. Il fallait laisser à qui la

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revendique la faute des coups d*Éta( et de la direction rétrograde , plaindre et pleurer les augustes victimes d'une erreur fatale, ne rien renier des affections honorables pour eux ; ne point repousser les espérances éloignées , mais légitimes, et pour tout le reste rentrer dans les rangs des citoyens , penser, parler, agir, combattre avec la famille des familles, avec le pays! Mais laissons celai Nous reverrons la France dans deux ans ! Que Dieu la protège et tout ce que nous y laissons de cher et d'excellent dans tous les partis.

44 j«iHet4S92,àU voUe.

Aujourd'hui , à cinq heures et demie du matin , nous avons mis à la voile. Quelques amis de peu de jours , mais de beaucoup d'affection , avaient devancé le soleil pour nous accompagner à quelques milles en mer, et nous porter plus loin leur adieu. Notre brick glissait sur une mer aplanie, limpide et bleue, comme Teau d'une source à l'ombre dans le creux d'un rocher. A peine le poids des vergues, ces longs bras du navire chargés de voiles , faisaient-ils légèrement incliner, tantôt un bord , tantôt un autre. Un jeune homme de Marseille ' nous récitait des vers admirables, où il confiait ses vœux pour nous aux vents et aux flots; nous étions attendris par cette séparation de la terre , par ces pensées qui revolaient au rivage , qui traversaient la Provence , et allaient vers mon père , vers mes sœurs , vers mes amis ;

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