II
Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céfeste^ Ces sommets dëcroissans plongent comme le reste^ Et qu'étendue enfin sur la terre e^ les mers. L'universelle nuit pèse sur l'univers.
De la gloire et du temps voilà l'image sombre; Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre; Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir ; Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?
Tu voudrais cependant que sur un cénotaphe La gloire t'inscrivit ta ligne d'épitaphe, Et promit à ton nom, de temps en temps cité.
Ses beures de mémoire et d'immortalité, Jusqu'à ce qu'un passant, brisant ton humble pierre, Dispersât sous ses pieds ta gloire et ta poussière ^ Et qu'un jour, en sifflant, le berger du vallon Ne sût plus rassembler les lettres de ton nom : Ah ! qu'à ces vains regrets ton âme soit fermée ! Le funèbre baiser dont une bouche aimée Scelle au dernier adieu les lèvres du mourant^ Notre nom qu'un ami rappelle en soupirant, Les larmes sans témoin dont un œil nous arrose, Voilà notre épitaphe et notre apothéose !
A nous à qui le sort en naissant n'a promis D'autre immortalité qu'aux cœurs de nos amis. Que le sort nous la donne à notre heure suprême ! Le souvenir n'est doux que dans un cœur qui t'aime! Si de ton nom pourtant tu veux l'entretenir, Grave ces simples roots sur ton urne à venir :
tf La dort d'un doux sommeil, quoique sans mausolée.
Dans le sein de sa mère un fils de la vallée.
Que t'importe, 6 passant ! s'il fut célèbre ou non ?
En changeant de patrie il a changé de nom !
Tout près de son berceau sa tombe fut placée ;
Peu d'espace borna sa vie et sa pensée ;
Content de son bonheur, il sut le renfermer
Autour des seuls objets qu'il eût besoin d'aimer,
Une mère, une femme, un ami, la nature;
Et de ses vœux, en tout, son cœur fut la mesure.
Ses pas ni ses désirs n'ont jamais dépassé
Cet horizon étroit par ton œil embrassé.
Et pour lui l'univers s'étendait de la pente
Où sous ces peupliers son beau fleuve serpente,
Jusqu'à ces monts voisins d'où l'ombre qui descend
De l'haleine des bois rafraîchit le passant !
Il ne goûta jamais l'ivresse de la gloire.
Ce faux pressentiment d'une vaine mémoire ;
Jamais dans la tempête il n'éleva la voix.
Ou ne jeta son sort dans l'urne de nos lois ;
Jamais il ne força le lion populaire
 frémir à ses pieds d'amour ou de colère ;
Jamais de la victoire il ne vit les enfans
Incliner sur son front leurs drapeaux triomphans.
n ne promena point sa vague inquiétude
De rivage en rivage et d'étude en étude ;
Il ne vit point son or, marchandant ses plaisirs,
Tarir entre ses mains plus tard que ses désirs ;
Il n'alla point chercher dans Rome ou dans la Grèce
Les mystères voilés de l'antique sagesse,
Ni du bleu firmament, pour enchanter ses yeux, Voir des astres nouveaux levés sous d'autres cieux ; Mais il eut, sans goûter une science amère, La loi de ses aïeux et le Dieu de sa mère ; Reçut, sans la peser à nos poids inconstans, Dans un cœur simple et pur la sagesse des temps, Comme des mains d'un père on prend son héritage Avec l'eau qui l'arrose et l'arbre qui l'ombrage* Il semait de ses mains le champ de ses aïeux, Il ne se lassait pas du spectacle des cieux ; Il voyait chaque jour sur la terre arrosée L'aurore se dissoudre en perles de rosée, Les bois se revélir de leurs manteaux flottans La sève remonter aux bourgeons du printemps.
Les fleurs où le Très-Haut rassembla ses merveilles. Livrer l'ambre liquide aux rayons des abeilles. L'astre du jour mourant dans un couchant vermeil De ses derniers regards inspirer le sommeil , Ou les feux dispersés dans des nuits embaumées. Calculant sans compas leurs courbes enflammées, Sous la voûte sans clef flottant de toutes parts. Élever sa pensée autant que ses regards»
De l'amour dans son cœur fixé par l'innocence, Même après sa jeunesse on sentait la présence. Comme on respire encor dans un vase exhalé L'odeur d'un doux parfum après qu'il a brûlé ; Comme, en quittant la terre, un soleil qui s'ombrage Laisse encor sa chaleur et sa pourpre au nuage ; Les doux ressouvenirs, ces échos du bonheur.
Jusqu'à ses derniers joui*s réchauffèrent son cœur;
Quand de ces jours nombreux la coupe fut remplie.
Il accueillit la mort en bénissant la vie..
Vous, dont le nom sublime a volé sous les cieux,
Heureux, sages ou grands, qu'avez-vous eu de mieux ?
Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue ;
La goutte de rosée à l'herbe suspendue
T réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur.
Que l'immense océan dans ses plaines d'azur ! »
DËSIR.
Ah! si j'avais des paroles, Des images , des symboles , Pour peindre ce que je sens !
Si ma langue embarrassée Pour révéler ma pensée, Pouvait créer des accens !
Loi sainte et mystérieuse !
Une âme mélodieuse Anime tout l'univers ; Chaque être a son harmonie, Chaque étoile son génie, Chaque élément ses concerts.
Us n'ont qu'une voix, mais pure.
Forte comme la nature.
Sublime comme son Dieu ; Et quoique toujours la même.
Seigneur! cette voix suprême Se fait entendre en tout lieu.
Quand les vents sifflent sur l'onde, Quand la mer gémit ou gronde,
Quand la foqdre retentit, Tout ignorans que i|ou$ sonunes.
Qui de nous, enfans des hommes, Demande ce qu'ils ont dit ?
L'un a dit : Magnificence !
L'autre : Immensité! Puissance!
L'autre : Terreur et Courroux ! L'un I) fîii devant sa fiice, L'autre a dit : Son ombre passe :
Cieux et terre, taisez- vous !
Mais l'homme, ta créature, Lui qui comprend la nature, Pour parler n'a que des mots.
Des mots sans vie et sans aile.
De sa pensée immortelle Trop périssables échos !
Son âme est comme l'orage Qui gronde dans le nuage Et qui ne peut éclater.
Comme la vague captive Qui bat et blanchit sa rive Et ne peut la surmonter*
Elle s'use et se consume, Comme un s^glon dont la plume N'aurait pas.encor grandi , Dont l'œil aspire à sa sphère,
Et qui rampe sur la terre G)inme un reptile engourdi.
Âh ! ce qu'aux anges j'envie N'est pas l'étemelle vie, Ni leur glorieux destin, C'est la lyre ! c'est l'organe Par qui même un cœur profane Peut chanter l'hymne sans fin.
Quelque chose en moi soupire, Aussi doux que le zéphyre Que la nuit laisse exhaler, Aussi sublime que l'onde, Ou que la foudre qui gronde ; Et mon cœur ne peut parler !
Océan , qui sur tes rives Épands tes vagues plaintives.
Rameaux murmurans des bois.
Foudre dont la nue est pleine.
Ruisseaux à la molle haleine, Ah ! si j'avais votre voix !
Si seulement, 6 mon àme!
Ce Dieu dont l'amour t'enflamme,
Comme le feu, l'aquilon.
Au zèle ardent qui t'embrase
Accordait, dans une extase,
Un mot pour dire son nom !
Son nom , tel que ]a nature Sans paroles le murmure.
Tel que le savent les cieux ; Ce nom que l'aurore voile , £t dont rétoile à Tëtoile Est l'écho mélodieux.
Les ouragans, le tonnerre.
Les mers, les feux et la terre.
Se tairaient pour l'écouter ; Les airs ravis de l'entendre S'arrêteraient pour l'apprendre, Les cieux pour le répéter.
Ce nom seul , redit sans cesse , Soulèverait ma tristesse Dans ce vallon de douleurs.
Et je dirais sans me plaindre :
Mon dernier jour peut s'éteindre, J'ai dit sa gloire, et je meurs !
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