MILLY
oo
LA TlSRRE IIATALE.
Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ? Dans son brillant exil pion cœur en a fr^mi ; Il résonne de loin dans mon âme attendrie^ Comme les pas connus ou la Yoix d'un ami.
Montagnes que voilait le brouillard de l^automne^ Vallons que tapissait le givre du matin, ^^^^' {^-^^^ Saules dont Tëmondeur effeuillait la couronne, > Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide. Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide , Et, leur urae à la main, s'entretenaient du jour ;
Chaumière où du foyer étincelait la flamme.
Toits que le pèlerin aimait à voir fumer.
Objets inanimés : avest-vous donc une àme Qui s'atUtche à notre àme et la force d'aimer?
J'ai vu des cieux d'azur^ où la nuit est sans voiles. Dorés jusqu'au matin sous les pieds des étoiles, Arrondir sur mon front, dans leur arc infini , Leur dôme de cristal qu'aucun vent n'a terni ! J'ai vu des monts voilés de citrons et d'olives Réfléchir dans les eaux leurs ombres fugitives, Et dans leurs frais vallons, au souffle du zéphyr, ' - • ^ol r V Bercer sur l'épi mûr le cep prêt à mûrir ;
Sur des bords où les mers ont à peine un murmure, J'ai vu des flots brillans l'onduleuse ceinture Pi*esser et relâcher dans l'azur de ses plis De leurs ceps dentelés les contours assouplis, cio^ S'étendre dans le golfe en nappes de lumière, Blanchir l'écueil fumant de gerbes de poussière, Porter dans le lointain d'un occident vermeil Des îles qui semblaient le lit d'or du soleil, Qu s'ouvrant devant moi sans rideau, sans limite, Me montrer l'infini que le mystère habite !
J'ai vu ces fiers sommets, pyramides des airs. Où l'été repliait le manteau des hivers.
Jusqu'au sein des vallons descendant par étages, Entrecouper leurs flancs de hameaux et d'ombrages } De pics et de rochers ici se hérisser.
En pentes de gazon plus loin fuir et glisser. Lancer en arcs fumans^ avec un bruit de foudre. Leurs torrens en écume et leurs fleuves en poudre, Sur leurs flancs éclairés, obscurcis tour à tour. Former des vagues d'ombre et des îles de jour. Creuser de frais vallons que la pensée adore. Remonter, redescendre et remonter encore,
Puis des derniers degrés de leurs vastes remparts,
A travers les sapins et les chênes épars,
Dans le miroir des lacs qui dorment sous leur ombre
Jeter leurs reflets verts ou leur image sombre,
Et sur le tiède azur de ces limpides eaux
Faire onduler leur neige et flotter leurs coteaux !
J'ai visité ces bords et ce divin asile
Qu'a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile,
Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula,
Et Cume, et TÉlysée ; et mon cœur n'est pas là !.. .
Mais il est sur la terre une montagne aride *
Qui ne porte en ses flancs ni bois ni flot limpide, Dont par l'effort des ans l'humble sommet miné, Et sous son propre poids jour par jour incliné. Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines. Garde à peine un buis sec qui montre ses racines. Et se couvre partout de rocs prêts à crouler Que sous son pied léger le chevreau fait rouler. Ces débris, par leur chuTe, ont formé d'âge en âge Un coteau qui décroit et , d'étage en étage , Porte, à l'abri des mui^s dont ils sont étayés. Quelques avares champs de nos sueurs payés , Quelques cepsdontlesbras, cherchant en vain l'érable. Serpentent sur la terre ou rampent sur le sable. Quelques buissons de ronce, où l'enfant des hameaux. Cueille un fruit oublié qu'il dispute aux oiseaux ; Uù la maigre brebis des chaumières voisines Broute en laissant sa laine en tribut aux épines; Lieux que ni le doux biTiit des eaux pendant l'été, n. <4
Ni le frémissement du feuillage agité»
Ni l'hymne aérien du rossignol qui veille^
Ne rappellent au cœur, n'enchantent pour l'oreille ;
Mais que, sous les rayons d'un ciel toujours d'airain ,
La cigale assourdit de son cri souterrain.
Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre
Que la montagne seule abrite de son ombre,
Et dont les murs, battus par la pluie et les vents,
Portent leur âge écrit sur-la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre
he hasard a planté les racines d'un lierre
<^ui, redoublant cent fois sestiœuds entrdacés,
Cache l'affront du temps sousi ses bras élancés,
Et, recourbant en arc sa volute rustique.
Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d'un coteau,
Y présente au couchant son sable altéré d'eau ; La pierre sans cimait, que l'hiver a noircie, En borne tristement l'enceinte rétrécie ;
La terre, que la bêche ouvre à chaque saison,
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gaau>n ; Ni tapis émaillés, ni cintres de verdure.
Ni ruisseau sous des bois, rû fraîcheur, ni murmiiie ; Seulement sept tilleuls par le soc oublié^.
Protégeant un peu d'herbe étendue à leur« pies,
Y versent dans l'automne une ombre tiède et rare, D'autant plus douce au front sous un ciel plus avare ; Arbres dont le sommeil et des songes si beaux Dans mon heureuse enfance habitaient les rameaux ! Dans le champêtre enclos qui soupire après l'onde^
Un puits dans le rocher cache son eau profonde,
Où le vieillard qui puise, après de longs efforts
Dépose en gémissant son urne sur les bords ;
Une aire où le fléau sur l'argile étendue
Bat à coups cadencés la gerbe répandue ,
Où la blanche colombe et Thumble passereau
Se disputent Tépi qu'oublia le râteau ;
Et sur la terre épars des instrumens rustiques,
Des jougs rompus, des charsdormant sous les portiques ,
Des essieux dont l'ornière a brisé les rayons ,
Et des socs émoussés qu'ont usés les sillons.
Bien n'y console l'œil de sa prison stérile,
Ni les dômes dorés d'une superbe ville ,
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain.
Ni les toits blanchissans aux clartés du matin ;
Seulement , répandus de distance en distance ,
De sauvages abris qu'habite l'indigence ,
Le long d'étroits sentiers en désordre semés ,
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés ,
Où le vieillard j assis au bord de sa demeure ,
Dans son berceau de jonc endort l'enfant qui pleure ;
Enfin un sol sans ombre et des cieux sans couleur ,
Et des vallons sans onde! — ^Etc'est là qu'estmon cœur !
Ce sont là les séjours, les sites, les rivages
Dont mon âme attendrie évoque les images,
Et dont pendant les nuits mes songes les plus beaux
Pour enchanter mes yeux composent leurs tableaux !
Là chaque heuredu jour, chaque aspectdes montagnes ,
Chaque s^n qui le soir s'élève des campagnes , Chaque mois qui revient y comme un pas des saisons, Reverdir ou faner les bois ou les gazons, La lune qui décroît et s'arrondit dans l'ombre. L'étoile qui gravit sur la colline sombre, Les troupeaux des hauts lieux chassés par les frimas , Des coteaux aux vallons descendant pas à pas , Le vent, l'épine en fleurs, l'herbe verte ou flétrie. Le soc dans le sillon , Tonde dans la prairie. Tout m'y parle une langue aux intimes accens. Dont les mots entendus dans l'âme et dans les sens, Sont des bruits, des parfums, des foudres, des orages. Des rochers , des torrens , et ces douces images , Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous , Qu'un site nous conserve et qu'il nous rend plus doux. Là mon cœur en tout lieu se retrouve lui-même ! Touts'ysouvientdemoi,toutm'yconnalt,toutm'aime! Mon œil trouve un ami dans tout cet horizon , Chaque arbre a son histoire et chaque pierre un nom. Qu'importe que ce nom , comme Thèbe ou Palmyre, Ne nous rappelle pas les fastes d'un empire.
Le sang humain versé pour le choix des tyrans, Ou ces fléaux de Dieu que l'homme appelle grands ? Ce site où la pensée a rattaché sa trame , Ces lieux encor tout pleins des fastes de notre âme, Sont aussi grands pour nous que ces champs du destin Où naquit , où tomba quelque empire incertain : Rien n'est vil ! rien n'est grand! l'âme en est la mesure. Un cœur palpite au nom de quelque humble masure. Et sous les monumens des héros et des dieux
Le pasteur passe et siffle en dëtournant les yeux!
Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père , La salle où résonnait sa voix mâle et sévère , Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés , Ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire , De réchafaud des rois il nous disait l'histoire j Et , plein du grand combat qu'il avait combattu , En racontant sa vie enseignait la vertu !
Voilà la place vide où ma mère à toute heure Au plus léger soupir sortait de sa demeure , Et , nous faisant porter ou la laine ou le pain , Vétissait Tindigence ou nourrissait la faim ; Voilà les toits de chaume où sa main attentive Versait sur la blessure ou le miel ou Tolive j Ouvrait près du chevet des vieillards expirans Ce livre où l'espérance est permise aux mourans , Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée , Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée , Et tenant par la main les plus jeunes de nous , A la veuve y à l'enfant , qui tombaient à genoux , Disait y en essuyant les pleurs de leurs paupières : Je vous donne un peu d'or , rendez-leur vos prières ! Voilà le seuil , à l'ombre, où son pied nous berçait, La branche du figuier que sa main abaissait , Voici l'étroit sentier où , quand l'airain sonore, Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore, Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur Offrir deux purs encens , innocence et bonheur !
C'est ici que sa voix pieuse et solennelle Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle, Et nous montrant Fëpi dans son germe enferme, La grappe distillant son breuvage embaumé, La génisse en lait pur changeant le suc des plantes, Le rocher qui s'entr'ouvre aux sources ruisselantes, La laine des brebis dérobée aux rameaux Servant à tapisser les doux nids des oiseaux, Et le soleil exact à ses douze demeures , Partageant aux climats les saisons et les heures. Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter. Mondes où la pensée ose à peine monter.
Nous enseignait la foi par la reconnaissance , Et faisait admirer à notre simple enfance Comment l'astre et l'insecte invisible à nos yeux Avaient , ainsi que nous , leur père dans les cieux ! Ces bruyères , ces champs , ces vignes , ces prairies, Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries. Là , mes sœurs folâtraient , et le vent dans leurs jeux Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux ! 'Là , guidant les bergers aux sommets des collines, J'allumais des bûchers de bois mort et d'épines. Et mes yeux , suspendus aux flammes du foyer, Passaient heure après heure à les voir ondoyer. Là , contre la fureur de l'aquilon rapide Le saule caverneux nous prétait son tronc vide, Et j'écoutais siffler dans son feuillage mort Des brises dont mon âme a retenu l'accord.
Voilà le peuplier qui , penché sur l'abime , Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime.
Le ruisseau dans les prés dont les donnantes eaux Submergeaient lentement nos barques de roseaux ^ Le chénè, le rocher , le moulin monotone, Et le mur au soleil où y dans les jours d'automne , Je venab sur la pierre, assis près des vieillards, Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards ! Tout est encor debout; tout renaît à sa place ; De nos pas sur le sable on suit encor la trace ; Rien ne manque à ces lieux qu'un cœur pour en jouir, Mais , hélas! l'heure baisse et va s'évanouir !
La vie a dispersé , comme l'épi sur l'aire , Loin du champ paternel les enfans et la mère , Et ce Foyer chéri ressemble aux nids déserts D'où l'hirondelle a fui pendant de longs hivers ! Déjà l'herbe qui croit sur les dalles antiques Efface autour des murs les sentiers domestiques , Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil , Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ; Bientôt peut-être. . . — Écarte, 6 mon Dieu , ce présage! Bientôt un étranger, inconnu du village, Viendra , l'or à la main ! s'emparer de ces lieux Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux , Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes S'enfuiront à sa voi:t , comme un nid de colombes Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts. Et qui ne savent plus où se poser après !
Ne permets pas , SeignMr, ce deâil et cet outrage ! Ne souffre pas, mon Dêeu, que notre humble héritage
Passe de mains en mains troqué comme un vil prix , Ck)mme le toit du vice ou le champ des proscrits ! Qu'un avide étranger vienne d'un pied superbe Fouler l'humble sillon de nos berceaux sur l'herbe, Dépouiller l'orphelin , grossir, compter son or Aux lieux où l'indigence avait seule un trésor, Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques Où ma mère à nos voix enseignait des cantiques ! Ah ! que plutôt cent fois, aux vents abandonné, Le toit pende en lambeaux sur le mur incliné ; Que les fleurs du tombeau , les mauves , les épines, Sur les parvis brisés germent dans les ruines ! Que le lézard dormant s'y réchauffe au soleil , Que Philomèle y chante aux heures du sommeil. Que l'humble passereau , les colombes fidèles ,
Y rassemblent en paix leurs petits sous leurs ailes. Et que l'oiseau du ciel vienne bâtir son nid
Aux lieux où l'innocence eut autrefois son lit !
Ah ! si le nombre écrit sous l'œil des destinées Jusqu'aux cheveux blanchis prolonge mes années , Puissé-je, heureux vieillard, y voir baisser mes jours Parmi ces monumens de mes simples amours !
Et quand ces toits bénis et ces tristes décombres Ne seront plus pour moi peuplés que par des ombres,
Y retrouver au moins dans les noms , dans les lieux , Tant d'êtres adorés disparus de mes yeux !
Et vous qui survivrez à ma cendre glacée , Si vous voulez charmer ma dernière pensée , Un jour, élevez-moi...! Non! ne m'élevez rien !
Mais près deslieux où dort l'humble espoir du chrétien^ Creuse&moi dans ces champs la couche que j'envie Et ce dernier sillon où germe une autre vie ! Étendez sur ma tête un lit d'herbes des champs Que l'agneau du hameau broute encore au printemps. Où l'oiseau dont mes sœurs ent peuplé ces asiles Vienne aimer et chanter durant mes nuits tranquilles ; La , pour marquer la place où vous m'allez coucher. Roulez de la montagne un fragment de rocher; Que nul ciseau surtout ne le taille et n'efface La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs, Donne en lettre vivante une date à ses ans !
Point de siècle ou de nom sur cette agrq^te page ! Devant l'éternité tout siècle est du même âge. Et celui dont la voix réveille le trépas Au défaut d'un vain nom ne nous oublira pas ! Là , sous des cieux connus, sous tes collines sombres , Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres. Plus près du sol natal , de l'air et du soleil , D'un sommeil plus léger j'attendrai le réveil ! Là ma cendre mêlée à la terre qui m'aime , Retrouvera la vie avant mon esprit même.
Verdira dans les prés, fleurira dans les fleurs. Boira des nuits d'été les parfums et les pleurs ; Et quand du jour sans soir la première étincelle Viendra m'y réveiller pour l'aurore étemelle , En ouvrant mes regards je reverrai des lieux Adorés de mon cœur et connus de mes yeux , Les pierres du hameau , le clocher, la montagne,
Le lit sec du torrent et Taride campagne ; Et rassemblant de Toeil tous les êtres chéris Dont l'ombre près de moi dormait sous ces débris , Avec des sœurs, un père et Tàme d'une mère, Ne laissant plus de cendre en dépôt à la terre , Ck)mme le passager qui des yagues descend , Jette encore au navire un œil reconnaissant , Nos voix diront ensemble à ces lieux pleins de charmes L'adieu, le seul adieu qui n'aura point de larmes !