‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 7 sur 51 · I. M. Aatran · texte numérisé non relu

I. M. Aatran

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par ces adieux , par ces vers , par cette belle ombre de Marseilie , qui s'éloignait , qui diminuait sous nos yeux ; par cette mer sans limite qui allait devenir pour longtemps notre seule patrie.

0 Marseille! ô France I tu méritais mieux; ce temps, ce pays, ces jeunes hommes, étaient dignes de contempler un véritable poë'le , un de ces hommes qui gravent un monde et une époque dans la mémoire harmonieuse du genre humain I Mais moi , je le sens profondément , je ne suis rien, qu'un de ces hommes sans effigie, d'une époque transitoire et effacée, dont quelques soupirs ont eu de l'écho parce que l'écho est plus poétique que le poète. ' Cependant j'appartenais à un autre temps par mes désirs ; j'ai stTQvent senti en moi un autre homme ; des horizons immenses, intinis, lummeux de poésie philosopfTique , épique , religieuse , neuve , se déchiraient devant" moi ; mais , punition d'une jeunesse insensée et perdue 1 ces horizons se refermaient bien vite. Je les sentais trop vastes pour mes forces physiques; je fermais les yeux pour n'être pas tenté de^m'y précipiter. Adieu donc à ces I rêves de génie , de volupté intellectuelle 1 II est trop tard. 1 J'esquisserai peut-être quelques scènes, je murmurerai i quelques chants , et tout sera dit : à d'autres ; et , je le j vois avec plaisir, il en vient d'autres. La nature ne fut -.jamais plus féconde en promesses de génie que dans ce Imoment. Que d'hommes dans vingt ans, si tous deviennent hommes 1

r.ftpendaT)t., si Dieu voulait m'exaucer. voici tout ce que ^ je lui .depf^anderais : un poème selon mon cœur et selon le sien ! une image visible , vivante , animée etjg|prée de

et de tristesse ! un aliment qui le nourrirait, qui le rajcti» nirait pour un siècle ! Ohi que ne puia-ie le lui donner j ou, du moins, me le donner à moi-même, lore même que personne , autre que moi , n'en entendrait un ver»l

Même Jour, à (roit btnref , en mer.

Le vent d'est , qui nous dispute le chemin , a soufllé avec plus de force ; la mer a monté et blanchi ; le capitaine déclare qu'il faut regagner la côte , et mouiller dan« une baie à deux heures de Marseille. Nous y sommes; la vague nous berce doucement; la mer parle, comme disent les matelots ; on entend venir de loin un murmure semblable à ce bruit qui sort des grandes villes ; cette parole menaçante de la mer, la première que nous entendons f retentit avec solennité dans Toreille et dans la poitrine de ceux qui vont lui parler de si près pendant si longtemps.

A notre gauche , nous voyons les lies de Pomègue et le château d'If, vieux fort avec des tours rondes et grises qui couronnent un rocher nu et ardoisé; en face, sur la côle élevée et entrecoupée de rochers blanchâtres, de nombreuses maisons de campagne dont les jardins, entourés de murs , ne laissent apercevoir que les sommités des arbustes ou les arceaux verts des treilles ; à environ un mille plus loin dans les terres , sur un mamelon isolé et dépouillé , s'élèvent le fort et la chapelle de Notre-Damede-la-Garde , pèlerinage des marins provençaux avant le

départ et au retour de tous leurs voyages. Ce matin , à jiotre insu , à l'heure même où le vent entrait dans nos voiles, une femme de Marseille, accompagnée de ses enfants , a devancé le jour, et est allée prier pour nous au sommet de cette montagne , d*où son regard ami voyait sans doute notre vaisseau comme un point blanc sur la mer.

Quel monde que ce monde de la prière ! quel lien invisible , mais tout-puissant , que celui d'êtres connus ou inconnus les uns aux autres, etpriant ensemble ou séparés les uns pour les autres ! Il m'a toujours semblé que la prière, cet instinct si vrai de notre impuissante nature , était la seule force réelle , ou du moins la plus grande force de l'homme! L'homme ne conçx)it pas son effet; mais que conçoil-il? Le besoin qui pousse l'homme à respirer lui prouve seul que l'air est nécessaire à sa vie ! L'instinct de la prière prouve aussi à l'âme l'efficacité de la prière : prions donc 1 et vous qui nous avez inspiré celte merveilleuse communication avec vous , avec les êtres , avec les mondes invisibles ! vous , mon Dieu , exaucez-nous beaucoup! exaucez-nous au delà de nos désirs!

Même jour, onze heures du soir.

Une lune splendide semble se balancer entre les mâts, les vergues, les cordages, de deux bricks de guerre mouillés non loin de nous entre notre ancrage et les noires montagnes dii Var ; chaque cordage de ces bâtiments se dessine à l'œil sur le fond bleu et pourpre du ciel de la nuit comme les fibres d'un squelette gigantesque et dé-

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charné vu de loin à la lueur pâle et immobile des lampes de Westmiuster ou de Saint-Denis. Le lendemain , ces squelettes doivent reprendre la vie , étendre des ailes repliées comme nous , et s'envoler ainsi que des oiseaux de rOcéan , pour aller se poser sur d'autres rivages. Nous entendons , du pont où je suis , le sifflet aigu et cadencé du maître d'équipage qui commande la manœuvre, les roulements du tambour, la voix de Tofficier de quart. Les pavillons glissent du mât; les canots, les embarcations remontent ce bord comme au geste rapide et vivant d'un être animé. Tout redevient silence sur leurs bords et sur le nôtre.

Autrefois l'homme ne s'endormait pas sur ce lit profond et perfide de la mer sans élever son âme et sa voix à Dieu , sans rendre gloire à son sublime auteur au milieu de tous ces astres, de tous ces flots, de toutes ces cimes de montagnes , de tous ces charmes , de tous ces périls de la nuit ; on faisait une prière le soir à bord des vaisseaux ! Depuis la révolution de juillet , on n'en fait plus. La prière est morte sur les lèvres de ce vieux libéralisme du dix -huitième siècle, qui n'avait lui-même rien de vivant que sa haine froide contre les choses de l'âme. Ce souffle sacré de l'homme que les fils d'Adam s'étaient transmis jusqu'à nous avec leurs joies ou leurs douleurs, il s'est éteint en France dans nos jours de dispute et d'orgueil ; nous avons mêlé Dieu dans nos querelles. L'ombre de Dieu fait peur à certains hommes. Ces insectes qui viennent de naître, qui vont mourir demain, dont le vent emportera dans quelques jours la stérile poussière, dont ces vagues éternelles jetteront les os blan-

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chis sur quelque écueil, craignent de confesser, par un mot , par un geste , l'être infini que les cieux et les mers confessent ; ils dédaignent de nommer celui qui n'a pas dédaigné de les créer, et cela pourquoi? parce que ces hommes portent un uniforme, qu'ils calculent jusqu'à une certaine quantité de nombres , et qu'ils s'appellent Français du dix-neuvième siècle 1 Heureusement le dix* neuvième siècle passe , et j'en vois approcher un meilleur, un siècle vraiment religieux , où , si les hommes ne confessent pas Dieu dans la même langue et sous les mômes symboles , ils le confesseront au moins sous tous les symboles et dans toutes les langues !

Mèine nuit.

Je me suis promené une heure sur le pont du vaisseau, seul, et faisant ces tristes ou consolantes réflexions; j'y ai murmuré .du cœur et des lèvres toutes les prières que j'ai apprises de ma mère quand j'étais enfant. Les versets , les lambeaux de psaumes que je lui ai si souvent entendu murmurer à voix basse en se promenant le soir dans l'allée du jardin de Milly, remontaient dans ma mémoire , et j'éprouvais une volupté intime et profonde à les jeter à mon tour à l'onde , au vent , à cette oreille toujours ouverte pour laquelle aucun bruit du cœur ou des lèvres n'est jamais perdu ! La prière que l'on a entendu proférer par quelqu'un qu'on aima et qu'on a vu mourir est doublement sacrée 1 Qui de nous ne préfère le peu de mots que lui a enseignés sa mère , aux plus belles hymnes qu'il pourrait composer lui-même? Voilà

EN ORIENT. sa

pourquoi, de quelque religion que notre raison nous fasse à Fâge de raison , la prière chrétienne sera toujours la prière du genre humain. J'ai fait seul ainsi la prière du soir et de la mer, pour cette femme qui ne calcule aucun péril pour s'unir à mon sort, pour cette belle enfant qui jouait pendant ce temps sur le pont dans la chaloupe avec la chèvre qui doit lui donner son lait, avec les beaux et doux lévriers qui lèchent ses blanches maiiis, qui mordillent ses longs et blonds cheveux.

Le 42, au matin, à la ToUe.

Pendant la nuit, le vent a changé et il a fraîchi; j'entendais de ma cabine à Tentrepont les pas , les voix et le chant plaintif des matelots retentir longtemps sur ma tête avec les coups de la chaîne de l'ancre qu'on rattachait à la proue. On remettait à la voile ; nous partions. Je me rendormis. Quand je me réveillai et que j'ouvris le sabord pour regarder les côtes de France que nous touchions la veille , je ne vis plus que l'immense mer vide, nue, clapotante avec deux voiles seulement, deux hautes voiles montant comme deux bornes, deux pyramides du désert dans ce lointain sans horizon.

La vague caressait doucement les flancs épais et arrondis de mon brick , et babillait gracieusement sous mon étroite fenêtre où l'écume s'élevait quelquefois en légères guirlandes blanches; c'était le bruit inégal, varié, confus, du gazouillement des hirondelles sur une montagne, quand le soleil se lève au-dessus d'un champ de blé. Il y a des harmonies entre tous les éléments, comme il y en a une

générale entre la nature matérielle et la nature intellectuelle. Chaque pensée a son reflet dans un objet visible qui la répète comme un écho, la réfléchit comme on miroir, et la rend perceptible de deux manières : aux sens par Timage, à la pensée par la pensée ; c*est la poésie infinie de la double création ! les hommes appellent cela comparaison : la comparaison c'est le génie. La création n'est qu'une pensée sous mille formes. Comparer^ c'est l'art ou l'instinct de découvrir des mots de plus dans cette langue divine des analogies universelles que Dieu seul possède , mais dont il permet à certains hommes de découvrir quelque chose. Voilà pourquoi le prophète, poè'te sacré , et le poêle , prophète profane , furent jadis et partout regardés comme des êtres divins. On les regarde aujourd'hui comme des êtres insensés ou tout au moins inutiles, cela est logique; si vous comptez pour tout , le monde matériel et palpable , cette partie de la nature qui se résout en chiffres , en étendue , en argent ou en voluptés physiques , vous faites bien de mépriser ces hommes qui ne conservent que le culte du beau moral, ridée de Dieu , et cette langue des images , des rapports mystérieux entre l'invisible et le visible I Qu'est-ce qu'elle prouve cette langue? Dieu et l'immortalité! Ce n'est rien pour vous!

45 jQlHet, mouillés dans le petit golfe de la Ciotat.

Le vent favorable, un moment levé, s'est bientôt évanoui dans nos voiles. Elles retombaient le long des mâts, et ées laissaient osciller au gré des plus faibles lames. Belle

image de ces caractères auxquels manque la volonté , ce vent de l'âme humaine, caractères flottants qui fatiguent ceux qui les possèdent ; ces caractères usent plus par la faiblesse , que les courageux efforts qu'une volonté rigoureuse imprime aux hommes d'énergie et d*action, comme les navires aussi qui y sur une mer calme et sans vent, se fatiguent davantage que sous l'impulsion d'un vent frais qui les pousse et les soutient sur l'écume des vagues. Soit hasard, soit manœuvre secrète de nos officiers, nous nous trouvons forcés par le vent à entrer à trois heures dans le golfe riant de -la Ciotat , petite ville de la côte de Provence, où notre capitaine et presque tous nos matelots ont leurs maisons, leurs femmes et leurs enfants. A l'abri d'un petit môle qui se détache d'une colline gracieuse, toute vêtue de vignes , de figuiers et d'oliviers , comme une main amie que le rivage tend aux matelots, nous laissons tomber l'ancre. L'eau est sans ride et tellement transparente , qu'à vingt pieds de profondeur nous voyons briller les cailloux et les coquillages , ondoyer les longues herbes marines, et courir des milliers de poissons aux écailles chatoyantes, trésors cachés du sein de la mer, aussi riche, aussi inépuisable que la terre en végétation et en habitants. La vie est partout comme l'intelligence ! Toute la nature est animée, toute la nature sent et pense ! Celui qui ne le voit pas n'a jamais réfléchi à rinlarissable fécondité de ja pensée créatrice I Elle n'a pas dû , elle n'a pas pu s'arrêter ; TmAni est peuplé ; et partout où est la vie, là aussi est le sentiment ; et la pensée a des degrés inégaux, sans doute, mais sans vide. En voulez-vous une démonstration physique? Regardez

3t> VOYAGE

une goulte d'eau sous le microscope solaire , vous y verrez graviler des milliers de mondes! des mondes dans une larme d'insecte ; et si vous parveniez à décomposer encore chacun de ces milliers de mondes , des millions d*autres univers vous apparaîtraient encore ! Si , de ces mondes sans bornes et infiniment petits, vous vous élevez tout à coup aux grands globes innombrables des voûtes célesteS) si vous plongez dans les voies lactées, poussière incalculable de soleils dont chacun régit un système de globes plus vaste que la terre et la lune , l'esprit reste écrasé sous le poids de calculs ; mais Tâme les supporte et se glorifie d avoir sa place dans cette œuvre , d'avoir la force de la comprendre, d'avoir un sentiment pour en bénir , pour en adorer l'auteur 1 0 mon Dieu , que la nature est une digne prière pour celui qui t'y cherche, qui t'y découvre sous toutes les formes, et qui comprend quelques syllabes de sa langue muette, mais qui dit tout !

Golfe de la Ciotat, \4 au soir.

Le vent est mort et rien n'annonce son retour. La surface du golfe n'a pas un pli ; la mer est si plane qu'on y distingue çà et là l'impression des ailes transparentes des moustiques qui flottent sur ce miroir, et qui seules le ternissent à cette heure. Voilà donc à quel degré de calme et de mansuétude peut descendre cet élément qui soulève les vaisseaux à trois ponts sans connaître leur poids, qui ronge des lieues de rivage , use des collines et fend les rochers, brise des montagnes sous le choc de ses lames mugissantes ! Rien n'est si doux que ce qui est fort.

Nous descendons à terre sur les instances de notre capitaine, qui veut nous présenter à sa femme et nous montrer sa maison. La ville ressemble aux jolies villes du royaume de Naples sur la côte de Gaëte. Tout est rayonnant, gai, serein; l'existence est une fête continuelle dans les climats du Midi. Heureux Thomme qui naît et qui meurt au soleil ! Heureux surtout celui qui a sa maison, la maison et le jardin de ses pères, aux bords de cette mer dont chaque vague est une étincelle qui jette sa lumière et son éclat sur la terre 1 Les hautes montagnes exceptées, qui empruntent la clarté de leurs cimes et de leurs horizons aux neiges qui les couvrent , au ciel dans lequel elles plongent, aucun site de Tintérieur des terres , quelque riant , quelque gracieux que le fassent les collines, les arbres et les fleuves, ne peut lutter de beauté avec les sites que baignent les mers du Midi. La mer est aux scènes de la nature ce que Fœil est à un beau visage ; elle les éclaire , elle leur donne ce rayonnement , cette physionomie qui les fait vivre , parler, enchanter, fasciner le regard qui les contemple.

Même Joar.

Il est nuit , c*est'à-dire ce qu'on appelle la nuit dans ces climats. Combien n'ai-je pas compté de jours moins éclairés sur les flancs veloutés des collines de Richemond en Angleterre! dans les brumes de la Tamise, de la Seine, de la Saône, ou du lac de Genève ! Une lune ronde monte dans le firmament ; elle laisse dans Fombre notre brick noir, qui repose immobile à quelque distance du

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