‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 14 sur 85 · LA PERTE DE L ANIO · texte numérisé non relu

LA PERTE DE L ANIO

A M. LE MARQUIS TANGEÂDE DE BAROL.

J'avais révé| jadis, au bruit de ses cascades ; Couché sur le gazon qu'Horace avait foulé ,

A Tombre des vieilles arcades Où la Sibylle dort sous son temple écroulé ; Je l'avais vu tomber dans les grottes profondes Où la flottante Iris se jouait dans ses ondes. Comme avec lescrins blancs d'un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu'il fend les airs ; Je l'avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante, Étendre, resserrer ses ondoyans réseaux, Jeter sur le gazon le voile errant des eaux.

Et, comblant le vallon de bruit et de poussière. Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière !

Mes regards à ses flots suspendus tout le jour.

Les cherchaient , les suivaient, les perdaient tour à tour.

Comme un esprit flottant de pensée en pensée.

Qui les perdy et revient sur leur trace effacée ;

Je le voyais monter, rouler, s'ëvanouir,

Et de ses flots brillans j'aimais à m'éblouir !

U me semblait revoir ces longs rayons de gloire,

Dont la ville étemelle avait ceint sa mémoire,

Remonter vei's leur source, à travers Tàge obscur,

Et couronner encor les sommets de Tibur ;

Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes

Mon oreille écoutait les murmures sublimes.

Dans ces convulsions, ces voix, ces cris des flots.

Multipliés cent fois par de roulans échos.

Il me semblait entendre à travers la distance

Les secousses, les pas, les voIk d'un peuple immense,

Qui, pareilàceseaux, maispluspromptdans son cours,

Fitdubruitsursesbords,ets'esttupourtoujours...

O Fleuve ! lui disais-je : ô toi qui vis les &ges Prêter et retirer l'empire à tes rivages !

Toi dont le nom chanté par un humble affranchi Vient braver, grâce à lui, le temps qu'il a franchi \ Toi, qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde Errer et demander du sommeil à ton onde^, TibuUe^upirer les délires du coeur, Scipion dédaigner les faisceaux du licteur.

César fuir son triomphe au fond de tes retraites. Mécène y mendier de la gloire aux poêles, Brutus rêver le crime, et Caton la vertu.

Dans tes cent mille voix , Fleuve, que me dis-tu ?

* Mécène, dans les derniers temps de sa vie» ne pouvait dormir qu*à Tibur, au bruit des cascalelles. (Hiêiorique,)

ATappoftés^u des sonâ de la lyre d'Horace?

Ou la Vdh de Cësâf (}ui flatté et qui tnenace ? Ou l'orageux forum d'un peuple de héros, Dont la Ydix des tribuns précipitait les flots , El qui, dans sa fureur montant comme ton onde. Trop Taste pour son lit, débordait sur le monde?

Hélas! ces bruits divers ont passé sans retour; Plus d'an&eft, de forum, de lyre ni d'amour ! Ce n*est qu'une eau qui pleut sur le rocher sonore^ Ce n'est que toi qui toiiAe, et qui murmure encore ! Que di&*je? il murmurait ; il ne murmure plus! De leur Ut desséché ses flots sont disparus ! Et ces rochers pendans, et ces cavernes vides, Et ces arbres privés de leurs perles liquides, Et la génisse errante, et la biche, et l'oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d'eau. Attendent vainefnent que l'onde évanouie Rende au vidlon itiiiet le murmure et la vie, Et dans leur solitude, et dans leur nudité.

Semblent prendfie une voix, et dire : Vanité ! ...

Ah! faut-'il s'étonner que les empires tombent. Que de nos faibles mains les ouvr'ages succombent , Quand ce que la nature avait fait d'étemel S'altère par degrés, et meurt comme un mortel ; Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges , Disparif tout à coup, laisse à nu ses rivages? Un fleuve a disparu ! maïs ces trônes du jour , Ces gigantesques monts crouleront à leur tour ;

Mais dans ces cieux semés de leur sable splendide, Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ; Mais cet espace même à la fin périra , Et de tout ce qui fut, un jour , rien ne sera. Rien ne sera , Seigneur! Mais toi , source des mondes i Qui fais briller les feux , qui fais couler les ondes , Qui sur Taxe des temps fais circuler les jours , Tu seras I tu seras ce que tu fus toujours !

Tous ces astres éteints , ces fleuves qui tarissent , Ces sommets écroulés , ces mondes qui périssent , Dans Tabime des temps ces siècles engloutis , Ces temps et cet espace eux-méme anéantis , Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages , A celui qui survit ce sont autant d'bommages , Et chaque être mortel , par le temps emporté , Est un hymne de plus à ton Éternité !

Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines , Où l'histoire du monde est écrite en ruines ! Où Tempire, en passant de climats en climats , A gravé plus avant l'empreinte de ses pas !

Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème. Laisse un voile éclatant sur ta nudité même.

Voilà le plus parlant de tes sacrés débris !

Pleure ! un cri de pitié va répondre à tes cris ! Terre que consacra l'empire et l'infortune , Source des nations , reine , mère commune !

Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfans Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs ; De tes ennemis même enviée et chérie ,

De tout ce qui nait grand ton ombre est la patrie ! Et l'esprit inquiet , qui dans l'antiquité Remonte vers la gloire et vers la liberté ^ Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde^ Qui dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde , Plus loin , plus haut encor, cherche un unique autel Pour le Dieu véritable j unique j universel , Le cœur plein, tous les deux , d'une tendresse amère^ T'adorent dans ta poudre, et te disent : Ma mère! Le vent , en ravissant tes os à ton cercueil , Semble outrager la gloire et profaner le deuil ! De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome , On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme ; Et dans ce temple immense, où le Dieu du chrétien Règne sur les débris de Jupiter païen , Tout mortel , en entrant , prie et sent mieux encore Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore!...

Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt , Chaque rocher miné , chaque urne qui tarit , Chaque fleur que le soc brise sur une tombe , De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe , Au cœur des nations retentissent longtemps , Comme un coup plus hardi de la hache du temps ! Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble en te dégradant nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect , Tout cœur s'ouvre à ton nom ! tout œil à ton aspect ! Ton soleil , trop brillant pour une humble paupièi*e , Semble épancher sur toi la gloire et la lumière;

Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands homons se montrent dans les airs, Sensible et frémissante à ces grandes images , S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages ! Ahl garde-nous longtemps , veuve des nations , Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome! Respecte tout , de toi , jusques à tes lambeaux ! Ne porte point envie à des destins plus beaux! Mais y semblable à César à son heure suprême , Qui du manteau sanglant s^enveloppe lui-même , Quel que soit le destin que couve l'avenir , Terre ! enveloppe-toi de ton grand souvenir ! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire !

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