‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 23 sur 85 · A M. P. G. DB B · texte numérisé non relu

A M. P. G. DB B

Quand la voix du passé resonnait dans son &ihe , Les regards d'Ossian étincelaient de flamme , Le vol de sa pensée agitait ses cheveux , Sa harpe frémissait dans ses genoux nerveux , Et ses accens , pareils au murmure des ondes , Coulaient à flots pressés de ses lèvres fécondes , Comme un torrent d'hiver qu'on ne peut contenir; Le vieillard n'était plus que voix et souvenir. O puissance de Tàme ! 6 jeunesse éternelle !

Qu'une douce mémoire en nos seins renouvelle ! • . . Sur ma lyre , Ossian ! je ne vois pas encor Flotter mes cheveux blancs parmi ces cordes d'or, Mon cœur est tiède encor des feux de ma jeunesse. Je n'ai pas tes longs jours, j'ai déjà ta tristesse ; Je parcours comme toi le champ de mes regrets ! Adorant comme toi les monts et les forêts ,

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J 'aimeà m'asseoir, aux bords des torrens de l'automney Sur le rocher battu par le flot monotone , A suivre dans les airs la nue et Taquilon , A leur prêter des traits, un corps, une âme, un QOi«f Et d'êtres adores m'en formant les image9f A dire aussi : Mon àme est avec les nuages!

Mais je ne chante plus ; les hommes de nos jours A ta harpe elle-même , hélas ! resteraient sourds ; Trop pleins d'un avenir tout brillant de chimères t Leurs yeux vers le passé ne se détournent guères ; Et si ma harpe enco^ pour tromper mes ennuis Soupire pour moi seul dans l'ombre de mes nuits, Ces chants dont ta douleur faisait son bien suprépaCi De leur écho plaintif m'importunent moi-même, Et mon cœur redescend de cet oubli trop court , G>mme un ppids soulevé qui retombe plus lourd !

Quel attrait cependant à ma lyre rebelle Du fond de ma langueur aujourd'hui me rappelle ? D'où vient qu'à mon insu , mariés à ma voix , Les mots harmonieux s'enchainent sous mes doigts? Et qu'en mètres brillans ma verve cadencée Comme un courant limpide emporte ma pensée?

Ah ! c'est qu'une voix chère a retenti dans moi , C'est que le souvenir qui nie rappelle à toi , Écartant loin de lui les ombres des années , Et déployant soudain ses ailes enchaînées, Au-dessus des douleurs , des dégoûts , fruits du temps , Franchit d'un vol léger les jours , les mois , les ans , Et m'emporte avec toi dans ce séjour champêtre ,

Dans ces temps écoulés que ton nom fait renaitre, Jeune, heureux, le cœur plein d'ignorance et d'espoir. Brillant comme un matin qui n'aurait point de soir, Tel que notre amitié nous vit à son aurore , Et qu'à sa douce voix je crois nous voir encore ; A son prisme divin le présent effacé Se colore des feux dont brillait le passé.

O champs de Bienassis , maison , jardin , prairies , Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries. Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux , Et d'où sortait le soir le chœur des passereaux , Vei^ers où de l'été la teinte monotone Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne. Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin Dérobait à nos pieds le sentier incertain ; Pas égarés au loin dans les frais paysages , Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages. Sommeils rafraîchissans goûtés au bord des eaux , Songes qui descendaient , qui remontaient si beaux , Pressentimens divins , intimes confidences , Lectures, rêverie, entretiens, doux silences; Table riche des dons que l'automne étalait , Où les fruits du jardin , où le miel et le lait , Assaisonnés des soins d'une mère attentive , De leur luxe champêtre enchantaient le convive ; Silencieux réduit où des rayons de bois Par l'âge vermoulus et pliant sous le poids , Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse ,

ET RELIGIEUSES. Ul

Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin Nous guidait au hasard comme un phare incertain , De volume en volume ; hélas ! croyant encore Que le livre savait ce que Fauteur ignore , Et que la vérité, trésor mystérieux , Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux ! Scènes de notre enfance , après quinze ans rêvées , Au plus pur de mon cœur impressions gravées , Lieux , noms, demeure , et vous, aimables habitans. Je vous revois encore après un si long temps , Aussi présens à l'œil que le sont des rivages A Tonde dont le cours reflète les images , Aussi frais y aussi doux , que si jamais les pleurs N'en avaient dans mes yeux altéré les couleurs ; Et vos rians tableaux sont à mon âme aimante Ce qu'au navigateur battu par la tourmente Sont les songes dorés qui lui montrent de loin Le rivage chéri de son bonheur témoin , L'ondoyante moisson que sa main a semée , Et du toit paternel le seuil , ou la fumée !

Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur ; Ce soleil du matin qui réjouit ton cœur , Comme un arbre au rocher fixé par sa racine , Te retrouve toujours sur la même colline ; Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison , Jamais , jamais tes yeux n'ont changé d'horizon; L'arbre de ton aïeul , l'arbre qui t'a vu naître N'a jamais reverdi sans ombrager son maître ; Jamais le voyageur en voyant du chemin Ta demeure fermée aux rayons du matin ^

Trouvant l*herbe grandie ou le sentier plus rude, N 'si demandé, surpris de cette solitude, Sur quels bords étrangers, dansquels lointainsséjours, Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours. Ton verger ne voit pas une main mercenaire Cueillir ces fruits greflGés par ta main tutélaire, Et ton ruisseau , content de son lit de gazon , Comme un hôte fidèle à la même maison , Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure, Et de la même voix t'endort à la même heure ! Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils Soient comptés autrement que par leurs doux soleils , Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire Laissent d'autres sillons gravés dans ta mémoire Que le cercle inégal des diverses saisons , Des printemps plus tardifs , de plus riches moissons ; Tes pampres moins chargés, tes ruches plus fécondes, Ou ta source sevrant ton jardin de ses ondes , Sans avoir dissipé des jours trop tôt comptés ^ Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cités, Et sans avoir semé de distance en distance , A tous les vents du ciel ta stérile espérance !

Ah ! rends grftce à ton sort de ce flot lent et doux Qui te porte en silence où nous arrivons tous, Et comme ton destin si borné dans sa course , Dans son lit ignoré s'endort près de sa source ; Ne porte point envie à ceux qu'un autre vent Sur les routes du monde a conduits plus avant , Même à ces noms frappés d'un peu de renommée !

Du feu qu'elle répand toute Ame est consumée ; Notre vie est semblable au fleuire de cristal Qui sort humble et sans nom de son rocher natal ; Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature , Il dorty comraeau berceau , dans un lit sans murmure. Toutes les fleurs des champs parfument son sentier > Et Tazur d'un beau ciel y descend tout entier | Mais à peine échappés des bras de ses collines , Ses flots s'épanchent*il6 sur les plaines voisines. Que du limon des eaux dont il enfle son lit , Son onde , en grossissant , se corrompt et pâlit ; L'ombre qui les couvrait s'écarte de ses rives , Le rocher nu contient ses vagues fugitives , Il dédaigne de suivre^ en se creusant son cours , Des vallons paternels les gracieux détours; Mais fier de s'engouffrer sous des arches profondes, Il y reçoit un nom bruyant comme ses ondes ; U emporte en fuyant à bonds précipités Les barques, les rumeurs^ les fanges des cités ; Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altère, Jusqu'au terme où , grossi de tant d'onde adultère, U va , grand , mais troublé , déposant un vain nom , Rouler au sein des mers sa gloire et son limon ! Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure , Heureux le sort caché dans une vie obscure !

Nous parlions autrement à l'âge où l'avenir Dans nos seins palpitans ne pouvait contenir, Et débordait pour nous de la coupe de vie, Ck>mme un jus éoumant d'une urne trop remplie.

lU HARMONIES POÉTIQUES

A cet âge enivré la gloire est à nos yeux

Ce qu'à l'œil des enfans qui r^ardent les cieux

Est l'astre de la nuit dont l'orbe , près d'éclore ,

Au sommet qu'il franchit semble toucher encore;

L'un d'eux, quittant ses jeux pour la douce splendeur,

Croit que pour s'emparer du disque tentateur

Et pour se revêtir de la lueur divine

Il n'a qu'à faire un pas sur la sombre colline ;

Il s'avance l'œil fixe et les bras entr'ouverts,

Et le globe de feu suspendu dans les airs ,

Comme pour prolonger sa crédule espérance ,

A hauteur de la main un moment se balance ;

Il monte ; mais déjà dans l'azur étoile ,

Quand il touche au sommet j l'asti^ s'est envolé ,

Et fuyant dans le ciel de nuage en nuage,

Est aussi loin déjà des monts que de la plage.

Confus de son erreur , il revient sur ses pas !

Et les fils du hameau qui sont restés en bas ,

Occupés à choisir des fleurs au sein des plaines

Ou des cailloux polis dans le lit des fontaines ,

Sans songer à cet astre objet de ses regrets ,

Au fond de la vallée en étaient aussi près ! • • .

Mais quand ce feu céleste éblouirait ton âme , Quand tu le poursuivrais sur un désir de flamme i Dans ces vieux jours du monde avares de vertu , Cette gloire rêvée, où la trouverais-tu?

Crois-tu que ce reflet de la splendeur suprême f Cette immortalité qui sort de la mort même, Soit ce mot profané qui passe tour à tour

Du grand homme d'hier au grand homme du jour ? Monnaie au coin banal qu'un jour frappe^un jour use, Que la vanité paie à l'orgueil qu'elle abuse? Crois-tu que chaque siècle en ait reçu d'en haut Toujours la même soif avec le même lot?

Et qu'enfin l'avenir , acceptant l'héritage , Ratifie à jamais ce risible partage Que les sots , éblouis des splendeurs de leur temps f En font de siècle en siècle entre tous leurs enfans?

Non ! tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes ; Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes ; Tu sais que tôt ou tard , dans l'ombre de l'oubli y Siècles j peuples , héros , tout dort enseveli ; Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge A peine un nom par siècle obscurément surnage , Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir, Disparait par étage à l'œil de l'avenir ; Comme, en quittant la rive, un navire à la voile, A l'heure où de la nuit sort la première étoile. Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord L'écume du rivage et le sable du port , Puis les tours de la ville où l'airain se balance, Puis les phares éteints qu'abaisse la distance. Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyans, Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyans ; Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes Dont l'étemel hiver blanchit les pics sublimes. Refléter au-dessus de cette obscurité Du jour qui va les fuir la dernière clarté,

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