‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 15 sur 85 · L'INFINI DANS LES GIEUX · texte numérisé non relu

L'INFINI DANS LES GIEUX

C'est une nuit d'été ; nuit dont les vastes ailes Font jaillir dans Tazur des milliers d'étincelles ; Qui y ravivant le ciel comme un miroir terni , Permet à l'œil charmé d'en sonder l'infini ; Nuit où le firmament , dépouillé de nuages , De ce livre de feu rouvre toutes les pages !

Sur le dernier sommet des monts , d'où le regard Dans un double horizon se répand au hasard , Je m'assieds en silence , et laisse ma pensée Flotter comme une mer où la lune est bercée.

L'harmonieux Éther, dans ses vagues d'azur , Enveloppe ks monts d'un fluide plus pur ; Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il eflace^ Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace y Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos L'ombre de son rivage onduler sous les flots ! Sous ce jour sans rayon , plus serein qu'une aurore, A l'œil contemplatif la terre semble éclore ; Elle déroule au loin ses horizons divers Où se joua la main qui sculpta l'univers !

Là, semblable à la vague, une colline ondule.

Là le coteau poursuit le coteau qui recule ,

Et le vallon , voilé de verdoyaus rideaux y

Se creuse comme un lit pour Tombre et pour les eaux ;

Ici s'étend la plaine , où , comme sur la grève ,

La vague des épis s'abaisse et se relève ;

Là y pareil au serpent.dont les nœuds sont rompus,

Le fleuve , renouant ses flots interrompus ,

Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre,

Se perd sous la colline et réparait dans l'ombre ;

Comme un nuage noir, les profondes forêts

D'une tache grisâtre ombragent les guérets ,

Et plus loin , où la plage en croissant se reploie ,

Où le regard confus dans les vapeurs se noie ,

Un golfe de la mer, d'îles entrecoupé ,

Des blancs reflets du ciel par la lune frappé ,

Comme un vaste miroir , brisé sur la poussière.,

Réfléchit dans l'obscur des fragmens de lumière.

Que le séjour de l'homme est divin , quand la nuit

De la vie orageuse étoufle ainsi le bruit !

Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée

Et ralentit le cours de la vie épuisée ,

Semble planer aussi sur tous les élémens ,

Et de tout ce qui vit calmer les battemens ;

Un silence pieux s'étend sur la nature ,

Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure ;

Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix.

Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois ,

Et la mer elle-même , expirant sur sa rive ,

Roule à peine à la plage une lame plaintive ;

On dirait , en voyant ce monde sans échos , Où ToreiUe jouit d'un magique repos , Où tout est majesté , crépuscule , silence, Et dont le regard seul atteste l'existence , Que Ton contemple en songe, à travers le passé, Le fantôme d'un monde où la vie a cessé !

Seulement , dans les troncs des pins aux larges cimes , Dont les groupes épars croissent sur ces abinies, L'haleine de la nuit , qui se brise parfois , Répand de loin en loin d'harmonieuses voix , Comme pour attester , dans leur cime sonore , Que ce monde, assoupi , palpite et vit encore.

Un monde est assoupi sous la voûte des cieux ?

Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux ,

Quede mondes nouveaux , que de soleils sans nombre,

Trahis par leur splendeur, étincellent dans l'ombre !

Les signes épuisés s'usent à les compter,

Et l'âme infatigable est lasse d'y monter !

Les siècles, accusant leur alphabet stérile,

De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille ;

QuedispjePAux bordsdes cieux, ilsn'ontvuqu'ondoyer

Les mourantes lueurs de ce lointain foyer :

La l'antique Orion des nuits perçant les voiles ,

Dont Job a le premier nommé les sept étoiles ;

Le navire fendant l'éther silencieux ,

Le bouvier dont le char se tratne dans les cieux ,

La lyre aux cordes d'or, le cygne aux blanches ailes ,

Le coursier qui du ciel tire des étincelles,

La balance inclinant son bassin incertain ,

Les blonds cheveux livrés au souffle du matin , Le bélier j le taureau , l'aigle , le sagittaire , Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre. Tout ce que les héros voulaient éterniser , Tout ce que les amans ont pu diviniser.

Transporté dans le ciel par de touchans emblèmes , N'a pu donner des noms à ces brilians systèmes.

Les cieux pour les mortels sont un livre entr'ouvert , Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ; Chaque siècle avec peine en déchiffre une page , Et dit : Ici finit ce piagnifique ouvrage ; Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain Tourne un feuillet de plus de ce livre divin ^ Et Fœil voit| ébloui par ces brilians mystères , Étinceler sans fin de plus beaux caractères ! Que dis-je ? A chaque veille, un sage audacieux Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux ; Depuis que le cristal qui rapproche les mondes Perce du vast^ éther les distances profondes , Et porta le regard dans l'infini perdu , Jusqu'où l'œil du calcul recule confondu , Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre Qui laisse en fe brisant évanouir son ombre ; Ses feux multipliés plus que l'atome errant Qu'éclaire du soleil un rayon transparent , Séparés ou groupés , par couches , par étages , En vagues , en écume , ont inondé ses plages , Si nombreux, si pressés, que notre œil ébloui ^ Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui ^

Voit cent fois dan$ le champ qu^embrafise sa paupièrs Des inondes circuler en torrens de poussière.! Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux | Ils ne se trompaient pas : ces perler d^ lumière Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière. Sont des astres futurs « de^ gernuçs ^oflamméa Que la main toujours pleine a pour les temps semës. Et que l'esprit de Dieu , sous ses ailes fi^condes» De son ombre de feu coure au berceau des mondes. C'est de là que, prenant leur vol au jour écrit > Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid » Ils commencent s^ns guide et décrivent sam trace L'ellipse radieuse au milieu de l'^paœ $ Et vont , brisaut du choc un astre à «^n déclin i Renouveler des cieux toujours à leur matin.

Et lliomme^cependant , cet insecte invisible, Rampant dans les sillons dHm globe imperoei^ble , Mesure de c^s feux les grandeurs et lea poids , Leur assigne leur place, et leur route, et leurs loia. Comme si , dans ses maioa que le conq>at accahkf, Il roulait ces soleils comme des grains de sable ! Chaque atome de feu que dans l'immense éther Dans l'al^ime des nuits l'œil distrait voit flotler , Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée, Dont scintille en mourant la lueur azurée ; Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon , Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom , Sont autant de soleils, rois d'autant de systèmes^

Qui j de seconds soleils se couronnant eux-mêmes , Guident , en gravitant dans ces immensités , Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés , Et tiennent dans Téther chacune autant de place Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse , Lui , sa lune et sa terre j et l'astre du matin , Et Saturne obscurci de son anneau lointain !

Oh! que les cieuxsont grands! etquerespritdel'homme

Plie et tombe de haut , mon Dieu ! quand il te nomme !

Quand , descendant du dôme où s'égaraient ses yeux.

Atome , il se mesure à l'infini des cieux ,

Et que de ta grandeur soupçonnant le prodige ,

Son regard s'éblouit , et qu'il se dit : Que suis-je?

Oh ! que suifr-je , Seigneur ! devant les cieux et toi ?

De ton immensité le poids pèse sur moi ,

Il m'égale au néant , il m'efface ^ il m'accable ,

Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable ;

Car ce sable roulé par les flots inconstans y

S'il a moins d'étendue, hélas! a plus de temps;

Il remplira toujours son vide dans l'espace

Lorsque je n'aurai plus ni nom , ni temps, ni place ;

Son sort est devant toi moins triste que le mien ,

L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien ,

Il ne se ronge pas pour agrandir son être ,

U ne veut ni monter, ni juger, ni connaître ;

D'un immense désir il n'est point agité ;

Mort, il ne rêve pas une immortalité !

U n'a pas cette horreur de mon àme oppressée ,

Car il ne porte pas le poids de ta pensée !

Hélas! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté?

J'étais heureux en bas de mon obscurité ,

Mon coin dans Fétendue et mon éclair de vie

Me paraissaient un sort presque digne d'envie ;

Je regardais d'en haut cette herbe ; en comparant j

Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand ;

£t maintenant , noyé dans l'abime de l'être ,

Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naitre

Puisse me démêler d'avec lui , vil , rampant ,

Si bas , si loin de lui , si voisin du néant !

Et je me laisse aller à ma douleur profonde ,

Comme une pierre au fond des abimes de l'onde ;

Et mon propre regard , comme honteux de soi ,

Avec un vit dédain se détourne de moi ,

Et je dis en moi-même à mon âme qui doute :

Va, ton sort ne vaut pas le coup d'œil qu'il te coûte !

Et mes yeux desséchés retombent ici-bas ,

Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas ,

Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule

Ces flots d'êtres vivans que chaque sillon roule :

Atomes animés par le souffle divin ,

Chaque rayon du jour en élève sans fin ,

La minute suffit pour compléter leur être ,

Tueurs tourbillons flottans retombent pour renaître ;

Le sable en est vivant , l'éther en est semé ,

Et l'air que je respire est lui-même animé ;

Et d'où vient cette vie , et d'où peut-elle éclore ,

Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore ?

Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon j

Si ce regard divin n'y portait son rayon ?

Cet œil s'abaisse donc sur toute la nature ; Il n'a donc ni mépris , ni faveur, ni mesure ; Et devant l'infini , pour qui tout est pareil , Il est donc aussi grand d'être homme que soleil! Et je sens ce rayon m'échaufler de sa flammé , Et mon cœur se console , et je dis à mon âme : Homme ou monde , à ses pieds , tout est indiffèrent ^ Mais réjouissons-nous , car notre maître est grand ! Flottez , soleils des nuits , illuminez les sphères ; Bourdonnez sous votre herbe , insectes éphémères ; Rendons gloire là haut, et dans nos profondeurs, Vous par votre néant, et vous par vos grandeurs, Et toi par ta pensée, homme, grandeur suprême, Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même, Echo que dans son œuvre il a si loin jeté, Afin que son saint nom fût partout répété.

Que cette humilité qui devant lui m'abaisse Soit un sublime hommage, et non une tristesse; Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux , Soit faite sur la terre ainsi que dans les cieux !

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